Publié le 3 juillet 1986

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République devant l'Académie des sciences des Etats-Unis, New York, jeudi 3 juillet 1986.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République devant l'Académie des sciences des Etats-Unis, New York, jeudi 3 juillet 1986.

3 juillet 1986 - Seul le prononcé fait foi

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C'est, pour le Président de la République française, un honneur de s'adresser à un auditoire aussi prestigieux, aussi averti que le vôtre. Parler de l'Europe, ici, à New York, pointe avancée du nouveau monde vers le vieux continent, c'est évoquer une civilisation, la nôtre, avec les valeurs qui nous sont communes, et un dynamisme, celui des révolutions industrielles dont, au fil du temps, nous avons été les artisans. Aucune de ces révolutions n'aurait été possible, hier comme aujourd'hui, sans vous, les scientifiques, les pionniers des avancées technologiques, les industriels. L'arme de la science est celle de l'esprit. La coopération scientifique et industrielle franco-américaine est une vieille tradition. La statue de la Liberté n'est-elle d'ailleurs pas elle-même dans sa construction et sa rénovation un remarquable exemple de la coopération technique et scientifique franco-américaine fondée sur des valeurs communes. Plus récemment, les accords Framatome-Westinghouse sur la filière des réacteurs à eau pressurisée, les accords industriels entre la SNECMA et General Electric pour le développement de la gamme des moteurs d'avions CFM 56 sont des exemples marquants, parmi d'autres, d'aventures industrielles menées en commun. Les coopérations scientifiques ne sont pas moins riches : il y a tout juste un an, sur l'invitation du Président Reagan, l'astronaute français Patrick Baudry participait à une mission de la navette Discovery qui lui permettait d'accomplir un programme de recherche en science de la vie £ un élargissement de cette coopération à l'océanographie spatiale est décidé puisque le projet Topex-Poseidon a été retenu comme une priorité en 1987 : ce projet complétera ce que nos instituts font en commun, depuis dix ans maintenant, dans le domaine de l'exploration profonde des océans : d'autres actions de recherche mériteraient d'être citées, dans le domaine de la bio-médecine, de l'informatique, de l'agronomie. Ces coopérations s'accompagnent de très nombreux échanges de chercheurs et d'enseignants. Nous en sommes même à imaginer des accords de transferts de technologie et des partenariats entre entreprises innovatrices françaises et américaines. En tant que Président de la République française, je souhaite évidemment que ces exemples se multiplient.\
La France, comme la plupart des autres pays européens, s'est attachée à définir une politique ambitieuse de la science et de la technologie. Tout en maintenant notre effort sur la recherche fondamentale, nous souhaitons ouvrir la recherche à l'industrie et faire un effort massif de formation des hommes.
- J'ai personnellement veillé à ce que les ressources consacrées à la recherche, qui représentaient en 1981 1,8 % du PNB, soient portées à 2,3 % en 1985 avec un objectif de 3 % en 1990.
- Encore faut-il inscrire cette politique nationale et celle des autres partenaires de la France dans une grande ambition européenne.
- L'enjeu, pour nous européens, est immense : notre continent, berceau de la civilisation technique, pourra-t-il garder sa place dans l'aventure de la troisième révolution industrielle ? Depuis plus de cinq ans, à la tête d'un des grands pays fondateurs de la Communauté européenne, j'ai pu le constater : l'Europe dispose de beaucoup de moyens, mais ils sont mal coordonnés. Nous savons qu'en Europe, il n'est pas de pays, il n'est pas d'entreprise, qui puissent atteindre à la modernité sans mettre en commun recherche, savoir, ressources, et sans s'appuyer sur le marché européen pour conquérir le marché mondial. Il revient aux institutions européennes, non pas de faire, mais de faire faire : ainsi la communauté relaie-t-elle les efforts des entreprises et des états, les amplifie, les rend crédibles. Autour de projets bien conçus, bien définis, les hommes de science et les ingénieurs, habitués à parler un même langage, se trouvent naturellement portés à dépasser les particularismes, forgeant ainsi une culture européenne commune. La coopération scientifique et technologique est ainsi un moyen privilégié pour progresser vers l'intégration de l'Europe.\
L'élan de l'Europe se manifeste déjà par des réalisations importantes : le Centre Européen de Recherche Nucléaire `CERN`, dans le domaine de la physique des hautes énergies, est aujourd'hui au niveau mondial. Avec le JET (Joint European Torus) la communauté dispose, pour son programme sur la fusion nucléaire, d'un des meilleurs instruments du monde pour avancer dans la connaissance de la physique de la fusion et préparer ainsi les futurs réacteurs, peut-être en coopération internationale élargie. D'autres collaborations témoignent de la capacité innovatrice de l'Europe : le réacteur de l'Institut Laue-Langevin pour la physique du solide, qui sera bientôt associé à une source de rayonnement synchrotron £ les grands télescopes, que l'observatoire européen pour la recherche astronomique (ESO) a construits dans l'hémisphère austral £ les gros moyens instrumentaux développés pour l'organisation européenne de biologie moléculaire (EMBO) pour l'étude des molécules biologiques : la soufflerie cryogénique européenne (ETW), comparable à ce qu'a fait la NASA.
- A ces grands équipements s'ajoutent des programmes technologiques bien connus : d'Airbus au réacteur à neutrons rapides Superphénix, qui vient d'être mis en service. Malgré les aléas qui nous atteignent aujourd'hui comme vous, nous sommes fermement décidés à progresser pour acquérir la maîtrise nécessaire de l'espace. Je voudrais à ce propos saluer votre magnifique programme spatial, rappeler combien nous avons été touchés en France par le drame de Challenger, et vous dire la confiance que nous avons dans votre capacité à répartir et à poursuivre votre marche en avant.
- Pour en revenir à l'Europe, grâce à une volonté politique constante et à une bonne organisation industrielle, elle a réussi à devenir la 3ème puissance spatiale du monde. Elle dispose d'une industrie capable de développer des lanceurs et des satellites £ elle fait des percées remarquées dans les services de lancement ou dans le domaine de l'observation de la terre.\
Un réseau européen de la recherche s'est donc constitué£ pourquoi un réseau d'alliances industrielles entre firmes européennes ne pourrait-il pas se tisser, qui tirerait profit des efforts de recherche-développement menés en commun ?
- De nombreuses actions ont déjà été engagées en ce sens : plan de quatre ans en informatique, insistant sur la normalisation des matériels £ ouverture des marchés publics de chaque pays £ promotion des applications de l'informatique £ plan pour la micro-électronique £ programme "ESPRIT" de coopération pré-industrielle dans les technologies de l'information £ "BRITE" pour mettre au point des technologies de production £ "RACE" pour la recherche et le développement des techniques de pointe dans le domaine des télécommunications. En avril 1985, pour aller plus loin et plus vite, j'ai lancé l'idée d'EUREKA pour la coopération entre firmes européennes sur les secteurs civils d'avenir. Cette idée a reçu un accueil exceptionnellement favorable dans les pays de la communauté et même en dehors : ce sont finalement 18 pays (et maintenant 19) qui s'y sont engagés, le 17 juillet 1985. En associant les états et les entreprises, EUREKA vise à mettre l'Europe au 1er rang des technologies du futur : intelligence artificielle, grands ordinateurs, lasers de puissance micro-électronique, optronique, robotique, logistique spatiale, biotechnologies, etc... Et EUREKA n'est plus aujourd'hui une idée mais une réalité : l'ouverture sur le marché, le partage du risque entre les états et les entreprises, nous garantissent une bonne sélection des projets. Les projets EUREKA sont aujourd'hui au nombre d'environ soixante, dans les domaines les plus variés dont 40 avec participation française. Je perçois qu'en ce domaine - et il en est bien d'autres - la réussite est à notre portée.\
Pour vous, hommes de science et d'industrie des Etats-Unis d'Amérique, le dynamisme retrouvé de l'Europe est aussi une chance. Il créera de nouvelles occasions d'agir et d'investir. Les coopérations européennes ne sont pas fermées sur elles-mêmes : au contraire, nos grandes réalisations permettront d'envisager, avec les Etats-Unis ou avec d'autres pays, de nouveaux projets. La compétition entre l'Europe et les Etats-Unis ne s'oppose pas à la coopération. C'est ce que nous faisons dans le domaine de l'espace : nous avons engagé, à l'invitation du Président Reagan, une coopération sur le projet de station spatiale habitée. Je souhaite que les difficultés apparues récemment soient vite surmontées. Pourquoi ne pas aller plus loin ? La pause actuelle dans les programmes spatiaux ne peut-elle pas être mise à profit pour réfléchir à une vision commune de l'espace ? Pourquoi ne pas travailler ensemble sur les lanceurs ? Je lance ici l'idée, à vous de la reprendre. L'Europe a surmonté ses déchirements, banni de son horizon les guerres fratricides qui l'avaient épuisée. Stimulée par une compétition internationale, qu'elle accepte dès lors qu'elle est loyale, elle se fraie un chemin vers les temps nouveaux, par la coopération aujourd'hui et par l'union politique demain étape ultime et nécessaire pour qu'elle assure sa grandeur et son rang dans le monde.\

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