Publié le 15 avril 1982

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du déjeuner offert par le patronat japonais, Tokyo, hôtel Impérial, jeudi 15 avril 1982

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du déjeuner offert par le patronat japonais, Tokyo, hôtel Impérial, jeudi 15 avril 1982

15 avril 1982 - Seul le prononcé fait foi

Télécharger Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du déjeuner offert par le patronat japonais, Tokyo, hôtel Impérial, jeudi 15 avril 1982 - PDF 424 Ko
Monsieur le président,
- Mesdames et messieurs,
- Les paroles si chaleureuses que vous venez de prononcer, monsieur le président, me touchent car au-delà de ma personne, elles attestent l'intérêt que portent à la France, à la France de toujours et à la France moderne, à ses réalisations industrielles, à ses techniques de pointe, les responsables ici présents les plus distingués des organisations patronales responsables de votre pays.
- Je me réjouis d'être parmi vous en cet instant en compagnie de nombreux représentants de la France, à des -titres divers : du gouvernement, du Parlement, responsables de l'industrie, représentants de la science et des arts, de la recherche, toutes personnes qui, à mes côtés, se disent par ma bouche, fort honorées d'être reçues en ce lieu.
- J'avais eu, en effet, le plaisir de recevoir, à Paris, au Palais de l'Elysée, il y a quelques mois, cette délégation conduite par votre président, ce qui m'avait permis, à la fois, de faire connaissance avec vos représentants, mais aussi d'aborder les problèmes que nous allons approfondir pendant quatre jours.
- Il y a plus d'un siècle, la France et le Japon échangeait déjà leur technologie. Les ingénieurs français ont été suffisamment respectés par vos gouvernements de l'époque pour qu'il leur soit fait appel, avant même la restauration Meiji, et pour qu'ils deviennent les conseillers ou les bâtisseurs de vos premières filatures, de vos premiers arsenaux et, bien plus tard, de vos débuts aéronautiques.
- Quand le Japon a voulu sortir de ses frontières en participant à une manifestation internationale, c'est à l'exposition universelle de Paris, en 1867, qu'il a présenté pour la première fois les produits de son artisanat... Déjà à la conquête du marché français.
- Quelques années plus tard, les jeunes hommes de Meiji se sont rendus à Paris pour décourir nos techniques et se faire expliquer notre pensée. Mais l'inverse viendra vite. Nos artistes partiront bientôt apprendre au Japon, et votre culture, avant vos produits, saura nous séduire et s'imposer.
- En somme, entre le Japon et la France, la coopération culturelle, industrielle et commerciale s'est pratiquée précocement, avant même que le mot "coopération" ne soit retenu comme l'un des maîtres mots sur la scène mondiale. Malheureusement, après cet heureux départ, la coopération s'est tarie. Est venu ensuite le temps de l'indifférence.\
Il n'en est plus de même aujourd'hui. Premier Président de la République Française à me rendre en visite officielle dans votre pays, j'ai tenu à répondre à l'invitation de cette grande nation dès la première année de mon septennat. Je viens vous dire aujourd'hui que le peuple français respecte le travail du peuple japonais. Et les chefs d'entreprises français qui se trouvent parmi vous peuvent, comme moi-même, en témoigner.
- Nous sommes, comme vous, convaincus que, par l'effort de tous, il est possible d'échapper aux prétendues fatalités des handicaps naturels comme aux sortilèges de la main invisible du marché qui régiraient une soi-disant division internationale du travail, étant, bien entendu, qu'il est quelques mains visibles dont j'aurai l'occasion de reparler.
- Pas plus que le Japon, la France n'est riche en ressources énergétiques, comme vous le savez. Comme lui, elle refuse de se résigner à dépendre d'une seule énergie, d'une seule source d'approvisionnement. Par les économies d'énergie, par un programme électro-nucléaire ample et maîtrisé, par une diversification géographique des achats de pétrole et de gaz, par la -recherche d'énergie nouvelle, la France retrouvera son autonomie énergétique durant cette décennie.
- La principale richesse de la France, comme celle du Japon, c'est sa force de travail : ses ouvriers, ses employés, ses techniciens, ses ingénieurs, ses chercheurs, ses entrepreneurs. Cette force de travail, dès 1945, a reconstruit mon pays et a soutenu, par son effort d'investissements et de productivité, la croissance la plus rapide du monde occidental après celle du Japon.
- Et voilà qu'au début des années 1970, s'est ouverte dans le monde une grande période flottement et de désarroi. L'anarchie grandissante du système monétaire international `SMI` - anarchie puis rupture, les chocs pétroliers, les mutations technologiques, l'irruption de concurrents dynamiques nouveaux ont été présentés surtout chez nous comme des coups du sort, des maléfices venus d'ailleurs. Et l'on disait trop souvent : l'avenir était imprévisible. L'investissement industriel a stagné, le chômage a augmenté, les plus faibles ont payé.\
Or, l'avenir d'une nation, mesdames et messieurs, n'est pas imprévisible : il se construit. La France est engagée dans une renaissance industrielle dont les premiers résultats commencent à apparaître, les maîtres mots en sont investissement, recherche, formation et justice sociale.
- Par priorité aujourd'hui, la France veut combler son retard dans l'investissement. Elle investit un cinquième de son produit annuel et le Japon un tiers. Et je pense que les années 1980 appartiendront à ceux qui sauront prendre des risques à long terme.
- Les entreprises japonaises que vous représentez ont cet excellent comportement de viser haut et loin. Avec le même objectif, mais des méthodes ou des démarches différentes, en France, c'est grâce-à l'élargissement d'un secteur public autonome et à ses effets que sera entraîné l'ensemble de l'économie et que nous atteindrons le but recherché. Alors que les investissements privés stagnaient en France depuis 1976, le volume des investissements productifs publics a augmenté de 51 %. Le dynamisme de nos entreprises publiques a provoqué le développement d'entreprises privées puissantes dans l'électronucléaire ou le téléphone par exemple.
- Dès le second semestre de cette année 1982, nous nous appuierons sur l'investissement des nouvelles entreprises nationales pour soutenir notre croissance, moderniser notre industrie et engager pleinement la France dans l'actuelle révolution industrielle.
- On ne disputera pas, si vous le voulez bien, les mérites comparés entre une économie de marché fondée sur les principes libéraux et une économie socialiste elle-même politiquement libérale. En France, nous cherchons l'heureuse harmonie de notre secteur privé qui reste le plus vaste et un secteur public entraînant. Bref, nous bâtissons les fondements d'une économie mixte où l'esprit d'initiative privée doit rester un ressort profond et où la collectivité nationale entend orienter les grands choix.\
La France entend se maintenir dans le peloton de tête des grands de la recherche, domaine où elle connaît déjà des résultats spectaculaires. Sans recherche fondamentale, sans développement technologique, il n'est de perspective que de sous-traitance et de dépendance. Nous refusons la logique spécieuse de la dérive des civilisations, centrant la première révolution industrielle en Europe, la deuxième aux Etats-Unis tandis que la troisième s'installerait sur les rives Ouest du Pacifique.
- Oh, certes, je ne méconnais pas le déplacement de l'axe qui veut qu'aujourd'hui sur les rives du Pacifique l'effort de croissance et de progrès obtient souvent, le plus souvent, d'admirables résultats. Mais dès 1982, la France a voulu amplifier son effort de recherche qu'elle portera à 2,5 % de son PNB d'ici à 1985. Nous avons proposé à nos partenaires européens une relance de l'Europe, relance de la croissance, mais aussi sursaut industriel et technologique pour participer à part entière aux grandes mutations de la fin de ce siècle.\
Monsieur le président, mesdames et messieurs, il n'est en fin de-compte de richesses véritables que de l'homme. Comment fonder sur cette conviction qui nous est commune une harmonie nouvelle dans les relations entre nos deux pays ? Le principe me paraît simple et sa mise en oeuvre difficile : surmonter la tentation du "chacun pour soi" et faire face ensemble aux périls communs.
- A certains moments de son histoire, la France s'est projetée dans l'avenir.
- Elle a fait, en 1945, celui du redressement économique £ en 1957, celui de l'ouverture européenne £ dans les années 1963 à 1965, celui de l'entrée sur la grande scène du monde industriel £ et, en 1981, le changement a été un véritable retour à toutes les sources de l'effort et de la fierté nationale.
- Et pourtant, nous avons trop longtemps négligé ce grand marché lointain qu'est le Japon. J'ai appris un jour avec surprise que seulement 25 des 100 principales entreprises françaises étaient ici en permanence pour s'informer, pour vendre ou fabriquer. Trop souvent, nous nous sommes abrités derrière la difficulté - réelle au demeurant - qu'il y a à pénétrer le marché intérieur japonais et trop souvent nous avons songé à des moyens artificiels pour dominer une situation commerciale qui se développait à notre désavantage. Bref, nous avons notre part de responsabilité dans la réduction des bénéfices que la France tire de nos échanges.\
Comme je l'ai dit à votre télévision, il serait absurde d'organiser le procès du Japon. Le Japon est un pays qui produit, qui travaille, qui s'organise, il faut maintenant, avec toutes les cartes sur la table, examiner de quelle façon organiser un développement commun plus harmonieux.
- Je me pose quelques questions qui me paraissent justes comme celles-ci : pourquoi deux fois plus peuplé que la France, le Japon n'importe-t-il même pas la moitié de la valeur des produits industriels que la France achète chaque année à ses partenaires commerciaux ? Pourquoi, avec des niveaux de vie aujourd'hui comparables, le Japon importe-t-il cinq fois moins de produits manufacturés par habitant que mon pays, que d'aucuns cependant, je l'ai parfois entendu dire, accusent de protectionnisme ?
- J'entendais dire à Ottawa, lors de la dernière rencontre au sommet des pays industrialisés - c'était le thème le plus habituel des conversations - que l'on allait vers un protectionnisme accru, étant, bien entendu, que le plus protecteur, c'était toujours l'autre. Et je faisais cette proposition que vous admettrez de simple bonne foi, en disant : il faudra bien qu'un jour nous mettions sur la même table l'ensemble des protections telles qu'elles sont pratiquées par les uns et les autres. En vérité, on se rend -compte très vite que cette discussion n'a plus beaucoup d'intérêt, qu'il convient désormais de résister, nous et les autres, à la tentation du "chacun pour soi" et qu'il convient de rechercher dans quels projets communs nous pouvons joindre nos efforts. Je vous disais l'autre jour : nous sommes des concurrents, commençons d'être des partenaires.\
C'est un honneur que d'être les meilleurs, et vous êtes souvent les meilleurs. Mais la tâche qui reste désormais à accomplir, c'est de considérer que le meilleur est de servir le monde entier : développer autant que faire se peut, là où la pauvreté l'emporte sur la richesse, et harmoniser là où les pays ont déjà connu le développement industriel.
- Reconstruisons ensemble un système monétaire international basé sur la gestion concertée des grandes monnaies internationales : le dollar, le yen et l'écu européen. Les fluctuations erratiques des monnaies, les taux d'intérêts excessifs découragent l'investissement. Les parités monétaires qui ne reflètent pas les vrais niveaux de rémunération du travail de la productivité poussent à l'isolationisme ceux qui sont handicapés par une monnaie artificiellement surévaluée.
- Accentuons notre effort de coopération énergétique, libérons nos pays de dépendances excessives, travaillons ensemble à aider les pays du tiers monde à parvenir à l'autonomie énergétique en exploitant eux-mêmes leurs ressources et en participant au développement commun. Aidons encore les pays du tiers monde à accéder à l'autosuffisance alimentaire.
- Renforçons notre coopération bilatérale dans la recherche, la technologie, cherchons, les uns et les autres, à partager les bénéfices de notre expérience industrielle. Sachez, vous en-particulier mesdames et messieurs, que les investissements japonais sont les bienvenus en France dès lors qu'ils concourent à accroître le nombre de nos emplois qualifiés et qu'ils apportent avec eux un savoir-faire mis en commun.\
Mesdames et messieurs, vous me permettrez pour conclure de passer rapidement sur la coopération politique que j'aurai l'honneur d'évoquer devant la Diète japonaise.
- Dans le domaine culturel, nos deux pays de vieille civilisation sont également insatisfaits du mode de vie axé sur une consommation matérielle et la fragmentation de la société en une foule solitaire, et ils entendent l'un et l'autre harmoniser la tradition de leurs coutumes, les progrès de la science et l'effort vers davantage de justice sociale.
- Je vous indique, à cet égard, que la France organisera une exposition universelle qui se tiendra à Paris en 1989 et que j'attends beaucoup du Pavillon du Japon qui, je l'espère, viendra nous visiter. Occasion unique pour le développement du dialogue entre deux cultures et qui préfigurera en ce sens le développement de cette Maison du Japon à Paris que j'entends mettre en oeuvre avec votre accord sans délai.
- Puisque j'ai parlé de culture, je dirai que toutes les considérations sur le développement industriel et technologique n'auraient aucun sens s'il n'était relié à toute l'histoire. Cet étonnement que nous avons devant le Japon est souvent fait d'ignorance de ce qu'est ce pays. Ce n'est pas par hasard si vos travailleurs et vos créateurs, vos entrepreneurs peuvent présenter cette réussite d'aujourd'hui £ c'est parce que vous êtes issus d'un passé riche et d'une vraie civilisation. C'est aussi à tout cela que je pense au moment où je lève mon verre pour célébrer à la fois ceux qui nous reçoivent ici, mais aussi et bien au-delà le peuple japonais, le Japon auquel vont tous mes voeux.
- Monsieur le président, je m'adresse à vous pour vous souhaiter les voeux de santé, de réussite, pour vous-même, pour les vôtres, pour vos associations, pour le Japon lui-même dont vous êtes les bons serviteurs.\

Sur le même thème

Voir tous les articles et dossiers