Publié le 9 septembre 1993

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à France 2 le 9 septembre 1993, en duplex avec MM. Shimon Peres à Jérusalem et Yasser Arafat à Tunis, sur la prochaine signature de l'accord de reconnaissance entre Israël et l'OLP.

9 septembre 1993 - Seul le prononcé fait foi

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à France 2 le 9 septembre 1993, en duplex avec MM. Shimon Peres à Jérusalem et Yasser Arafat à Tunis, sur la prochaine signature de l'accord de reconnaissance entre Israël et l'OLP.

Télécharger le .pdf
QUESTION.- Je vous remercie au nom de France 2 de bien vouloir participer à cette émission spéciale, historique sur cette paix naissante au Proche-Orient. Votre première réaction, comment vivez-vous cette histoire ?
- LE PRESIDENT.- J'en suis heureux, bien entendu, je l'avais d'ailleurs dit, lorsque j'avais appris les premiers résultats de la négociation engagée en Norvège entre M. Shimon Peres et M. Rabin au nom du gouvernement israélien et des représentants de l'OLP. C'était un tel changement d'attitude !
- Je pense qu'il s'agit là d'un acte de grand courage intellectuel, physique, moral, de grand courage ! On ne peut pas avoir mené pendant si longtemps des combats difficiles, acharnés, on ne peut pas avoir affronté le terrorisme, souffert de ce terrorisme par définition aveugle. On ne peut pas avoir été privé non plus, de l'autre côté, de la terre, dont on est issu, que l'on aime, que l'on estime être sa patrie, sans engranger des sentiments de violence et le cas échéant de haine. Donc grand courage, mais aussi intelligence, haute intelligence politique. Que les dirigeants israéliens et palestiniens aient su faire cela, prouve que ce sont des hommes d'envergure !
- De plus c'est un acte fondateur de paix, car cela ne va pas en rester là ! Si jamais les Israéliens et l'OLP parviennent à établir, à partir de leurs relations, une vraie paix, elle sera contagieuse et vous verrez tout le Proche-Orient et peut-être une large partie du Moyen-Orient suivre cette ligne-là et tout changera.\
QUESTION.- Monsieur le Président, vous venez de dire "courage" il y a deux hommes qui ont fait un grand pas l'un vers l'autre, Shimon Peres, le ministre israélien des affaires étrangères et Yasser Arafat, le leader de l'OLP. Nous sommes déjà en contact avec Jérusalem, avec Shimon Peres, le ministre israélien des affaires étrangères.
- SHIMON PERES.- Bonsoir, monsieur le Président, je vous remercie infiniment pour votre soutien constant pour notre peuple, pour notre Etat, pour la paix même. Comme vous le savez au cours des derniers jours, les négociations étaient guidées par Paris, c'est là que nous avons conclu les accords avec l'OLP. C'est vraiment un changement historique ! Après tant d'années de guerre, de victimes, nous espérons beaucoup ouvrir un chapitre nouveau de notre histoire.
- QUESTION.- Monsieur Yasser Arafat vous êtes en direct de Tunis, le Président de la République française est sur notre plateau, sur France 2, le ministre israélien des affaires étrangères est à Jérusalem. Monsieur Arafat comment vivez-vous cet instant historique ?
- YASSER ARAFAT.- Effectivement c'est un moment historique pour nos enfants et leurs enfants à venir. Un moment historique quand on pense à la vie dans notre pays en paix.
- QUESTION.- Avez-vous l'intention de rencontrer M. Rabin ou M. Peres dans les jours qui viennent ?
- YASSER ARAFAT.- Je ne sais pas exactement, ce n'est pas à moi d'établir ce programme. On m'a informé que les choses se font au niveau ministériel, mais je suis tout à fait disposé à rencontrer M. Rabin et j'ai déclaré à plusieurs reprises comme vous vous le rappellerez notamment à la conférence de l'OUA au Caire, conférence au sommet, ainsi qu'à Vienne. Je l'ai dit à plusieurs reprises, je suis tout à fait disposé à rencontrer M. Rabin, afin que nous puissions faire la paix des braves.
- QUESTION.- Alors M. Pérès vous entend en ce moment même, et je voudrais donner l'occasion au chef de l'Etat français de vous dire un mot M. Arafat.
- LE PRESIDENT.- Oui je suis heureux de saisir cette occasion, pour dire à M. Yasser Arafat que nous avons tous le sentiment à Paris et dans le reste du monde, d'assister à l'un des grands événements de cette fin de siècle. Et je tiens à remercier les négociateurs, et particulièrement les responsables dont j'ai dit tout à l'heure qu'ils avaient montré beaucoup de courage, beaucoup de lucidité, et qu'ils viennent de donner un élan à la paix partout dans le monde. Alors je tiens à remercier M. Arafat pour cela. Je l'ai rencontré dans d'autres temps, c'était plus difficile, il est venu à Paris, je crois que cette rencontre a été utile pour enclencher, pour prendre part à l'ensemble des dispositifs pour la paix future à laquelle nous arrivons. La France a toujours été l'amie d'Israël mais a également toujours veillé à protéger les Palestiniens lorsqu'ils étaient en proie aux pires malheurs. Nous les avons aidés avec amitié en diverses circonstances, si bien que nous nous sentons, nous Français, très à l'aise un soir comme celui-ci, puisque de part et d'autre nous avons préservé les amitiés en défendant cette idée là : "rencontrez-vous, reconnaissez-vous, vous n'y arriverez pas autrement".\
QUESTION.- Monsieur le Président vous avez surpris ou déçu les Palestiniens quand vous vous êtes rendu à la Knesset en 1982. Vous avez surpris ou déçu les Israéliens quand vous avez reçu Yasser Arafat à l'Elysée. Très franchement, à ce moment-là, d'abord à la Knesset, puis à l'Elysée, pensiez-vous que vous alliez vivre cet instant ce soir ?
- LE PRESIDENT.- A la Knesset, on ne m'a peut-être pas écouté assez, sans quoi on m'aurait entendu dire : "vous devez établir une relation avec celui qui vous combat. Et celui qui vous combat c'est l'organisation militaire de l'OLP. On ne peut faire la paix qu'avec l'adversaire et pas avec les autres". Mais comme on était dans l'euphorie de la première rencontre entre un chef de l'Etat français et Israël, on a regardé, on s'est réjoui, on était dans le bonheur de se retrouver, et on n'écoutait pas très bien les propos que j'avais tenus. Puis quand j'ai reçu M. Arafat à Paris, c'est vrai qu'en Israël on a très mal, très mal entendu, beaucoup critiqué - en France aussi - et pourtant c'est ce jour-là que pour la première fois M. Arafat qui revenait d'Alger, du Conseil national Palestinien a dit : "je considère que les dispositions prises naguère qui déclaraient la guerre perpétuelle à Israël que refusaient l'existence, le droit à l'existence d'Israël, tout cela ce sont des dispositions caduques. On n'en parlera plus, désormais on ira vers la paix". C'était quand même un progrès. Et puis voyez-vous quand on veut avoir raison, il faut avoir raison au bon moment, et il faut croire que le bon moment c'était ce soir, et que tout ce qui a été dit avant, ça pouvait aider, préparer, mais ça pouvait être contesté.\
QUESTION.- Alors maintenant je me dirige vers Tunis est-ce que vous, M. Arafat vous êtes toujours là ?
- YASSER ARAFAT.- Oui, tout à fait.
- QUESTION.- Bien, alors M. Pérès malheureusement nous a quitté, il était à Jérusalem parce que il doit rencontrer le ministre norvégien des affaires étrangères, le Président de la République française a dit à l'instant qu'il espérait une vraie coexistence, une vraie paix entre vous et les Israéliens. Alors est-ce que ce voeu peut être exaucé ce soir ? Vous pouvez répondre directement au chef de l'Etat.
- YASSER ARAFAT.- J'espère que ce voeu sera exaucé très rapidement et ce, pour nos deux peuples.
- LE PRESIDENT.- Eh bien, j'écoute tout cela avec le plus grand intérêt comme j'imagine tous les Français qui écoutent votre émission. Ceux qui viennent de se rencontrer et je l'espère de s'entendre une fois pour toutes, ce sont des gens qui méritent un grand salut et des remerciements pour le reste du monde. Maintenant vous savez les difficultés continueront d'être grandes. Il y a au sein de l'OLP comme il y a en Israël des oppositions extrêmement fortes qui n'acceptent pas la paix, qui veulent aller jusqu'au bout de leur logique sans se rendre compte que cela les entraîne au pire des drames, mais ils sont forts, si bien que l'on se réjouit ce soir, mais ne nous réjouissons pas trop et attendons que les actes soient accomplis.\
QUESTION.- Les Etats-Unis ont parrainé la grande rencontre de Madrid avec les Russes. Les Norvégiens ont joué un rôle considérable de médiateurs, mais Paris aussi, puisque des négociations souvent secrètes ont eu lieu dans des grands hôtels de la capitale. Quel rôle a joué la France ? C'est-à-dire vous, Edouard Balladur et Alain Juppé dans cette dernière ligne droite, j'ai l'impression que l'ultime négociation s'est déroulée aujourd'hui dans un grand hôtel parisien.
- LE PRESIDENT.- Oui, les négociations principales ont eu lieu en Norvège, leur conclusion aura sans doute lieu à Washington, mais la finition, la mise en ordre des accords non encore enregistrés de Norvège, a été accomplie à Paris. Nous étions au courant de ces rencontres, mais nous avons fait comme tout le monde, nous n'en avons rien dit, car il importait que les Palestiniens et les Israéliens parviennent au bout de leur tâche. J'ai l'impression que c'est le cas.
- QUESTION.- Monsieur Arafat, concrètement qu'allez-vous faire dans les heures et dans les jours qui viennent ? Allez-vous, par exemple, vous rendre à Washington, et à votre avis du côté israélien, qui, lundi signera l'accord d'autonomie à Gaza et à Jericho à Washington ?
- YASSER ARAFAT.- Je pense que cela dépendra des invitations que nous recevrons de la part de la Maison Blanche. Cela dépendra du niveau auquel se feront les choses, à quel niveau se fera la signature de l'accord, mais ce n'est pas seulement de moi et de mes espoirs que cela dépend. J'aimerais bien y aller, certes, j'aimerais bien avoir l'occasion de venir vous voir, monsieur le Président et de vous dire merci, de vous remercier de tout ce que vous avez fait depuis le début. C'est vous qui avez commencé à pousser en avant le processus de paix, depuis le début.
- LE PRESIDENT.- Je vous remercie de bien vouloir vous en souvenir et le rappeler, mais ce n'est pas une question de gratitude, bien que je reçoive ce que vous me dites avec plaisir, c'est une question d'efficacité, il fallait la paix. Bien entendu dans le droit, dans la reconnaissance à l'existence d'Israël d'une part, et d'autre part, les Palestiniens ont droit à une patrie, je n'ai jamais dit autre chose, cela a scandalisé il y a dix ans, douze ans. On a toujours tort à un moment donné, quand on finit pas avoir raison, il ne faut pas bouder son plaisir, mais ce qui est important c'est d'achever la tâche cette nuit et dans les jours qui suivront et donc, je souhaite, monsieur Arafat, que vous y parveniez. Vous savez très bien que votre tâche sera encore très difficile, donc évitons les excès de langage. Parlons en responsables réalistes et je suis sûr qu'en Israël, on écoute mes propos, car en Israël même, la majorité politique est une majorité fragile. Je termine comme j'ai commencé, il faut vraiment aux dirigeants de ce pays un grand courage et une grande intelligence politique pour persévérer dans l'entreprise.
- QUESTION.- Les Israéliens et les Palestiniens sont en train de faire la paix, on pensait que la guerre, il y a eu déjà quatre guerres depuis 1948, n'allait jamais se terminer et, là-bas, au Proche-Orient, dans ce qu'on appelait un bourbier, ils font la paix, et pendant ce temps en Europe, pas très loin de chez nous, à une heure et demie d'avion, il y a des hommes et des femmes qui s'entre-tuent en Bosnie, est-ce que ce n'est pas singulier ?
- LE PRESIDENT.- C'est l'humanité, ce sont les conflits ancestraux, ce sont les luttes d'intérêt, les fanatismes, les intégrismes. Pour parvenir à les dominer, il faut beaucoup de raison, de force et de sérénité. J'espère que l'on y parviendra aussi en Europe.
- YASSER ARAFAT.- Je remercie très sincèrement Monsieur Mitterrand de ce dont nous avons parlé. J'espère que tout ce que le Président a dit sera mis en oeuvre très rapidement. Je vous remercie de tout coeur.\

Voir tous les articles et dossiers