Publié le 29 octobre 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par le chancelier Kohl, lors du sommet franco-allemand à Bad Kreuznach, lundi 29 octobre 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par le chancelier Kohl, lors du sommet franco-allemand à Bad Kreuznach, lundi 29 octobre 1984.

29 octobre 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le chancelier, cher Helmut,
- Mesdames et messieurs,
- Une fois de plus nous vous remercions pour l'accueil que vous nous réservez. Déjà depuis longtemps, puisqu'alternativement Allemands en France, Français en Allemagne nous perpétuons l'oeuvre commencée il y a déjà près de 30 ans et resserrons les liens qui unissent nos deux peuples par des cérémonies dont certaines sont symboliques, comme celle que vous venez à l'instant de nous proposer, et dont les autres sont pragmatiques, faites pour régler les problèmes qui peuvent se poser entre nos deux pays, et aussi à partir de nos deux pays pour construire la Communauté de l'Europe `CEE`. Vous avez eu raison de le rappeler, monsieur le chancelier, il est certain que les ruptures de l'Europe se sont organisées depuis 150 ans autour de nos deux pays, et il était bien temps que l'harmonie se crée, que l'unité fût fondée autour de l'Allemagne et de la France.
- Je vous remercie pour ce drapeau que nous offre la ville de Trèves, fidèle à sa tradition, la plus vieille ville allemande, vous le disiez, mais à une époque où l'Allemagne et la France en formation appartenaient au même Empire ou au même brassement de peuples et d'ethnies qui allaient créer l'Europe. Je me souviens encore d'avoir appris, tout jeune, la fameuse route qui venait de Rome, passait par Arles, remontait la vallée du Rhône, se distribuait sur ce qui est aujourd'hui la Lorraine ou bien rejoignait Reims et remontait donc, au point de la rencontre finale et nécessaire, à Trèves.
- Cela fait longtemps que nous sommes ensemble même si nous l'avions un peu oublié. Nous avons vécu pas mal de centaines d'années séparés, opposés, mais enfin réunis. Nous avons eu de l'ambition pour nos deux pays. Il le fallait après les déchirements et les destructions. De l'ambition, cette ambition a donné à l'Europe, et particulièrement à l'Europe occidentale, un nouveau destin. Je suis convaincu que l'histoire racontera plus tard que l'Europe a appris sa route nouvelle à partir de ce qui fut décidé dans les années 1955, 57, 62 et la suite, jusqu'à ce jour à Bad Kreuznach.
- J'ai cité là des dates qui marquent les étapes de l'Europe organisée, structurée, déjà une certaine Europe d'espérance, une Europe sentimentale, commencée en se relevant de ses ruines dès le lendemain de la deuxième guerre mondiale. J'en ai souvent rappelé le souvenir puisque je fus l'un, non pas des artisans principaux, mais l'un des acteurs à mon rang modeste, avec tous ceux qui n'avaient pas cessé de croire dans l'Europe.\
Nous avons eu de l'ambition pour l'Allemagne et la France. Que maintenant la Communauté de l'Europe ait de l'ambition pour elle-même et nos deux pays peuvent puissamment y contribuer.
- Ayons de l'ambition pour cette Europe. Commençons par réussir l'élargissement de ce qui existe de 10 à 12 en sachant faire ce qu'il faut faire dans l'intérêt de ceux qui s'y trouvent et dans l'intérêt de ceux qui viendront.
- Ayons de l'ambition pour cette Communauté en Europe, car après tout l'Europe c'est beaucoup plus grand que la Communauté, c'est tout une histoire, c'est une géographie, ce sont des éléments de culture artificiellement séparés par les idéologies, par les hasards ou les fortunes ou infortunes des guerres.
- Ayons de l'ambition pour la Communauté au-delà de l'Europe avec tout ce qui se bâtit déjà à partir de Lomé, d'autres accords de toute sorte, ce qui se passe déjà avec un autre continent, avec d'autres fractions de continents lointains. La Communauté est capable d'imaginer une politique, de la soutenir et de la financer. De l'ambition pour l'Europe là où elle risquerait de ne plus être rien si l'on n'y pourvoyait aujourd'hui.
- Ayons de l'ambition pour l'Europe à l'égard de ce qu'on appelle d'un terme un peu trop simple le tiers monde, soyons ceux qui seront capables de concevoir ce qu'il convient de faire pour que se referme le fossé, qui a tendance à s'élargir entre les pays industriels et les pays pauvres.
- Ayons de l'ambition pour l'Europe facteur de l'équilibre mondial, en commençant par régler les problèmes fort complexes, mais à notre portée si l'on arrive à se faire entendre de nos partenaires pour que l'ordre prenne le pas sur le désordre dans le domaine économique et monétaire.
- Ayons de l'ambition pour l'Europe capable de dire son mot et de peser afin que l'humanité se dirige enfin sur le chemin de la paix. Cette Europe que nous construisons peut jouer un rôle décisif si elle sait se reprendre à temps, ne pas laisser les seules décisions se prendre ailleurs alors que ce sont nos vies, nos avenirs qui sont en jeu.
- Et c'est ainsi qu'on en revient toujours au même point. Non pas que nous nous considérions comme le centre du monde, nous n'avons pas cet égocentrisme ni cet excès d'imagination, mais nous sommes l'un des points d'équilibre du monde. Réussir l'amitié franco - allemande, c'est aussi réussir la Communauté de l'Europe et à partir de là, c'est réussir ce à quoi nous aspirons tous, choisir la paix contre la guerre. Contribuer à l'édification de la civilisation et d'une civilisation qui saura triompher de tout ce qui prétend aujourd'hui la détruire. Ne pensons pas que notre accord puisse se substituer à tout le reste, mais pensons que notre accord est indispensable au reste.\
Voilà pourquoi il faut attendre du rendez-vous de Bad Kreuznach qu'il contribue à faire avancer notre -entreprise, de telle sorte que tout ce qui vient d'être dit ce soir par vous, monsieur le chancelier, par moi-même, soit réalisé et non pas simplement des propos de circonstance ce qui n'est ni dans votre esprit, ni dans le mien.
- Vous remercierez, monsieur le chancelier, cher ami, la ville de Trèves pour son geste symbolique et amical. Je remercie moi-même directement les diverses personnalités rassemblées autour de cette table, et en particulier je remercie M. le maire de Bad Kreuznach qui vient de nous accueillir. Je crois que la 44ème conférence franco - allemande commence sous d'heureux auspices. Tout doit être fait pour qu'aussi bien sur le -plan bilatéral, que sur le -plan de la Communauté `CEE` nous soyons les artisans, les bons artisans et les successeurs de ceux qui ont commencé l'édifice.
- ... particulièrement à vous monsieur le chancelier qui avez les plus lourdes responsabilités et qui montrez tant d'ardeur, tant de volonté, tant de foi dans la construction où nous sommes engagés en y ajoutant au surplus des sentiments personnels qui vous sont propres.
- Je lève mon verre à votre santé, mesdames et messieurs à celles et ceux qui vous sont chers, à la santé, vous amis allemands de votre peuple, à la santé de notre entente.\

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