Publié le 4 octobre 1985

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, au dîner offert par M. Mikhail Gorbatchev, Secrétaire général du Comité central du PCUS, Paris, vendredi 4 octobre 1985.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, au dîner offert par M. Mikhail Gorbatchev, Secrétaire général du Comité central du PCUS, Paris, vendredi 4 octobre 1985.

4 octobre 1985 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Secrétaire général,
- Madame,
- Nous parvenons en effet au terme de cette visite. Pendant trois jours nous avons été très occupés, je le crois, d'une façon utile, au point que je me demande : Demain comment ferai-je sans vous ?
- Vous venez de rappeler quelques éléments forts, contenus dans nos conversations. Je ne reprendrai pas l'essentiel, il a été dit. Mais il est vrai que rien ne serait remarquable ou utile, fusse dans un débat politique approfondi, si cela n'était pas situé dans un certain climat, qui permet de dire oui, qui permet de dire non, qui permet surtout de se retrouver.
- Vous avez beaucoup apporté, monsieur le Secrétaire général, à la tête d'un très grand et puissant pays. Il est bon que nous, Français, situés à l'autre bout de l'Europe, nous ayons pleine conscience de ce que représente ceux qui dirigent. Et la façon dont vous avez abordé le problème concret, débattu des problèmes de principe, ouvert des voies aux conversations futures, tout cela, pour nous, est fort impressionnant, et je puis dire que, ce soir, je dois exprimer de grandes satisfactions de vous avoir connu de la sorte.
- La présence à vos côtés de Mme Gorbatchev, l'intérêt qu'elle a porté aux visites qu'elle a faites au cours de ce séjour, orienté à la fois vers tout ce qui touche à la culture, et vers une meilleure connaissance de ce que sont les Français : tout cela a très heureusement complète nos échanges.
- J'irai donc vous voir l'an prochain, à Moscou, en prenant un chemin que j'ai déjà parcouru. Et je crois, en effet, excellent de reprendre ce qui était une tradition et qui consiste à ne pas laisser trop de temps s'écouler. Parce que le silence et l'ignorance créent naturellement, comme dans la vie privée, l'incompréhension.
- Je vous disais tout à l'heure : "dire oui, dire non. Quand on sait dire non, on peut toujours dire oui". Et c'est, je le crois, ce que nous serons amenés à faire à mesure que nous aurons précisé les démarches de nos deux pays.\
L'on dit que la politique est une affaire compliquée et pourtant je la vois au travers d'idées simples. Je vais en exprimer trois, avant de terminer. Je crois à l'histoire, je crois à la géographie, je crois à la culture.
- Je crois à l'histoire, et ce n'est pas pour rien, si, depuis déjà le Moyen-Age, les monarques français s'intéressaient à ceux qui à Kiev, commençaient de former les premières esquisses de ce qui devait devenir aujourd'hui votre grand pays.
- Je rappelle souvent que c'est en 1492 que, pour la première fois, les explorateurs à la Jean-Loup Chrétien - c'était à l'époque des caravelles, des grands navigateurs - touchaient terre de l'autre côté : l'Amérique entrait dans l'histoire du monde. Et c'est la même année que les ambassadeurs de Moscovie présentaient leurs lettres de créance à la République de Venise et à celle de Florence. Ces deux grandes puissances d'aujourd'hui pénétraient dans l'histoire contemporaine en même temps. Etait-ce une fatalité ? Je ne l'appellerai pas comme cela. C'est une circonstance que l'histoire nous propose £ elle mérite qu'on y réfléchisse.
- Je crois à la géographie, d'abord, parce que la terre est belle. Ensuite parce que l'histoire passe toujours par les mêmes chemins. Je sais bien qu'il s'en offre de nouveaux - ceux de l'espace, on en a beaucoup parlé ces derniers jours, cela reste à explorer -. Mais, enfin, l'histoire des hommes, là où ils ont vécu depuis des millénaires, passe par les mêmes chemins. Les chemins de la Russie, de l'Union soviétique, ont souvent croisé ceux de la France. Ces chemins se sont rarement opposés l'un à l'autre, très rarement. C'est une leçon. Placés comme nous le sommes, aux deux extrémités de l'Europe, sans doute avons-nous éprouvé le besoin de débattre ensemble, le cas échéant, d'organiser ensemble la résolution des problèmes que les autres nous posaient.
- Nous savons - vous êtes, nous sommes, dans des systèmes différents, dans des systèmes de pensée qui ne ressemblent pas chaque jour. C'est précisément le -fruit de l'histoire. Mais nous sommes d'Europe, vous et nous, et la civilisation sous sa forme culturelle, la culture représentent un langage qui est resté commun.\
Nous avons dominé, pour ce qui nous concerne, toute une série de contradictions qui ont occupé tragiquement toute la première partie de ce siècle : réconciliation avec l'Allemagne, constitution de cette Europe de la Communauté qui va rassembler 12 pays, jusqu'ici fort dissemblables, mais qui ont, ensemble, ce fond culturel dont je vous parlais à l'instant. Cette culture-là devrait permettre à l'Europe, quelles que soient ses frontières - il faut les respecter - de franchir ses frontières pour parler. Je crois qu'un langage commun reste toujours possible.
- Et je souhaite très vivement que ces deux parts de l'Europe puissent retrouver entre elles suffisamment de relations vivantes pour que, la vôtre et la nôtre, notre Europe, retrouve une certaine façon de parler, de travailler, d'échanger, de vivre sur la surface de la planète.
- Voyez que j'ai très peu parlé politique et j'arrêterai là mes remerciements avant d'aborder à nouveau - on peut toujours se laisser tenter - ce domaine à la fois séduisant et aussi dangereux.
- Je me contenterai de vous dire, monsieur le Secrétaire général et vous, madame, que nous avons été très heureux de passer ces journées, que nous en espérons le plus grand bien pour nos pays et pour les causes qu'ils représentent. Nous resterons comme nous devons l'être, aussi précis, aussi vigilants, aussi attentifs qu'il convient pour la défense de nos intérêts légitimes, en pensant qu'il est quand même un intérêt commun supérieur qui s'appelle tout simplement la "paix dans le monde".
- A votre santé, monsieur le Secrétaire général !
- Nous vous souhaitons un bon retour dans votre pays, un bon travail, et bonne chance de réussite pour les peuples de l'Union soviétique !
- A vous, madame, nous souhaitons de la même façon que vous puissiez garder de votre passage en France un bon souvenir et nous nous disons : à l'an prochain ! Nous continuerons de célébrer les mêmes vertus. Mes voeux vont à toutes celles et à tous ceux qui dans votre grand peuple travaillent et espère\

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