Publié le 4 janvier 1983

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la présentation des voeux du corps diplomatique, Paris, Palais de l'Élysée, mardi 4 janvier 1983.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la présentation des voeux du corps diplomatique, Paris, Palais de l'Élysée, mardi 4 janvier 1983.

4 janvier 1983 - Seul le prononcé fait foi

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Laissez-moi vous dire pour commencer combien je suis sensible aux voeux que vous venez d'exprimer au nom du corps diplomatique et en votre nom `Nonce apostolique`, vous qui êtes parmi nous l'un des représentants écoutés et respectés présents en France, et que j'ai toujours beaucoup de joie à rencontrer. Je vous prie de bien vouloir transmettre à sa Sainteté le Pape Jean Paul II les sentiments que j'éprouve à son égard. Mais, ici même, vous étiez l'interprête de l'ensemble des représentants diplomatiques en France. C'est donc en cette qualité que je vais m'adresser à vous, à vous tous mesdames et messieurs.
- Au nom de mon pays, la France, dont vous êtes des amis sur-le-plan personnel, puisque vous me faites l'honneur d'être sur notre sol, représentants des intérêts de votre pays mais pour traiter avec le nôtre, que vous connaissez nos villes, nos campagnes, que vous avez vos cercles d'amitié ici même parmi nous. Nous ne pouvons pas avoir meilleurs messagers que vous pour transmettre aux autorités supérieures de chacun de vos pays les voeux que je forme pour eux, individuellement, pour leur peuple bien entendu, vos peuples dont vous êtes ici les représentants, et puis pour un certain nombre de données qui représentent le bien commun que vous venez monsieur le Nonce d'évoquer à l'instant. Je veux dire le développement, la coopération, autant que possible le retour à une certaine forme d'équilibre mondial au milieu de la crise qui nous frappe tous et la paix.\
La crise, on peut en parler, rares sont ceux qui y échappent. Les échanges qui s'immobilisent. Les nations industrielles jugées plus avancées sur-ce-plan, et qui chacune bien entendu à le devoir d'assurer le bien être de ses citoyens et qui pour cela tend - et c'est bien naturel - à développer sa production, à faire que cette production s'adresse à son marché, à conquérir des marchés extérieurs. Arrivera un jour où si chacun fait les mêmes progrès il n'y aura plus de place pour personne. Quant aux échanges entre l'Est et l'Ouest, on sait qu'ils sont assez rares par-rapport au volume des échanges qui se produisent entre les pays de l'Ouest et cependant combien ils sont nécessaires aussi, sous des conditions politiques, il en est dont je n'ai pas l'intention de parler pour l'instant. Et les pays dits du tiers monde, bien que cette expression revête des situations souvent très différentes, qui ne disposent plus des disponibilités nécessaires pour leur propre développement et pour entretenir les échanges avec le reste du monde.
- La crise se nourrit elle-même. On peut la comparer selon une expression proverbiale française assez populaire, à une sorte de chien qui court après sa queue. Ce n'est pas comme celà que l'on avance très vite. Il faut donc que l'ensemble des pays responsables établissent les règles du jeu, si l'on peut appeler jeu cette course sinitre au chômage, à l'inflation généralisée, je les répète, à la crise.\
Eh bien, il faut que la société internationale se dote des instruments nécessaires. Il faut que l'on comprenne que des systèmes organisés, comme ce fut le cas récemment je pense en-particulier à l'ensemble des pays de l'Ouest, à l'alliance politique, militaire à laquelle la France appartient `Alliance atlantique` qui n'exclut aucunement les relations amicales avec les autres, il faut considérer que l'harmonie comporte une bonne entente sur tous les domaines et en-particulier que l'on soit en-mesure d'harmoniser les évolutions commerciales sur la base d'une certaine forme de sécurité monétaire et par l'abandon commun, délibéré, honnête, des empêchements appelés protection. Que les sauvegardes prévues par les traités soient remplies, c'est normal, mais protectionnisme appelle protectionnisme et demi. On est ainsi lancé dans une spirale dont on risque de ne plus sortir que dans un désastre général. Dans la relation du Nord au Sud j'exprime le voeu que les puissances industrielles dites du nord - la géographie ne trouve pas exactement son compte dans les expressions politiques et diplomatiques - puissent faire un pas en avant. Cela est déjà amorcé et je m'en réjouis. Pour que les termes de l'échange soient modifiés dans le bon sens. A quoi sert-il d'acheter des matières premières au-dessous de leur véritable prix, ce qui contraint les pays dits du tiers monde à connaître de graves difficultés, l'insécurité, l'incertitude, l'impossibilité où ils sont d'entreprendre des contrats à long terme et même à moyen terme avec les puissances industrielles ? Aucun co-développement ne peut être prévu quand on ne sait pas à six mois près ce que la spéculation produira. Il serait beaucoup plus sage d'acheter les matières premières à leur prix plutôt que les acheter au-dessous pour ensuite, bien entendu, dans un élan de solidarité parfois intéressé, subvenir par des aides ou des -concours. Finalement, il serait plus simple et plus sage de procéder de cette façon.\
Les institutions internationales nées au lendemain de la dernière guerre mondiale ont accompli une grande tâche, elles ont leur vie propre et cela est normal et cela est sain. Je pense en-particulieer à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international qui sont coordonnés bien entendu au mouvement général des affaires comme aux activités de l'organisation des Nations unies `ONU` mais qui ont leur vie propre. Si l'on songe aux services rendus dans le passé, on peut imaginer les services qu'ils rendront dans l'avenir, et je souhaite que l'on aille hardiment, comme cela est amorcé, je le répète, vers une augmentation des fonds, des montants, du fonds monétaire international, une augmentation conséquente. La France est prête, dans un domaine, à prendre une responsabilité, puisque nous sommes allés jusqu'à proposer le doublement des montants. Je crois que si nous contribuons à la création de richesses, il est entendu qu'il faut éviter les impairs commis naguère, et très souvent par le système bancaire et par certaines politiques gouvernementales, qui n'ont pas toujours permis de tirer le meilleur rendement des aides accordées. Cependant, il faut bien admettre que si l'on crée un mouvement d'affaires, ce sera l'intérêt de tous. La Banque mondiale et les moyens énergétiques autres que le pétrole, qui pour l'instant se suffit à lui-même, et encore pas toujours, le moyen de faire sortir de terre, de l'eau ou de l'air ou de la lumière, tous les moyens dont l'homme peut se rendre maître, vous le savez, c'est déjà fait, mais dont le rendement industriel n'est pas encore acquis, tout cela mis en commun avec cette capacité qui font que les Nations unies, en dépit de leurs difficultés permettent de tracer quelques grandes avenues où l'humanité se dirigera dans de vastes négociations où chacun apportera ce qu'il pourra et sagement.\
Oui, je crois qu'une grande politique nord-sud, autour d'un projet ambitieux, comme cela fut déjà le cas dans le passé, serait bien nécessaire en 1983. Si nous parvenons à dominer pour une large par t la crise économique, nous réduirons du même coup bien des tensions politiques et, peut-être bien des affrontements potentiels sur-le-plan militaire.
- Oui, la France souhaite qu'en 1983, les institutions internationales se renforcent, les institutions générales et les institutions spécialisées `de l'ONU`. Pour ce qui la concerne, vous le savez, elle a maintenu le cap des années précédentes et même elle a accéléré l'allure. Nous nous étions, comme d'autres, qui remplissent très honnêtement leur contrat, engagés à passer ou à atteindre les fameux 0,7 % de contribution l'aide au tiers monde. D'année en année, dans la charge de nos budgets, nous y allons. Mais cela sera fait avant 1988. Nous avons également décidé de maintenir telle qu'elle était notre aide au développement international ou à l'AID, si vous voulez admettre ces initiales connues de tous. Nous avons décidé de maintenir notre aide pour atteindre d'ici 1985 les 0,15 % réclamés par les pays moins avancés `PMA` et consentis par les organisations dépendant de l'Organisation des Nations unies. Nous ne nous offrons pas en modèle. Bien des pays ici ont accompli des actions remarquables, ont apporté une contribution que j'admire à la civilisation moderne. Je parle de ce que je connais et j'engage mon pays devant vous, témoins de premier choix et acteurs de la société internationale.\
Ainsi, le développement permettra dans de nombreux pays, sur la surface du globe, le développement permettra d'apaiser des revendications légitimes. Mais, lorsqu'elles sont nourries de colère ou d'amertume, elles peuvent souvent dépasser leur objet et devenir à leur tour moyen ou instrument d'instabilité supplémentaire dont nous n'avons pas besoin. Que de peuples, s'ils sentaient la solidarité internationale vivante, active, présente, prendraient patience ? Que de peuples trouveraient en eux-mêmes la ressource et contribueraient plus puissamment à un développement harmonieux ? J'ai prononcé après vous, monsieur le Nonce, un mot inévitable et nécessaire dans une assemblée comme celle-ci, le mot paix. Peut-il être une autre ambition que celle-ci pour quiconque a l'âme inspirée par le bien de l'humanité ? Ceux d'entre nous qui ont vécu les deux drames mondiaux depuis le début du siècle et ceux d'entre nous qui ont connu bien des conflits dits localisés mais qui n'en sont pas moins cruels ou qui ont connu des déchirements intérieures, savent le prix qu'il faut savoir payer à la guerre civile ou à la guerre étrangère. Et l'on sait bien que ce sont les plus grands malheurs qui peuvent s'abattre sur les hommes, puisqu'ils frappent, au-delà de ceux qui ont la charge de défendre leur patrie ou de signifier les intérêts de leur pays à travers le monde, ils frappent les innocents, ceux qui n'ont, après tout, pour raison de vivre, que l'espoir. Il ne faut pas tuer l'espoir, mesdames et messieurs, il faut l'entretenir et l'attiser comme on attise un feu qui a toujours besoin d'aliments £ un feu qui serait non pas dévastateur mais créateur d'énergie et de vie.\
La paix suppose d'abord entre les principaux acteurs de la vie mondiale un effort de compréhension, entre l'Est et l'Ouest notamment. Et je suis sensible au fait que deux très grands pays ont engagé des conversations pour dominer les oppositions, les rivalités, pour équilibrer les forces, bref pour sauver la paix. Ces deux très grands pays `Etats-Unis ` URSS` ont une immense responsabilité et on doit faire confiance à ceux qui les ont en charge parce qu'ils savent, eux aussi, pour l'avoir éprouvé dans leur histoire et dans leur chair, ce que c'est que la guerre. Et on peut faire confiance à la valeur morale de ceux qui les représentent.
- Et puis, enfin, c'est un débat qui s'est ouvert et tout débat est difficile. L'incompréhension, l'ignorance mutuelle, la méfiance, le choc des idéologies, tout cela crée un -état d'instabilité dont nous ne sommes pas assurés qu'il sera surmonté.
- Fasse que 1983 voie ces négociations aboutir ou du moins s'engager sur un terrain solide pour aboutir dans les plus brefs délais.
- Elles ne le pourront - laissez-moi vous donner mon opinion qui est celle de mon pays - que si l'on parvient à un juste équilibre des forces dans le monde, et puisque je suis responsable d'un pays européen, en Europe. Tout faux semblant aggraverait le péril. Il faut donc que tout soit mis là et tout est connu de tous £ nul ne peut échapper à l'investigation. Il faut que le monde entier soit témoin de l'accord loyal et sérieux : l'équilibre dans le monde, l'équilibre en Europe.
- Alors, que les sages, que les experts, que les techniciens et, finalement, que les pouvoirs politiques, arrêtent la décision. Je crois qu'il faut s'inquiéter de cette course au surarmement auquel chacun de nous ne saurait échapper, dès lors qu'il a pour devoir d'assurer la sécurité de son propre pays, et qui nous entraîne tous vers des dépenses qui nuisent à l'équilibre économique, donc au bien-être de nos populations, qui ne pansent pas les plaies du chômage, qui retiennent l'économie et qui, mesdames et messieurs, seraient bien utiles aussi pour arrêter la mort qui court par nos chemins pour atteindre chaque année, par la famine, 50 millions d'êtres humains.
- Cela n'est pas, bien entendu, le seul critère car chaque pays et, en même temps puisqu'il existe des blocs militaires dont on peut souhaiter la disparition - mais prenons la réalité telle qu'elle est - cette disparition ne pourrait qu'être concomitante, équilibrée, égale £ nous n'en sommes pas à la veille, mais au moins on saurait, si ces négociations aboutissent, si des progrès sont accomplis, que 1983 aura été une année à l'orée d'une période à laquelle les historiens donneront un nom. Ils ne reprendront peut-être pas les anciens mots, un peu usés, de "détente" ou de "guerre froide", mais l'imagination des hommes est assez riche.\
Ce que je souhaite pour 1983, c'est que ce qui caractérisera les années qui commencent sera un terme de paix et de concorde entre les peuples, étant entendu, mesdames et messieurs, que je ne saurai faire le reproche à personne de faire ce qu'il doit faire pour assurer sa pérennité, sa survie, la sécurité de ses concitoyens. C'est un devoir de base pour tout responsable de chacune de nos entités nationales. Seulement, il faut savoir à quel moment cette sécurité légitime peut devenir, si elle dépasse son objet, offense ou menace pour les autres. La France a participé et participera à toutes les -entreprises qui permettront de rapprocher les points de vue. C'est ce qu'elle a fait ou ce qu'elle fait pour la Namibie £ c'est ce qu'elle fait ou ce qu'elle a fait pour le Sinai £ c'est ce qu'elle fait et continuera de faire au Liban, chaque fois qu'il sera fait appel à elle, bien entendu, et non point à l'encontre des sentiments des gouvernements intéressés qui restent souverains et maîtres de leur destinée.
- Nous souhaitons que les institutions internationales s'affermissent. Je pense à l'Organisation de l'unité africaine `OUA` £ je pense à l'Organisation des Nations unies `ONU`, à l'ensemble des institutions qui sont nées d'elles et qui rendent tant de services sur-le-plan de l'humanisme, de la culture, ou sur-le-plan de l'aide fraternelle entre les peuples.
- La France est un allié loyal de ceux qui ont contracté avec elle des obligations particulières et elle respectera ses engagements. Que nul n'en doute ! Obligation particulière dans-le-cadre de l'Alliance `Alliance atlantique` qui est la sienne, obligation particulière dans-le-cadre des accords, des conventions qu'elle a passés avec un certain nombre d'Etats dans le monde, et particulièrement en Afrique £ Afrique, Caraibes `ACP`, qui représentent pour la France toute une histoire où sont mêlés à la fois les enseignements de la langue, les traditions du passé, les obligations du présent, les ambitions légitimes de l'avenir et les ambitions mutuelles partagées par les uns et les autres.\
Mais vraiment, il faut que celles et ceux d'entre vous qui représentent les pays les plus lointains du mien sachent que mon pays, sur cette terre, cette planète - qui devient toute petite à l'allure où vont les communications - que rien ne peut nous être étranger, tout à fait étranger, que nous cherchons à avoir de bonnes et solides relations avec ceux qui sont à l'autre bout, de l'autre côté, aux antipodes, ceux que nos chemins rencontrent rarement mais qui n'en sont pas moins précieux pour l'apport qui est le leur à la civilisation universelle, par les échanges de toute sorte, par la compréhension. C'est pourquoi nous nous intéressons tout autant à ce que la paix puisse finalement prévaloir sur les cinq continents, sur la base de la justice, de la reconnaissance du droit des Etats et sur la reconnaissance du droit des peuples.
- Il est quelques principes, mesdames et messieurs, qui ont animé les fondateurs des institutions de la paix dans le monde. On n'en changera pas aisément et il ne serait pas souhaitable qu'on en changeât. Autour des notions de paix, de désarmement, de sécurité collective, d'arbitrage international, nous mettrons nos pas dans les pas de ceux qui nous ont précédés lorsqu'ils ont agi heureusement pour préserver au milieu des périls - et que d'échecs peut-on compter ! - la paix du monde.
- Voici quels sont mes voeux, mesdames et messieurs, je veux dire les voeux de la France.\
Je souhaite ardemment que vous vous trouviez bien chez nous, que vous vous sentiez des hôtes estimés et appréciés, parfois même - je le sais pour nombre d'entre vous - aimés dans leur cercle de famille amical, dans cette ville même qui vous reçoit.
- Je voudrais que vous sentiez dans la France un pays disponible, respectueux des autres. Il faut nous prendre avec nos défauts, bien entendu, si vous nous acceptez avec nos qualités. Mais nos choix sont simples. Je viens de les exprimer en termes rapides, finalement, car ils mériteraient beaucoup d'autres analyses et de plus profonds examens. Mais habitués que vous êtes à débattre des intérêts de nos peuples, vous avez compris l'essentiel et je vous en remercie.
- A vous voir, comme cela, dans cette salle du Palais de l'Elysée, où se trouve concentrée depuis déjà longtemps une large part de l'histoire de la France, c'est pour moi un honneur que je ressens profondément. Je vous prie de bien vouloir transmettre aux chefs d'Etat les hommages de la France, les voeux pour chacun d'entre eux et les voeux pour nous tous car il est un point que nous n'avons peut-être pas suffisamment examiné, c'est que nous serons tous ensemble sur la voie du progrès et de la paix ou bien tous dispersés sur les chemins d'un dommage ou d'un désastre que je ne saurais imaginer.
- Monsieur le Nonce, mesdames et messieurs, je vous remercie de votre attention. Cette rencontre annuelle est un rite. Je vous prie de penser qu'il faut savoir dépasser le rite pour tenter d'atteindre au coeur des choses, et si possible, au coeur des hommes. Cela n'est pas facile tous les jours, vous le savez, vous qui avez à régler tant de problèmes délicats. La France veut être l'amie de tous, en tout cas un partenaire à la parole franche. Je vous remercie de m'avoir entendu. Merci.\

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