Homme d’État toujours soucieux de raison et de mesure, Édouard Balladur croyait en la France. Il incarnait une certaine idée de l’Etat : tout à la fois gaulliste, libéral et européen, attaché à la continuité de nos institutions autant qu’à la nécessité de les réformer. Avec sa disparition, la République perd l’un de ses grands serviteurs.
Né en 1929 à Smyrne, dans une famille française établie de longue date en Orient, Édouard Balladur grandit à Marseille. Après Sciences Po puis l’École nationale d’administration, il entra au Conseil d’État. Il appartenait ainsi à cette première génération de hauts fonctionnaires formés après-guerre, appelée à accompagner la reconstruction du pays, puis la naissance et l’affermissement de nouvelles institutions.
Sa rencontre avec Georges Pompidou détermina la suite de son parcours. En 1964, il rejoignit son cabinet à Matignon. Il y connut les grandes heures et les grandes crises des années 1960, jusqu’à Mai 68 et aux négociations de Grenelle. Lorsque Georges Pompidou fut élu Président de la République en 1969, Édouard Balladur le suivit à l’Élysée, d’abord comme secrétaire général adjoint, puis comme secrétaire général de la présidence. Il se trouva ainsi, pendant près de dix années, au cœur de l’exercice du pouvoir, auprès d’un Président dont il demeura l’un des héritiers politiques.
Après plusieurs années consacrées au Conseil d’État et à l’entreprise, il entra à son tour dans l’arène électorale. En 1986, député de Paris, il devint ministre d’État, ministre de l’Économie, des Finances et de la Privatisation dans le gouvernement de Jacques Chirac. Dans la première cohabitation de la Ve République, il engagea une profonde transformation de l’économie française : privatisations, libération des prix, modernisation du droit de la concurrence, encouragement de l’épargne et de l’actionnariat populaire. À rebours des facilités partisanes, il soutint quelques années plus tard le traité de Maastricht, considérant que l’engagement européen de la France devait dépasser les clivages.
En mars 1993, après la victoire de la droite aux élections législatives, le Président François Mitterrand l’appela à Matignon. Édouard Balladur devint ainsi le Premier ministre de la deuxième cohabitation. Dans une France frappée par la récession et le chômage, il voulut conjuguer redressement économique, cohésion sociale et autorité de l’État. Son gouvernement réforma les retraites, relança les privatisations, engagea une ambitieuse politique d’aménagement du territoire et de soutien à l’emploi, tout en poursuivant la construction européenne. Avec François Mitterrand, malgré leurs différences, il fit vivre pendant deux années une cohabitation empreinte de respect institutionnel.
L’élection présidentielle de 1995 constitua l’épreuve politique majeure de sa vie. Candidat à la présidence de la République, longtemps donné favori, Édouard Balladur fut finalement devancé au premier tour par Lionel Jospin et Jacques Chirac. Cette campagne divisa durablement une famille politique et mit à l’épreuve des fidélités anciennes. Après sa défaite, il retrouva son mandat de député de Paris et continua de participer à la vie publique, avec une présence plus distante mais une même passion des institutions.
Car Édouard Balladur ne cessa jamais de réfléchir à la France et à son gouvernement. Auteur de nombreux essais, il demeura jusqu’au soir de sa vie un observateur attentif de la démocratie française, de l’Europe et du monde. En 2007, le Président Nicolas Sarkozy lui confia la présidence du comité chargé de réfléchir à la modernisation et au rééquilibrage des institutions de la Ve République. Plus d’un demi-siècle après son entrée au Conseil d’État, il continuait ainsi de servir cette République dont il connaissait les rouages, les forces et les fragilités.
Sa distinction, sa courtoisie parfois teintée d’ironie, son phrasé reconnaissable entre tous appartenaient au personnage. Mais derrière cette distance demeurait une conviction profonde : la politique ne vaut que par le service de l’État, et l’État que par le service de la France. De Georges Pompidou à François Mitterrand, de Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy, Édouard Balladur traversa plus d’un demi-siècle de notre vie publique sans jamais cesser de penser que gouverner exigeait d’abord de décider et de transmettre.
Le Président de la République et son épouse saluent la mémoire d’un homme d’État qui servit la France au plus haut niveau et marqua durablement la Ve République. Ils adressent à ses enfants, à toute sa famille, à ses proches ainsi qu’à toutes celles et ceux qui l’ont accompagné leurs condoléances les plus sincères et l’hommage reconnaissant de la Nation.