Publié le 18 avril 1985

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de la cérémonie d'ouverture du colloque international de bio-éthique, Paris, Palais de l'Élysée, jeudi 18 avril 1985.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de la cérémonie d'ouverture du colloque international de bio-éthique, Paris, Palais de l'Élysée, jeudi 18 avril 1985.

18 avril 1985 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le directeur, je suis également sensible à cette intervention, aux propos qu'elle contient, à l'invitation qui est faite. Cela a été dit plusieurs fois : les travaux d'aujourd'hui font suite à ceux portant sur les sciences de la vie et l'homme tenus l'an dernier, au Japon, à Hakoné.
- S'il ne s'agit que de la France, monsieur le directeur, je donne déjà l'accord de mon pays dont les délégués se rendront avec joie en République fédérale allemande. Ils pourront ainsi continuer, tracer le sillon et approfondir, en élargissant le débat, vers d'autres disciplines. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir remercier le chancelier Kohl de son invitation.
- Déjà, pour la conférence de Hakoné, j'avais eu des conversations avec M. le Premier ministre du Japon, qui porte un intérêt très grand aux sujets en question. Et j'avais proposé, M. le Professeur Facella a bien voulu le rappeler, j'avais exprimé le souhait au Sommet des pays industrialisés de Versailles, en 1982, de voir constituer un groupe de travail appelé "Technologie, croissance et emploi" qui a donné lieu à la mise au net d'un considérable dossier fixant 18 directions sur lesquelles les pays en cause se déclaraient d'accord. Lorsque j'avais proposé cette initiative, j'avais déjà trouvé le -concours de la plupart des dirigeants de vos pays. De même que M. Nakasone, Premier ministre japonais, m'avait aussitôt saisi, peu après, lorsqu'il fut amené lui-même à représenter son pays, une série de propositions extrêmement constructives avec, notamment des études à mener plus loin contre le cancer.
- C'est un sujet qui nous a beaucoup occupés, qui nous occupe beaucoup et auquel nous souhaitons pouvoir donner l'aval des états, des responsables politiques qui engagent ces états. Merci donc à ceux qui, hier ont engagé le débat, ceux qui demain le poursuivront. Merci plus encore on le comprendra à ceux qui y prennent part aujourd'hui car je dois saluer et je le fais de grand coeur la présence ici de savants, de penseurs parmi les plus éminents du monde. Vos débats porteront sur les conséquences multiples des progrès récents de la génétique et de la bio-médecine. Il y sera question des gènes, des cellules, des relations entre génétique et environnement, de l'individu, de la démographie et plus encore des perspectives qui s'offrent au devenir de notre propre espèce.\
Dès lors que l'on maîtrise la reproduction, que l'on domine l'hérédité, la vie ne suit plus tout à fait les mêmes lois physiques. Qu'en sera-t-il des lois morales ? Et que les pays industrialisés traditionnellement tournés vers les problèmes économiques et monétaires se penchent sur les questions les plus importantes qui sont en même temps les plus personnelles de l'existence humaine, voilà qui est bien un signe encourageant.
- Interrogation inévitable : aucune de nos sociétés dites développées ne peut échapper, devant les progrès de la science, à une réflexion sur les valeurs qui fondent leur propre identité. Au fond, l'histoire des droits de l'homme qui suscite à juste -titre tant de passions, l'histoire des droits de l'homme c'est l'histoire d'une conquête, l'idée de personne humaine. Que faire alors quand cette notion de personne peut être modifiée par la science ? Que deviennent des concepts aussi fondamentaux que la vie, la mort, la parenté ?
- Vous vous êtes fixé pour objet d'aller plus loin dans l'énumération des problèmes posés. La réflexion que vous allez conduire pendant trois jours est essentielle à mes yeux comme elle l'est aux vôtres, à bien d'autres hommes et femmes de tous les pays. J'attends, je dois le dire, beaucoup de la confrontation de vos savoirs. Ils sont divers. De vos expériences, elles sont particulières : médecins, philosophes, juristes, sociologues, anthropologues, théologiens j'en passe, venus ici de nombreux points du globe. Je cherche comme vous à fixer des points de repère dans cette évolution. Comme vous je m'interroge sur la manière pour la France et pour les Français de répondre à ces progrès là, de les accepter, de les assumer, de les contrôler, de participer à la définition et à la conquête de nouvelles libertés. C'est l'un d'entre vous, Michel Serres, qui a écrit que chaque stade de l'évolution humaine a fait perdre à l'homme une capacité, pour lui donner en échange un pouvoir. Les nouvelles connaissances, les nouvelles techniques représentent un enjeu dont l'utilisation est plus ou moins heureuse, plus ou moins bien répartie.
- Que de questions se sont posées à d'autres savants que vous à la génération précédente qui ont discerné quelques secrets de la matière, dans l'espoir d'assurer la vie et qu'ils ont vu provoquer la mort. Chaque étape du progrès de la science provoque ainsi un ébranlement des certitudes, des espérances, suscite des craintes et provoque un certain mode d'organisation de la société. D'où la jonction indispensable, dans le vrai sens du terme, des chercheurs, des savants, des philosophes et du politique. C'est là qu'intervient la question cruciale de l'utilisation des pouvoirs de la science. A nous de faire en sorte qu'au progrès considéré comme le progrès scientifique, confusion trop largement répandue depuis la deuxième moitié du 19ème siècle correspond à un égal mouvement dans la liberté des personnes.\
La France, j'en parle puisque je m'exprime en son nom et que vous lui faites l'honneur d'avoir répondu à son invitation, la France a proposé que trois thèmes fussent approfondis ici. Le génie génétique, le diagnostic prénatal et le dépistage des risques, enfin la procréation médicalement assistée.
- Pour la première fois depuis Mendel, depuis Darwin, depuis Morgan il semble que nous ayons acquis un pouvoir sur les gènes. On ne se contente plus de décrire, de reconnaître, d'expliquer, on intervient. Le génie génétique apporte la possibilité de faire acquérir de nouveaux caractères à une espèce. Les conséquences économiques en seront prodigieuses dans de très nombreux domaines. Les premiers qui me viennent à l'esprit : l'industrie pharmaceutique, l'agriculture, l'énergie, comme le seront les conséquences médicales et sociales si l'on escompte les services qu'apportera la santé de l'homme cette bio-technologie majeure.
- N'oublions pas les espoirs que fondent les pays du tiers monde, par exemple la fabrication plus économique des vaccins, des produits pharmaceutiques, production de protéines végétales à bas prix pour ne prendre que ces deux modèles. Avons-nous bien mesuré toutes les conséquences de ces transformations sur notre environnement et on pourrait dire, au-delà sur nos personnes, sur notre être ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes un produit de cet environnement ? A-partir du moment où nous pouvons le changer nous en supportons la conséquence, c'est une division commode pour l'esprit mais artificielle dans la réalité que de parler de l'homme et de son milieu. Lorsque nous songeons à fabriquer par génie génétique de nouveaux vaccins précisément pour le tiers monde savons-nous si ce dernier a ou aura demain les moyens financiers de les acquérir ? Et puis faut-il vacciner sans songer à nourrir ? Ne vaut-il pas mieux former que donner ? Prévention, formation, nutrition voilà des aspects qui ne peuvent être dissociés.\
Le diagnostic prénatal : il permet de connaître certaines déficiences génétiques avant la naissance, il peut s'appliquer dès à présent au diagnostic des handicaps et des maladies héréditaires. Fantastique outil pour la médecine préventive mais terrible connaissance si elle va plus vite que la capacité à soigner les maladies dépistées : on sait mais on assiste impuissant au développement de ce que l'on sait.
- La connaissance de notre patrimoine génétique, de la prédisposition à contracter telle ou telle maladie peut être aussi source d'anxiété, pour soi-même, pour ses enfants, pour tous ceux qui s'intéressent, se passionnent à l'histoire de l'espèce humaine. Elle peut aboutir si l'on n'y prend garde dans le domaine purement pratique de la vie quotidienne à l'établissement pour chaque citoyen d'une véritable carte génétique. Ne faudra-t-il pas imaginer une protection particulière de ces informations contre toute utilisation à des fins non médicales ? L'Etat pénètre déjà si loin dans les vies privées. De quel moyen ne sera-t-il pas doté, quel scrupule doit-il avoir, quelle source démocratique doit-il trouver ses raisons d'être pour que cette vie soit protégée, ce secret préservé. Voilà encore des notions qui prendront chaque jour un nouveau relief.
- Après le génie génétique et le diagnostic anticipé des maladies, vous aurez aussi madame et messieurs à vous pencher sur les nouvelles techniques de procréation artificielle. L'opinion publique dans nos différents pays - que l'on pourrait appeler privilégiés de ce point de vue - a intuitivement compris l'enjeu de vos débats. Et dans ses exigences des interrogations, on distingue une impatience, une quête de savoir. Problème qui déjà divise. La quête de descendance, le désir de se perpétuer, le besoin d'amour : jusqu'où ces droits peuvent-ils être encouragés et ces besoins ? Des couples fondent sur les progrès de la médecine l'espoir qui leur permettra de surmonter leur désarroi. Mais comment empêcher que l'enfant ne devienne un objet, l'objet d'un marché, l'enjeu d'un déchirement ? Comment y répondre ? A vous de nous aider. Il faut légiférer le moins possible et cependant il faut veiller le plus possible au respect de l'homme à naître.\
Je prendrai vous l'imaginez, connaissance des conclusions de vos travaux et me ferai un devoir de les communiquer aux pays, aux six autres pays, à la Communauté européenne `CEE` qui se rencontreront dans quelques jours à Bonn où je me rendrai pour le prochain sommet des pays industrialisés.
- Il y aura donc une matière toute récente et c'est vous qui l'aurez fourni. Soyez-en remerciés et cela s'inscrira dans le droit fil de Versailles. A Versailles, à Williamsburg ensuite, à Londres demain à Bonn ce qui a été lancé il y aura bientôt trois ans continue d'être activement poursuivi et ces problèmes que vous traitez sont devenus aussi importants que les problèmes économiques et sociaux qui étaient à l'origine de ce type de rencontre, au même -titre que les grands problèmes stratégiques qui naturellement viennent s'y greffer. Ils passent au premier -plan de la réflexion éclairée par vos travaux, des principaux responsables du monde, je veux dire des principaux responsables du monde ici rassemblés.
- Je souhaite que sur tous ces sujets vous nous permettiez d'avancer des propositions constructives, de prolonger les réflexions de chacun et d'accroître la portée internationale. Vous en êtes les témoins et l'exemple, les acteurs pour donner une dimension internationale à ce qui était le plus souvent une démarche nationale et même à l'intérieur de certains pays une démarche universitaire, une démarche de groupe, une démarche individuelle non toujours reconnue et qui a le plus grand besoin de l'être.
- La générosité et l'amour des autres, l'aide apportée à ceux qui souffrent doivent d'abord nous guider pour déterminer les règles que nos sociétés adopteront. Laissez-moi vous dire ma conviction et mon engagement. C'est ainsi que nous assumerons pleinement notre humanité mais aussi je puis le dire à ceux qui sont autour de moi notre forme de civilisation dans ce qu'elle a de meilleur, donc dans ce qu'elle a de durable.
- Oui assumons pleinement notre responsabilité, accueillons le progrès scientifique, faisons-le contribuer au progrès de l'esprit, à la liberté et à la dignité de qui chacun le sait, des hommes, des femmes, de leur enfants, la longue chaîne qui en ces années que nous vivons, se trouve non pas comme interrompue mais comme interdite devant la -nature des questions que l'on se pose puisque c'est la vie même qui est désormais en question dans ses valeurs essentielles.\
J'en ai terminé madame et messieurs je vous ai déjà remerciés, nous ne sommes pas ici pour nous distribuer des compliments, laissez-moi cependant remarquer que vous êtes souvent venus de loin et que ceux qui sont venus de moins loin n'en avaient pas moins non plus quelques travaux à faire chez eux dans le -cadre de leurs fonctions. Il a fallu écarter les emplois du temps préparés, se libérer pour se retrouver trois jours ce n'est pas rien. Ces rendez-vous deviendront annuels ils ont tendance déjà à s'inscrire dans cette perspective. Bientôt vous ne vous quitterez plus car il vous faudra constamment échanger, correspondre, communiquer ! Pas plus que ne pourra s'interrompre d'une session à l'autre la recherche et que ne s'arrêteront les problèmes. Mesurez par là l'ampleur de votre tâche.
- Je remercie le Professeur Gros d'avoir bien voulu être la cheville ouvrière pour la France de cette conférence, de ce colloque et vous madame et vous messieurs qui nous apportez beaucoup plus que vos réputations déjà fort grandes, que vos mérites déjà reconnus, un dévouement et une disponibilité rares. Soyez loués, la France se réjouit de vous compter parmi ses hôtes.$ Merci.\

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