Publié le 11 juin 2013

Discours de M. François Hollande, Président de la République, en hommage à M. Pierre Mauroy, ancien Premier ministre, à Paris le 11 juin 2013.

Discours de M. François Hollande, Président de la République, en hommage à M. Pierre Mauroy, ancien Premier ministre, à Paris le 11 juin 2013.

11 juin 2013 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames, Messieurs,
Madame, chère Gilberte MAUROY,
Peu dhommes, même éminents, peuvent senorgueillir davoir fait lhistoire de leur pays. Pierre MAUROY est incontestablement de ceux-là. Non par la durée de son gouvernement un peu plus de trois ans mais par les circonstances dans lesquelles il eut à agir et par les choix quil eut à faire.
Pierre MAUROY fut en effet le « premier Premier ministre » de lalternance sous la Vème République après lélection de François MITTERRAND, le 10 mai 1981. Il forma, en juin 1981, un Gouvernement de lUnion de la Gauche. Cétait une formule inédite depuis 1947.
A la tête du pays, il engagea de grandes réformes qui demeurent, encore aujourdhui, comme autant dacquis, de la décentralisation à labolition de la peine de mort, de la 5ème semaine de congés payés à linstauration de limpôt sur les grandes fortunes. Il accorda le droit de partir à la retraite à 60 ans à ceux qui navaient plus le temps dattendre, tant la vie les avait usés.
Ce destin exceptionnel, rien ne le disposait à laccomplir mais tout le conduisait à en rêver.
Pierre MAUROY était un enfant du peuple. Aîné de sept enfants, il avait grandi dans un village de mineurs. Le centre de sa vie, cétait lécole de la commune, lécole de la République où son père était instituteur. Pour lui, aimer le peuple, ce nétait pas le flatter et encore moins l'abuser. Aimer le peuple, c'était le respecter. C'était le servir.
Il sy était préparé à sa façon.
Sa formation, ce fut lEcole Nationale dApprentissage, « son ENA à lui ». Son apprentissage, ce fut le syndicalisme, pour défendre les engagements des professeurs du technique. Sa culture, ce fut le socialisme. Il en avait embrassé très tôt la cause.
Le socialisme, il en épousera tous les rôles. Jeune cadre de la SFIO, il fonda avec François MITTERRAND le Parti dEpinay en 1971. Il fut le Premier secrétaire en 1988, puis consécration suprême à ses yeux il succéda à Willy BRANDT en 1992, à la présidence de lInternationale Socialiste. Jusquà la fin de la vie, jusquà son dernier souffle, il anima la fondation Jean JAURES, pour bien marquer la continuité de son engagement.
Sa terre, cétait le Nord, cétait Lille.
Devenu maire en 1973, il modernisa sa ville, la transforma, la tourna vers lEurope. Lille dont il fit, avec la Communauté urbaine, une grande métropole économique et culturelle. Lille, cétait sa fierté, son refuge, sa ressource. Lille, cétait sa capitale. La capitale des Flandres. La capitale de son cur.
Mais si nous sommes rassemblés aujourdhui, ici dans ce lieu, ce nest pas simplement parce que Pierre MAUROY fut un enfant du peuple, un socialiste, un élu local dune dimension exceptionnelle. Non ! Si nous sommes réunis, cest parce que Pierre MAUROY est entré dans lhistoire. Pour avoir été lartisan de grandes conquêtes sociales et de libertés nouvelles. Sûrement. Rien que pour cela, il a sa place.
Mais il a surtout fait des choix, des choix essentiels dont nous sommes les uns et les autres quelle que soit notre place dans la vie politique les héritiers.
Le choix du réformisme, dabord. Pour Pierre MAUROY, réformer ce nétait pas renoncer. Cétait réussir. Réformer, cétait se défaire de lillusion des mots pour passer à la vérité des actes. Réformer, ce nétait pas céder à la réalité, cétait la saisir à la gorge pour la transformer. Pour Pierre MAUROY, réformer cétait inscrire la gauche dans la durée.
Et pour y parvenir, il lui fallut faire face. Faire face aux espoirs et aux attentes sans limites, après vingt-trois ans dans lattente de lalternance. Faire face aussi aux difficultés, aux défis du monde, dun monde nouveau qui commençait à émerger. Faire face aux impatiences et aux colères.
Il lui fallut assumer. Et Pierre MAUROY assuma le sérieux budgétaire, le blocage des prix et des salaires, les restructurations industrielles. Des décisions qui lui coûtèrent, surtout quand lui, lhomme du Nord-Pas-de-Calais, il lui fallut fermer le dernier puits de mines, lui qui entreprit de moderniser les laminoirs de Lorraine. Oui, cela lui coûtait, mais il sut prendre ces décisions parce quil les savait non pas inévitables, mais nécessaires pour reconvertir, redresser et repartir.
Il avait surtout compris que le destin de la France passait par l'Europe. Que faire "cavalier seul" pouvait finir en une cavalcade sans lendemain. Qu'il fallait donc faire la France en construisant l'Europe.
Tout était lié. Par facilité ou commodité de langage, on désigna cette orientation dun même mot : « la rigueur ». Et le même homme, Pierre MAUROY, qui avait été choisi par François MITTERRAND pour incarner la volonté de changement, conçut, engagea, appliqua cette politique. Il ny voyait pas de contradiction. Il ny en avait dailleurs pas. La rigueur, cétait la condition pour poursuivre la réforme, le changement.
Le rôle historique de Pierre MAUROY se révéla dans ces semaines décisives du printemps 1983, lorsque se jouèrent le sort de la France et l'avenir de l'Europe. Il sut convaincre François MITTERRAND, avec le concours de Jacques DELORS, pour rester dans le système monétaire européen et, ainsi, préparer la création de leuro.
La vie de Pierre MAUROY est une belle leçon politique pour lensemble des Français. Elle nous montre que l'on peut avoir le sens des responsabilités et conserver son idéal. Que l'on peut servir l'intérêt supérieur de lEtat et garder ses valeurs. Que lon peut concilier la justice sociale et lambition économique. Que l'on peut porter la modernité et préserver son authenticité. Que l'on peut défendre les classes populaires et travailler pour tous les Français. Que l'on peut être fidèle à sa tradition et préparer lavenir. Que lon peut faire de grandes réformes et faire preuve de réalisme. Que l'on peut se révéler homme d'Etat et demeurer homme du peuple. Que l'on peut être patriote et Européen. Que lon peut exercer les plus hautes fonctions et rester un « militant ».
Pierre MAUROY avait cette formule citant KIPLING. Il disait : « Dans ce monde, il y a ceux qui restent chez eux et puis il y a les militants ». Il se méfiait des idéologies, mais il croyait aux idées, à celles qui entraînent, à celles qui mobilisent, à celles qui élèvent. Et notamment à léducation populaire qui le conduisit à créer, jeune homme, une institution qui demeure aujourdhui : la Fondation Léo LAGRANGE.
Pierre MAUROY, cétait une stature imposante, une voix chaude avec des phrases longues, des intonations tumultueuses. Pierre MAUROY, cétait un visage bienveillant, solide, ferme. Mais Pierre MAUROY, cétait aussi un homme dune grande finesse.
Finesse desprit, avec une intelligence des gens et des situations. Il voyait tout et parfois ne disait rien ou il le gardait pour lui et le confiait plus tard. Sans acrimonie, car Pierre MAUROY navait pas besoin dêtre méchant pour être craint. Finesse politique pour parvenir habilement quelques fois dans des circonstances laborieuses à ses fins.
Oui, Pierre MAUROY avait de lélégance, de la subtilité. Ses mains, longues, interminables, blanches qui, telles deux oiseaux, accompagnaient ses discours, étaient par elles-mêmes aussi le reflet de sa personnalité. Sa force et sa finesse : cest cet alliage qui lui donnait la « sérénité du couvreur sur le toit » pour reprendre une belle formule de Léon BLUM pour qualifier les bâtisseurs.
Pierre MAUROY aimait les gens et les gens laimaient. Il avait cette qualité rare de prendre du temps, y compris avec les humbles. Il savait raconter les histoires, émouvoir par les mots, donner ses impressions. Il avait le sens de la camaraderie comme dautres ont le sens de la chevalerie. Il nétait pas familier, mais il était chaleureux.
Mesdames, Messieurs,
Madame,
Rendre hommage à Pierre MAUROY, cest faire léloge du courage en politique, de la constance et de la fidélité. Fidélité à ses origines, fidélité aux ouvriers, fidélité à son parti, fidélité à ses amis, à ses idées, à sa ville, à son pays, fidélité à lEurope. Oui, fidélité à ce qui fait le sens dune vie, laccomplissement dun destin, la contribution à lHistoire.
En ce moment où tout sachève, je repense à lultime ligne du dernier livre que Pierre MAUROY publia. Il écrivait : « Les hommes passent avec le reste. Mais les justes causes, elles, ne meurent jamais ».
Mesdames, Messieurs,
Cest en servant ces causes, cest en les servant bien que nous serons, à notre tour, fidèles à Pierre MAUROY, à la République et à la France.

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