Publié le 18 octobre 1981

Toast prononcé par M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par M. Ronald Reagan, Président des Etats-Unis, Williamsburg, Palais du gouverneur, dimanche 18 octobre 1981

18 octobre 1981 - Seul le prononcé fait foi

Toast prononcé par M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par M. Ronald Reagan, Président des Etats-Unis, Williamsburg, Palais du gouverneur, dimanche 18 octobre 1981

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Monsieur le président, madame,
- cher lord HAILSHAM,
- Amis américains et français,
- J'ai senti passer dans les paroles que je viens d'entendre - au-delà de l'humour d'un moment -, le souffle du vent d'Amérique, ce souffle des temps nouveaux qui allait venir provoquer le vent des changements et faire de la France, elle aussi, huit ans après Yorktown `1789`, une sorte de nouveau monde.
- Nous avons été en effet, nous Français, les plus attentifs à entendre sonner les cloches de la liberté qui se sont mises en branle, ici, à l'appel de Patrick HENRY. D'abord en venant prendre notre place à vos côtés sur les premiers champs de bataille de la liberté, puis en mettant presque immédiatement en application chez nous, et à notre façon, la grande leçon que vous veniez de nous donner - Une grande nouvelle a couru par le monde à compter du moment où JEFFERSON a inscrit le droit au bonheur comme une des principales exigences de votre déclaration d'indépendance - Les hommes de tous les continents et de tous les pays allaient progressivement comprendre qu'il s'agissait de tous et de chacun d'entre eux. Il reste encore à beaucoup, et même à certains d'entre nous, à comprendre qu'il n'est pas de bonheur possible là où ne règne pas la justice et la liberté.\
J'ai consacré comme beaucoup d'autres une part de ma vie - la meilleure - à la liberté - celle pour laquelle se sont battus les volontaires de WASHINGTON et nos soldats de l'an II. J'ai ressenti comme beaucoup d'autres, dans ma chair et dans mon esprit, le -prix inestimable de cette liberté pour avoir vécu dans la résistance française les terribles années où notre pays en était privé - oui, celui qui vous parle, a appris, en ces temps-là - dans la France meurtrie et humilié qui vous doit tant - que notre principal devoir envers les autres, envers nous-mêmes, était de lutter de toutes ses forces, encore et toujours, pour la liberté.
- Comment ne me sentirai-je pas une sorte de cousinage avec vous, quand j'entends tenir par d'autres - tels que vous - le langage rude et salubre de la liberte. C'est une langue qui nous est depuis longtemps commune, c'est un code de l'esprit et du coeur qui nous permet un échange élémentaire alors même que je ne manie la langue américaine qu'avec trop de maladresse pour m'y risquer, ce dont je vous prie de me pardonner. Du moins ai-je entendu comme tant et tant de mes compatriotes les deux mots que les "Insurgents" criaient en montant à l'assaut de la tranchée de Yorktown, et qui furent pour certains d'entre eux les derniers mots de leur vie : "God and Liberty".\
Permettez-moi d'y songer au moment où je vais lever mon verre à votre robuste santé, monsieur le président, à celle de madame REAGAN, à la bonne santé de l'amitié franco - américaine que je n'ai certes pas trouvée menacée par nos divergences, ou nos différences au-cours d'entretiens où notre franchise fut celle de vieux amis qui peuvent tout se dire sans détour.
- J'associe à notre rencontre la pensée des millions d'hommes et de femmes au péril de la misère qui tendent l'oreille vers Cancun où vous et moi, monsieur le président, aurons l'occasion, en compagnie des autres participants de la conférence Nord-Sud, de poursuivre ou d'approfondir nos entretiens d'aujourd'hui.
- Nous avons encore bien des tranchées à emporter, au cri de la liberté £ les retranchements de la souffrance et du malheur de l'homme sont plus abruptes que ceux de Yorktown, ou que les murs de notre Bastille £ du moins le cri reste le même.\
Je vais lever mon verre, monsieur le président, à votre santé - je vous dois, vous vous devons, beaucoup de remerciements pour la façon dont nous avons été reçus dans cette ville, dans votre pays. Nous y avons trouvé le climat qu'ont sans doute ressenti, à travers le temps, tous les Français qui ont été vos hôtes.
- Je lève, ou lèverai mon verre à votre santé madame. Beaucoup de conversations à Londres il y a peu, à Washington aujourd'hui, nous ont permis de mieux connaître qui vous êtes, et d'apprécier le charme, la discrétion et la présence de la première dame des Etats-Unis d'Amérique.
- Je lèverai mon verre à la santé de lord HAILSHAM et, au-delà de sa personne, à la santé de son pays. Il y eut entre nous une longue et vieille querelle - mais il y a depuis lors - c'est-à-dire depuis bien longtemps - une autre amitié qui s'est forgée. Et je n'oublie pas - je le dirai demain - qu'en 1940 le chevalier de la liberté, à lui tout seul, ce fût bien l'Angleterre.
- Je lève mon verre enfin, mesdames et messieurs, surtout à nos hôtes américains, (les Français savent que nous parlons de même coeur), je lève ou lèverai mon verre pour que vous sachiez tous que la démarche de la France est celle d'un pays qui veut plus de justice, qui en choisit les chemins de son goût, qui -recherche aussi, au travers de ses expériences, à prolonger une civilisation née il y a deux siècles et qui, pour durer à besoin de se transformer elle-même, mais en restant fidèle au meilleur de son message - merci.\

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