Publié le 8 décembre 1987

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, notamment sur la nécessité de la modernisation industrielle et de la formation face à la concurrence internationale, Montceau-les-Mines, mardi 8 décembre 1987.

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, notamment sur la nécessité de la modernisation industrielle et de la formation face à la concurrence internationale, Montceau-les-Mines, mardi 8 décembre 1987.

8 décembre 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Je suis sensible, monsieur le maire, au fait que vous ayez très bien perçu la raison profonde de ma visite à Montceau.
- Comment aurais-je pu ignorer les drames vécus par la population de cette ville et de la communauté alentour. Il aurait fallu tout ignorer de l'histoire industrielle de la France, de l'histoire minière de la France mais aussi, pour le quasi-voisin que je suis, de deux côtés à la fois, et par Cluny et par Château-Chinon, comment n'aurais-je pas vécu d'assez près ce que vous avez vous-même souffert au cours des dernières décennies. Mais ne l'aurais-je pas su par expérience personnelle ou par relation amicale, j'aurais considéré comme un devoir, en ma qualité de Président de la République, de venir vous voir chez vous comme vous l'avez compris et senti, monsieur le maire `M. Thomas`. Si cela pouvait s'identifier à un message d'espoir, j'aurai vraiment rempli la mission que je m'étais à moi-même donnée.
- C'est un voyage rapide en Saône-et-Loire. S'il m'arrive de m'y rendre assez souvent, c'est généralement pour le repos familial ou la promenade amicale.\
Aussi, est-ce aujourd'hui, au Creusot comme à Montceau, pour avec vous faire la démonstration qu'il existe des cités d'importance moyenne, dans une vieille mais forte région de France, où il faut que nous soyons, vous et moi, convaincus que tout est toujours possible si on le veut. Et vous ne m'avez pas attendu, car cela fait déjà un bon bout de temps que vous vous êtes mis à la tâche lorsque vous vous êtes trouvés devant une situation qui aurait pu être prévue par d'autres et ailleurs, celle qui a voulu que la France fût mal préparée à la révolution industrielle qui allait remettre dans un passé déjà lointain, la société industrielle d'antan, celle du XIXème siècle et qui s'est prolongée jusqu'à vous dans un époque récente.
- On ne va pas quand même pas en faire le reproche aux gens d'ici, aux travailleurs, aux mineurs ! Qu'est-ce qu'ils ont fait ? Ils ont produit, ils ont consacré leur vie, dans des conditions souvent très dures, pour un métier cependant qu'ils aimaient, en supportant tout un environnement commercial, en faisant de la ville de Montceau ce qu'elle est devenue : grande cité finalement dans un monde rural, cité capable d'inventer, d'imaginer, de rassembler. Ils n'en étaient pas responsables, les habitants de Montceau et les travailleurs de la ville. La responsabilité des dirigeants d'un pays, c'est d'essayer d'anticiper, de prévoir ce qui pourrait, quelques années plus tard, devenir le mode de vie du plus grand nombre. Pendant si longtemps, on a vécu sur les modes de pensée du début du XIXème siècle, que l'on a désormais, tous les cinq ou dix ans, et même plus vite encore dans certaines disciplines, il y ait des bouleversements en profondeur dans les technologies de pointe qui commandent la prospérité d'un pays. On a mis trop longtemps à comprendre que cette vieille société industrielle ne serait plus en mesure de résister à la concurrence internationale, à l'arrivée massive d'objets produits à meilleur marché à travers le monde, avec d'ailleurs encore des hommes et des femmes formés aux industries nouvelles.
- Le problème n'est pas de savoir si c'est mieux comme cela, ou plus mal. Ne faisons pas de jugement de valeur, ne faisons pas intervenir une morale qui serait mal comprise. En vérité un pays, pour supporter la compétition du monde entier, doit se donner lui-même les armes de son combat. La France avait déjà mis longtemps à devenir un pays industriel. Elle a mis encore trop longtemps à devenir un pays industriel moderne.\
`Suite sur la modernisation industrielle`
- Comment ne pas comprendre le désarroi des éternelles victimes de ces transformations. Après tout, ce sont toujours les mêmes. Je le disais à l'instant, sont-ils donc responsables ? Ils sont parfaitement capables, femmes et hommes, jeunes filles, jeunes hommes, aussi bien que les autres, selon le métier qu'ils font, de répondre aux besoins du temps. Encore faut-il qu'ils soient formés pour cela et que la puissance publique, que les chefs d'entreprises privées, aient songé peu à peu à modeler leur instrument ou à réaliser les mutations nécessaires quant à la formation pour que chaque fois que se produit une transformation, la France se trouve en mesure de résister.
- Ce n'est pas ici que le mot résister prendra son premier écho. Je venais là pendant la dernière guerre mondiale. J'ai participé à des parachutages d'armes entre Cluny et Montceau. J'ai connu le drame du Mont-Saint-Vincent. J'ai eu pour amis plusieurs des acteurs douloureux et malheureux de cette tragédie. Plusieurs des noms qui jalonnent sur nos routes les monuments élevés à la mémoire de la résistance, je les ai personnellement connus.
- C'est dire à quel point j'ai pu éprouver la force de caractère et le sens du patriotisme qui sont deux - je le crois - des principales caractéristiques des hommes de cette région. Vous êtes capables parce que vous êtes volontaires. Il vous arrive d'être en colère quand il y a de quoi - ce n'est pas chaque matin en vous levant -. Vous n'êtes pas, vous non plus, si changeants que cela. Il faut vraiment que la mesure soit comble pour que vous vous fâchiez. Mais quand cela arrive, alors, en entend parler de vous. Et qui vous donnera tort ! Pas moi en tout cas.\
`suite sur la modernisation industrielle`
- Seulement voilà, maintenant il faut bien se rendre compte que ce sont les entreprises technologiquement avancées qui assurent la prospérité et l'emploi. A l'encontre d'une explication malheureusement trop souvent retenue et qui voudrait empêcher que l'on soit capable d'accompagner le progrès, il faut aller hardiment vers ces formes nouvelles d'industrie. Sans quoi, nous serions acculés à des désastres économiques, nous serions éliminés de la compétition. Et les pays qui ont su prendre les devants, ce sont ces pays-là qui ont le moins de chômage. Il ne faut donc pas associer les deux idées, perte d'emploi et modernisation, même si les apparences sont là pour associer ces deux termes ... Quelles apparences ? Les apparences dues aux incroyables retards pris par notre société. Alors, quand d'un coup vous avez vu tomber les entreprises fameuses, dont certaines étaient au coeur du monde industriel du siècle dernier jusqu'à nous, vous avez pu penser aussi que le monde s'effondrait et que vous alliez perdre à jamais, non seulement pour vous, mais aussi pour vos enfants, le moyen de vivre chez vous. Vous l'avez pensé et c'était vrai puisqu'il n'y avait pas de passage d'une société industrielle à l'autre. On évoque toujours les grandes actions de nos peuples, les grands desseins des dirigeants. Mais, à cette époque, les dirigeants ont fait beaucoup de grandes actions mais pas celle-là, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas répondu aux nécessités du temps pour assurer le travail renouvelé, transformer des nouvelles générations. Eh bien, je pense qu'ils ont mal rempli leur mission !
- Alors vous vous y êtes mis. Ce n'est pas de votre faute, je viens de vous le dire, mais vous vous y êtes mis un peu tard. Puisque toute la machine avait du retard, eh bien, vous aussi. Vous étiez là, au bout de la chaîne, quand je dis vous, mesdames, messieurs, vous comprenez ce que je veux dire, je pense à vos mineurs, par exemple, qui ont vu la production tomber, avec elle l'emploi : 1400 mineurs maintenant... 7 à 8000 hier ? Alors vous imaginez la chute, c'est-à-dire la destruction de ces foyers, la tristesse et l'angoisse de tous ces travailleurs et pour leurs enfants l'impossibilité d'accéder à un travail sur place. Voilà une grande misère humaine. Elle aurait pu être évitée. Dès lors qu'elle ne l'a pas été, qu'est-on en droit d'attendre ? D'abord, bien entendu, cette faculté de résistance que j'évoquais à l'instant, des vertus fondamentales que sont le courage et la ténacité, à quoi il faut ajouter la maîtrise, la maîtrise de l'instrument que vous êtes en train de reforger. Comme vous êtes encore loin du compte, vous apercevez davantage les difficultés et les manques que les réussites mais tenez-bon encore quelque temps, à la condition que les pouvoirs publics vous aident, à la condition que l'ensemble des collectivités locales contribuent à ce redressement, à la condition que les entreprises comprennent leur devoir qui est de franchir le pas hardiment sur la révolution industrielle moderne.\
Alors je vois, et vous me l'avez expliqué à l'instant, Montceau, pépinière d'entreprises. J'ai bien lu les documents et constaté que, effectivement, il existait ce qu'on appelle une pépinière d'entreprises qui commence d'essaimer, ici et là, dans des disciplines différentes. Ces mineurs ont représenté l'un des efforts héroïques du siècle passé ou du nôtre. Ils aimaient leur métier, au point de se révolter lorsqu'ils le perdent, alors que c'est un métier très dur. Mais cela a fait des hommes, d'une capacité, d'une force qui permet, sans aucun doute, même si cette génération qui a beaucoup souffert passe déjà, qui permet à leurs enfants de s'inspirer de grands exemples pour eux-mêmes s'adapter aux circonstances nouvelles en gardant les vertus familiales. Je voudrais vraiment que celles et ceux d'entre vous qui appartiennent à des familles de mineurs sachent à quel point ils ont droit à la reconnaissance du pays. Il faut maintenant que, perpétuant leur tradition, mais le cas échéant changeant de profession, ils y apportent les mêmes qualités, charge bien entendu à l'éducation nationale - il existe et nous avons la chance de disposer d'un remarquable corps enseignant - aux gouvernement de la République, de doter les filles et les garçons de l'instruction et de la formation que leur permettront directement, la crise s'achevant peu à peu, d'aborder leur vie professionnelle sans passer par la tragique période que vivent leurs aînés, sortir de la jeunesse et de l'adolescence pour pénétrer nos pas sur le champ de la vie active mais pour connaître la peine, la tristesse, la désespérance du chômage.
- J'ai vu que vous aviez quelques sociétés, généralement dérivées des Charbonnages de France, je pense à la Sofirem, et puis le fonds d'industrialisation des charbonnages, qui ont tout de même réussi à réinfuser de nouvelles chances. Et puis beaucoup d'autres, votre communauté. Vous avez eu raison de dire, monsieur le maire, qu'au-delà de vos divergences politiques - et heureusement qu'il y en a ! La France s'ennuirait bien - chacun sait surmonter les inévitables querelles ou compétitions chaque fois que l'intérêt national est en jeu ou l'intérêt local, c'est-à-dire quand votre communauté d'hommes et de femmes se trouve menacée. J'espère que vous vous retrouvez bons amis et bons camarades, capables de vous serrer la main, de vous serrer les coudes pour redresser la situation qui est celle de votre pays, de votre petit pays.\
Voyez la qualité qu'ont souvent vos jeunes, la qualité sportive : Montceau, on connaît. Moi je regarde, quand je vois les épreuves de football, par exemple, groupe A, groupe B, 2ème division, je préfèrerais dire 1ère, mais cela vient... 2ème ce n'est déjà pas si mal. Vous avez de rudes adversaires. Avec Sochaux, Lyon, Strasbourg, ce n'est pas commode, mais vous avez une pépinière d'entreprises et une pépinière d'hommes. Vous avez produit beaucoup de très bons champions pour la Bourgogne, beaucoup de grands champions nationaux et, parfois, internationaux, sont issus de cette région. Et vous continuez cette tradition. Votre club de football professionnel, le centre national de gymnastique, le golf. Alors vous donnerez des grands champions de golf. Ce sera plus lent, ce sera plus difficile.
- C'est un golf municipal. C'est très bien. Je crois que c'est assez raisonnable de procéder comme cela. C'est un beau sport et vous complèterez la panoplie, sans oublier l'escrime, puisque vous fabriquez même des armes d'escrime qui sont assez réputées. Cela prouve bien en tout cas que tout ce qui intéresse les jeunes est capable d'intéresser - on ne va pas dire les vieux - les plus anciens. On est capable de transmettre un certain nombre de qualités de base.\
Depuis 1943 et 1944, j'ai vu Montceau grandir, envahir toute la campagne alentour, traverser les routes. A Ranville quand je venais voir le Docteur Mazuet, qui était originaire par une partie de sa famille de Cluny, auprès duquel ma femme s'était rendue dans le maquis pendant un certain nombre de mois pour soigner les blessés, je voyais Montceau déjà frappé. On a pu croire à son renouveau dans les années 1950 et puis l'on s'était trompé puisque la crise internationale du charbon allait répandre sa lèpre jusqu'à vous. Puis je vois repartir Montceau, les immeubles se rénover, les industries changer d'allure, tout un secteur tertiaire se développer. Il me semble bien que même si c'est encore trop ténu, comme un printemps tardif après un rude hiver où l'on ne sait trop encore si les premières pousses résisteront à la rigueur du temps, j'ai le sentiment que c'est bien reparti. Enfin, c'est votre affaire directement, mesdames et messieurs, surtout mesdames et messieurs les conseillers municipaux, les élus de toute sorte, mesdames et messieurs les entrepreneurs, vous tous travailleurs, mais c'est aussi l'affaire de la nation.
- Je suis venu parmi vous pour en témoigner. Il faut que cette solidarité joue. Imaginons ce que pourrait être notre société dans 20 ans, dans 20 ans seulement, à l'allure où aujourd'hui bougent les technologies. Tous les cinq ans, la moitié des objets usuels dont nous nous servons ne sont plus les mêmes. Il arrive surtout de l'Asie du Sud-Est mais aussi du reste du monde, toute une série de techniques qu'il nous faut posséder. Mais imaginons que nous l'ayons pu comme il faut le faire, comme on a commencé de le faire déjà depuis plusieurs années, comme on continue de le faire. Supposons que nous disposions des milliers, des dizaines de milliers, des centaines, des millions de jeunes capables de saisir immédiatement les ressorts de cette maîtrise de la matière, comme je l'ai vu tout à l'heure au Creusot à l'usine de la SNECMA. Imaginez !
- Les Français n'ont pas la réputation d'être plus sots que les autres. Ils ont même la réputation - que je crois justifiée pour avoir quand même un peu voyagé à travers le monde - d'être doués. Ils ont des qualités d'invention, de création, de finesse qui leur permettent de supporter toutes les comparaisons. Imaginons que cela soit fait et cela se fera et unissons-nous pour raccourcir le temps, pour que le plus tôt possible on en finisse avec cette douleur physique et morale du chômage. Cela ne se fera que par la diversification des entreprises et d'entreprises dotées de tous les moyens que suppose la science moderne, pas autrement. Vous verrez que cette perspective restituera l'espoir, là où vous aurez été quelques-uns à le maintenir envers et contre tout.\
Je vous remercie monsieur le maire de votre accueil, mesdames et messieurs les conseillers municipaux, mesdames et messieurs les maires des communes voisines. J'ai reconnu certains, ils sont très typiques. Je vois le maire de telle commune, je vois le maire de telle autre, ils ne pensent pas du tout de la même façon, y compris dans la communauté mais ils ont tous la même tête et ce sont quand même des têtes assez dures ! Il ne faut pas essayer de cogner dessus. On risque de s'y faire mal. Je les ai vus pendant la guerre et je les vois pendant la paix.
- Vous avez donc, monsieur le maire, mesdames et messieurs les élus, à tous les niveaux, vous avez une ressource humaine comme il n'en est pas tellement et c'est à partir de cette ressource humaine, celle que j'ai connue dans le Morvan, mais qui existe aussi tout alentour, dans votre communauté, Le Creusot, Montchanin, Montceau, c'est avec cette ressource humaine que vous gagnerez la bataille de l'emploi, que vous gagnerez la nouvelle révolution industrielle. Alors, bon courage mais il ne faut pas vous laisser tout seuls. Je n'aurai pas perdu mon temps si j'ai pu, en quoi que ce soit, vous aider à comprendre et si je peux à Paris aider à comprendre que nous sommes tous solidaires et qu'il n'y a rien de plus important, une fois dépassées les indispensables différences d'une vraie et bonne démocratie, qu'il n'y a rien de plus important que de s'associer pour aborder les temps qui viennent, en Europe, et avec les autres qui ne sont pas dans la Communauté `CEE` et qui sont cependant voisins et concurrents et dans le monde avec le jeu subtil et féroce des protectionnismes et au loin les empires ! Si nous ne savons pas nous rassembler suffisamment sur ce terrain qui est solide de l'instruction, de la recherche, du savoir, de la technique, de la science, de l'industrie moderne, alors nous serons un peuple rayé par l'histoire. Qui le veut ? Personne. Aucun d'entre nous, et mon devoir est de m'exprimer en votre nom et de dire qu'il n'est pas de Français qui puisse renoncer pour que la France reste la France, simplement avec le visage qui doit être le sien, fidèle à ses traditions, mais le visage qui doit être le sien pour le millénaire qui arrive.
- Merci à vous toutes et à vous tous, merci à la population qui m'a reçu et ce n'est pas sans mérite avec ce temps un peu frais. L'hiver est déjà chez nous. Je vais repartir, quitter de nouveau la Bourgogne pour y revenir j'espère bientôt. J'aurai le sentiment d'avoir fait un beau voyage, monsieur le maire et comme je vous le dois pour partie, soyez une fois de plus remercié.
- Vive Montceau,
- Vive la République,
- Vive la France.\

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