Publié le 17 octobre 1983

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du centenaire de l'Alliance française, Paris, Comédie française, lundi 17 octobre 1983.

17 octobre 1983 - Seul le prononcé fait foi

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du centenaire de l'Alliance française, Paris, Comédie française, lundi 17 octobre 1983.

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Mesdames,
- Messieurs,
- C'est avec admiration et fierté que je m'adresse à vous en cet anniversaire, admiration devant tant de travail accompli, fierté d'entendre grâce à vous la belle langue de mon pays résonner partout dans le monde. Mais je veux dire aussi l'amitié qui réunit aujourd'hui dans cette salle des personnalités venues des cinq continents. L'amitié qui a rendu possible cette immense aventure, par delà deux guerres mondiales et les bouleversements parfois terribles de la décolonisation. Aussi, l'amitié du 21 juillet 1883, cette réunion d'un soir qui décida de tout.
- A cette amitié-là permettez-moi de rendre hommage, ainsi qu'à l'énergie de cette époque aujourd'hui méconnue. Treize ans après la tragédie de 1870 `guerre franco - prussienne `, la France retrouvait son ardeur. On l'avait crue abattue, elle se redressait plus forte qu'avant le drame. Jamais peut-être sa puissance créatrice n'avait été si intense, si diverse. On aurait dit que tous les plus grands entraient au même moment dans la force de l'âge : Cézanne avait 44 ans, Monet 43, comme Zola, comme Renoir, Verlaine et Fauré frôlaient la quarantaine, les plus jeunes avaient nom Gauguin, Van Gogh, Debussy. Quant à Rimbaud, on ne le voyait plus guère : son oeuvre faite, il explorait l'Ogadine. La même année, Delamare et Deboutteville inventaient l'automobile moderne.
- Et j'imagine cette réunion du numéro 215 du boulevard Saint-Germain, siège d'une société historique, le Cercle Saint-Simon. Il y avait là Paul Cambon, le futur ambassadeur et Paul Bert, l'ancien ministre de l'instruction publicue. Et puis d'autres : un directeur de l'enseignement en Tunisie, un chef de bureau aux affaires étrangères, toutes les familles d'esprit : des laïcs, un missionnaire catholique. N'était absente aucune forme de religion ou de philosophie.
- J'imagine ces hommes précisant leur pensée. J'imagine les longues discussions, les enthousiasmes. Paris est en-train de redevenir Une capitale, sinon La capitale intellectuelle du monde. Mais l'importance du Français a décliné depuis un siècle. Redonnons à notre langue un rôle de véhicule privilégié des valeurs universelles. Venons immédiatement en aide à tous ceux qui partout enseignent et diffusent la langue et la civilisation française.
- Oui, j'imagine ces conversations, cet élan, ainsi que les dernières poignées de mains devant ce numéro 215 : l'Alliance française était née. Et neuf mois plus tard se réunissait la première assemblée générale. Toutes les personnalités de l'époque appuyaient le mouvement, de Lesseps à Faidherbe, de Renan à Pasteur. Immédiatement, des associations locales se créaient. Amiens par exemple, aura très vite son alliance, son président : Jules Verne. Ainsi se trouvait posés, dès le début, les deux principes directeurs de l'action : ambition, ouverture.\
Rares, très rares sont les langues à vocation universelle. Rares, très rares, les langues pratiquées dans tous, presque tous les pays du monde. Pour des raisons d'histoire et de génie propre, le français est l'une d'elle : voilà les faits. L'ambition s'en déduit. Je l'ai dit récemment en Belgique, toute langue qui meurt, c'est l'ombre de l'inculture qui s'accroît. Et lorsque décline une langue à vocation universelle, c'est la liberté qui recule sur l'ensemble de la planète, la liberté de penser différemment, c'est-à-dire la liberté de vivre autrement.
- Première langue pour 90 millions d'hommes, langue véhiculaire pour beaucoup plus de 100, seconde langue largement enseignée, utilisée dans toutes les instances internationales, les milieux scientifiques, culturels, le Français est un patrimoine des plus précieux, un patrimoine qui ne dort pas. Qui chaque jour continue de créer de la richesse. Richesse multiple, incalculable. Et ce sont les nouveaux regards portés sur le monde par des écrivains, des poètes, ceux qu'on appelle francophones. Ce sont de nouvelles structures suggérées par les juristes, ou par les diplomates. Ce sont de nouvelles explications proposées par les savants. Quelle création peut se prétendre indépendante de sa grammaire, ou bien de son lexique ?\
Une telle richesse, on dirait que certains la confessent, timidement, les yeux baissés, eh oui, je parle une bien belle langue... L'Alliance française n'a pas ces fausses et dangereuses pudeurs. La richesse irremplaçable du Français, elle la proclame. Et elle se donne les moyens non seulement de la défendre mais aussi de l'accroître.
- Peu à peu, avec une obstination et une efficacité des plus remarquables, l'Alliance a su tisser dans le monde entier un réseau dense. Ce succès, j'en renvoie le mérite de succès à ceux qui en sont les artisans, parmi lesquels ceux qui se sont exprimés avant moi, ceux qui sont dans cette salle, et tous ceux qui, loin de nous, se sont attachés à la même besogne. Ce succès se résume en trois chiffres : plus de mille comités, plus de 16000 points d'implantation dans plus de 100 pays. A ces trois chiffres, s'ajoute un quatrième, le nombre des congressistes rassemblés à Paris : 750, 750 personnes, de toute condition sociale et professionnelle, venues de 73 pays. Autant de preuves vivantes d'amitié pour la France. Autant de passions, passions pour les mots français et passions pour la manière française d'agencer les mots. Ce qui revient à dire passion pour une certaine forme d'esprit.
- L'Alliance a montré l'exemple, les administrations, et notamment la direction générale des relations culturelles, scientifiques et techniques, n'ont pas voulu être en reste. En ces temps où trop souvent le défaitisme est de mode, donnons quelques chiffres sinon de victoires, du moins de percées.
- Depuis 1979 en Colombie, le nombre des étudiants en Français est passé de 100000 à près de 600000.
- Au Brésil dans l'Etat de Sao Paulo, notre langue vient d'être déclarée première langue obligatoire pour tout le secondaire. Je rappelle que cet Etat compte 24 millions d'habitants.
- Partout en Asie, en Afrique de l'Est, la demande se fait immense. Et nous ne pouvons encore répondre à tout. Cependant les efforts entrepris, notamment pour former les formateurs, ces efforts, je vous le garantis vont encore s'amplifier dans les années qui viennent.\
Le Français comme langue scientifique fait l'objet de mesures chaque année plus étendues. Ainsi, ont été créés, dans des pays en voie de développement, plus de vingt centres de documentation et de formation scientifiques. Ce réseau, qui va s'étendre, permet de diffuser notre recherche et d'attirer les meilleurs parmi les étudiants. Certains pays dans ce domaine ont choisi d'abdiquer. Mais que restera-t-il de leur langue maternelle ? Deux cents mots pour gérer le quotidien ? Nous refusons cette forme de suicide.
- L'action linguistique est souvent une urgence : les places prises ne sont très vite plus à prendre. Et parfois, dans certaines régions du monde, il ne nous reste que peu de temps avant que ne disparaissent à jamais les dernières classes d'âge francophones.\
Lorsqu'on dispose, mesdames et messieurs, d'un tel patrimoine et surtout lorsqu'on retrouve sa confiance en soi, l'idée de se défendre en s'entourant de hautes murailles, cette idée morbide disparaît. On cesse d'avoir pour seule ambition le silence, honorable et souhaitable dans d'autres circonstances, des musées, le confort des réserves. On admet enfin que sa langue est vivante. Et pour qu'elle affronte le grand air, pour qu'elle montre sa force, on ouvre large les portes.
- Cette audace, j'allais dire cette audacieuse évidence, dès le début, l'Alliance l'a choisie, l'a voulue. Elle a fini par l'imposer. Dès le début, elle a refusé les exclusives, et en France accueillait toutes les familles d'esprit. Pour le reste du monde, elle acceptait cette vérité, sorte de nuit du 4 août prolongée : la langue française appartient à tous ceux qui la parlent et non aux seuls Français. Et la France partage avec tous les membres de cette communauté linguistique la responsabilité de gérer l'apanage, et de le développer.
- Cette ouverture s'exprime d'abord dans les structures juridiques, car l'Alliance n'est jamais française qu'en France. Ailleurs, chaque association relève du droit local. Elle se donne tous les ans un conseil d'administration responsable devant ses mandants et les autorités légales du pays d'accueil. Ainsi se trouve inscrit, dans les statuts mêmes, la nécessité du dialogue des cultures, des histoires, des civilisations.
- C'est cette disponibilité qui a permis à l'Alliance de traverser toutes les crises en accroissant toujours son capital, son capital d'amitié, de rayonnement. Et c'est cet accueil permanent à la différence qui a permis au Français et à la culture française de s'enrichir sans cesse, de se nourir des apports étrangers.
- Récemment, les échanges culturels ont franchi une nouvelle étape. Grâce à une initiative conjointe du ministère de la culture et de l'Alliance française, la Maison des cultures du monde est née. A peine créée, aussitôt opérationnelle et avec quelle réussite : quarante deux spectacles en 1983, venus de trente pays du monde entier, de la Chine aux Seychelles, du Brésil aux Maldives... Avec un souci constant d'échapper au monopole, monopole de Paris qui souvent, il faut l'avouer nous apporte beaucoup, on le constate aujourd'hui même. 25 villes de province et 9 villes étrangères ont participé à ce festival permanent qui l'année prochaine devrait encore gagner en ampleur.\
Voilà, mesdames et messieurs, rapidement tracé, le portrait d'une centenaire.
- Je n'ai voulu laisser le soin à personne de célébrer l'Alliance française : sa démarche est celle que souhaitent, que désirent et qu'accompagnent les responsables du pays. Non qu'ils veulent se substituer à elle. Vous l'avez compris, elle accomplit sa tâche aussi bien qu'elle peut, dans la plus totale des libertés, cette liberté qui n'est pas soumise aux accidents des circonstances. Mais, je tiens à affirmer, ici, que toute votre histoire, je la sens un peu comme la nôtre, c'est celle de la France et de ses amis dans le monde, c'est celle d'une famille, d'une communauté vivante. Quand on parle le même langage, on a déjà gagné du terrain pour une meilleure connaissance. On a gagné du terrain pour que la paix l'emporte sur les bouleversements, les conflits et les guerres.
- C'est une biographie exemplaire que celle de l'Alliance française, cet alliage fort rare d'ouverture et de fidélité, qui fait grande et belle l'existence. Cette biographie exemplaire qui réclamait un long effort, beaucoup d'enthousiasme : on n'a pas fait ici le compte de toutes les déceptions, toutes les inquiétudes de tous ceux qui se sont acharnés dans les moments les plus difficiles à faire vivre l'institution, à maintenir l'ambition.
- Je suis heureux pour la langue de mon pays, de lui savoir de tels amis. J'allais vous remercier. Etait-ce bien nécessaire ? Doit-on remercier quelqu'un pour la passion qu'il éprouve ?
- A bientôt donc, enfin à bientôt, si ce n'est pour nous-mêmes, ce sera pour d'autres. A bientôt dans le temps, longue vie à l'Alliance. Vous le savez, ce n'est que le premier centenaire qui coûte.\

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