Publié le 16 mai 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par Leurs Majestés le Roi et la Reine de Suède, Stockholm, mercredi 16 mai 1984.

16 mai 1984 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par Leurs Majestés le Roi et la Reine de Suède, Stockholm, mercredi 16 mai 1984.

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Sire,
- Madame,
- Il m'est particulièrement agréable d'apporter à Votre Majesté, à travers votre personne, et à votre pays, le salut de la France.
- Vous l'avez rappelé, voilà soixante dix ans qu'un Président de la République française venait pour la dernière fois en Suède, et depuis le Président Poincaré me voici, renouant une tradition, le premier à mon tour, à me rendre dans votre pays.
- J'éprouve d'autant plus de joie à répondre à votre invitation que la France a déjà été honorée de recevoir en1908 Gustave V, votre arrière grand-père, en 1963 Gustave VI, votre grand-père, et en 1980, vous-même.
- Nos deux nations sont fort anciennes et nous en sommes fiers. Il en est bien peu qui en Europe se soit si peu affronté que la Suède et la France. Au cours des siècles qui ont précédé notre grande révolution, nous avons presque toujours été amis, souvent alliés. Depuis la fin des guerres de l'Empire, c'est-à-dire depuis près de cent soixante dix ans, nous n'avons jamais cherché à nous nuire et rien ne nous a fondamentalement opposé. Jamais les sentiments que nous nous portons ne se sont trouvés altérés et l'histoire a voulu que votre pays se donne une dynastie dont l'origine nous touche.
- Le présent ne nous éloigne pas, au contraire, et pourtant nos deux peuples sont très différents. Mais la sympathie et l'estime de la France d'aujourd'hui, pour la Suède d'aujourd'hui, sont très fortes.\
Nous savons les efforts qui ont été fournis par vos parents, par vous-même, par les dirigeants de ce pays pour faire bâtir une nation prospère, à bien des égards exemplaires. Nous connaissons vos talents, les talents des Suédois, pour tout ce qui touche à la science, à la technologie, à l'industrie, domaines où vous vous situez au plus haut, nous apprécions votre contribution éminente à la création culturelle qu'il s'agisse du cinéma, de la chorégraphie, des arts plastiques, de la littérature. Vous avez bien souvent montré la voie à suivre afin de mieux réaliser la démocratie sociale, sans laquelle ne peut s'effectuer l'indispensable marche vers l'épanouissement de l'homme. Et nous admirons enfin, il faut le dire, vos champions sportifs qui donnent de votre pays, l'image la plus attrayante qui soit.
- Comme la France, votre pays estime qu'une nation ne peut exister sans un attachement de tous les instants à sa liberté et à son identité. Le Roi Charles XIV Jean, votre ancètre, écrivait dans un mémoire confidentiel daté du 4 janvier 1834 : "que devons-nous désirer sinon d'être nous dans les décisions de notre politique, nous dans le maintien de notre indépendance et dénoncer clairement ce que nous pensons précisément parce que nous n'avons pas d'arrière-pensées", comment ne pas souscrire à de tels principes, même si nous savons vous et nous, ce qu'il en coûte de les appliquer.\
Chacun a fait ses choix, la France dans le respect de ses alliances, votre pays en restant fidèle à sa politique de neutralité et en se donnant les moyens de la conduire. A la verticale de la ligne qui, sur notre continent, sur une carte de géographie, sépare d'une manière dramatique, et au demeurant artificielle, l'est de l'ouest, occupant dans l'Europe du nord une position médiane, la Suède par la politique qu'elle poursuit avec constance depuis le début du siècle, renforce la stabilité de notre continent et par voie de conséquence du monde. Je considère que votre neutralité est un facteur de l'équilibre européen.
- Votre participation à la sécurité en Europe et dans le monde occupe une place importante dans votre politique extérieure et elle vous vaut une audience très grande. Vous savez de votre côté l'importance que la France attache à la conférence sur le désarmement en Europe, ce qu'elle a fait pour qu'elle se tienne et qu'elle se tienne chez vous. Bref, la France apprécie ce que vous faites pour que progresse utilement ce qu'il est convenu d'appeler le processus d'Helsinki.
- Dans bien des enceintes internationales traitant des problèmes de désarmement, à Genève comme à New York, et particulièrement en ce qui concerne la relation entre désarmement et développement, nos deux pays ont des positions convergentes et ils travaillent ensemble.
- Soyez assuré que la France, dans ses choix qui impliquent l'indépendance entière de ses décisions sur -le plan militaire dans le respect de ses engagements, est prête en toute circonstance à s'imposer à elle-même les règles qu'elle attend des autres pour que le désarmement devienne une réalité, désarmement au plus bas niveau possible afin que reprenne le dialogue nécessaire entre l'est et l'ouest.
- Mais, tant que ces décisions ne seront pas prises par les plus puissants sur la terre, tant que ne sera pas véritablement engagé le processus pacifique que nous appelons de nos voeux, la France continuera d'estimer, c'est l'histoire qui le lui a appris, qu'il est nécessaire pour elle d'assurer par ses propres moyens les fondements indispensables de sa sécurité. Il faut comparer ce qui est comparable. Partout, je l'ai répété au nom de quoi un pays comme le mien irait-il remettre sa sécurité aux mains de deux pays étrangers qui ne discutent même pas entre eux des armes que nous détenons ?
- Mais nous restons disponibles. La paix ne sera pas préservée, si se poursuit cette folle politique de course au super-armement. Vous êtes vous-mêmes pour votre pays patriote et vous comprendrez qu'un pays comme le mien ne puisse, ni n'accepte, de se démunir des moyens de sa liberté sans détenir les garanties d'un accord international. Nous connaissons l'attachement des Suédois à la neutralité mais aussi à la paix. Notre attachement à la paix et au désarmement est égal. Voilà une raison de plus, si nous nous comprenons bien, pour avancer d'un même pas.\
Enfin, puisque j'exerce présentement la charge de Président de la Communauté des Dix, je puis dire que non seulement au nom de la France mais aussi au nom de cette Communauté, je souhaite que s'approfondisse la coopération féconde entre la Communauté économique européenne `CEE`, à laquelle appartient la France, et l'Association européenne de libre échange `AELE` que vous avez choisie. Dans ces deux lieux où l'on débat de la coopération et du développement, nos deux pays ont un rôle éminent à jouer.
- Vous savez enfin que nous nous sommes engagés dans la voie d'un travail en commun dans le domaine de la science, de la technologie et de l'industrie. Aujourd'hui même, j'ai pu rencontrer et apprécier la qualité de ceux qui, dans votre pays, sont les créateurs, les savants, et de ceux qui mettent en pratique les découvertes au sein de votre industrie. C'est une voie riche de promesses et j'espère que notre visite ici contribuera à permettre à chacun d'avancer hardiment dans cette direction.
- Je voudrais vous dire, Majesté et à vous particulièrement madame, la joie que nous avons eue à ressentir la qualité de votre accueil dans cette grande maison. Nous en garderons le meilleur souvenir et je tiens à vous en remercier.
- Je lève mon verre à mon tour en l'honneur de Sa Majesté Charles XVI Gustave, Roi de Suède, en l'honneur de Sa Majesté la Reine à qui nous sommes heureux de pouvoir présenter nos hommages. Ma femme et moi, les membres du gouvernement qui m'accompagnent, tous mes compagnons de voyage français s'unissent assurément à mes paroles.
- Je lève mon verre au peuple suédois en l'honneur de la Suède que la France salue aujourd'hui avec une affectueuse amitié.\

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