Publié le 15 octobre 1980

Interview de M. Valéry Giscard d'Estaing aux correspondants de la presse chinoise à Paris à la veille de son voyage officiel en Chine du 15 au 21 octobre 1980

Interview de M. Valéry Giscard d'Estaing aux correspondants de la presse chinoise à Paris à la veille de son voyage officiel en Chine du 15 au 21 octobre 1980

15 octobre 1980 - Seul le prononcé fait foi

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`Politique étrangère ` relations franco - chinoises`QUESTION.- Monsieur le Président va effectuer une visite en Chine. Avant votre départ, monsieur le Président, voudriez-vous parler un peu de vos estimations sur le développement des relations amicales entre la France et la Chine et de ce que vous espérez de cette visite.Ï LE PRESIDENT.- Ma visite en Chine exprime d'abord une volonté, celle d'affirmer le rôle que doivent tenir dans les affaires du monde des pays comme les nôtres, soucieux de leur indépendance, respectueux de celle des autres, avec le capital que représentent leur expérience, leurs ressources et leur richesse humaine et culturelle.Ï Une Chine forte, une France contribuant avec ses partenaires européens à rendre à l'Europe une place conforme à sa tradition et à sa vocation, constituent, pour le monde, un facteur d'équilibre, de paix et de progrès.Ï Ma visite témoigne aussi de la qualité de nos relations. Entre la Chine et la France existent de réelles affinités. L'une et l'autre sont imprégnées d'une civilisation très ancienne. L'une et l'autre, à travers les âges, ont su préserver leur originalité. Aujourd'hui, elles assument pleinement les responsabilités de leur propre destinée.\
`Réponse`Ï `Politique étrangère ` relations franco - chinoises`Ï Ces affinités et une longue tradition de contacts ont trouvé leur expression dans la reprise de nos relations en 1964. Elle a inauguré un dialogue politique, marqué notamment par des échanges de visites dont la dernière a été celle du président HUA GUOFENG en France, où je l'ai reçu au mois d'octobre dernier `1979 ` date`. C'est ce dialogue que je m'apprête à poursuivre avec les hauts dirigeants chinois.Ï La France a été aussi le premier pays occidental avec lequel la Chine a conclu des accords à long terme dans les domaines scientifique et technique, ainsi que dans le domaine économique, qui fixent le -cadre de notre coopération. En application de ces textes, nos deux pays ont signé, dans le domaine scientifique, une quinzaine d'accords qui intéressent des secteurs très divers tels la météorologie, l'agronomie, la physique nucléaire, la géologie et l'instrumentation scientifique, ainsi que les sciences humaines.Ï Dans le domaine culturel, un programme biennal d'échanges a été signé lors de la visite du président HUA GUOFENG. En y souscrivant la France a accepté d'accroître sa contribution à la formation de spécialistes chinois de haut niveau. A-ce-titre, elle accueille aujourd'hui 600 étudiants et stagiaires chinois et elle assume l'enseignement de certaines disciplines scientifiques à l'Université de Wuhan, les cours étant dispensés en langue française. Le nombre d'enseignants français en Chine qui n'était que de deux en 1977 a été porté à une trentaine pour la rentrée universitaire.\
`Politique étrangère ` relations franco - chinoises ` Réponse`Ï Sur-le-plan économique, la France est disposée à apporter son -concours à la Chine pour le vaste programme de modernisation qu'elle a entrepris. Après la phase de réévaluation à laquelle les autorités chinoises procédent, nous souhaitons que le courant d'échanges qui s'était rapidement développé puisse connaître un nouvel élan mutuellement bénéfique.Ï La France se félicite que la Chine ait retrouvé la place qui lui revient dans la communauté internationale. Elle constitue désormais un partenaire essentiel avec lequel la France souhaite poursuivre et développer davantage encore des relations étroites et confiantes. En approfondissant leur dialogue et leur coopération, je suis convaincu que la France et la Chine serviront dans le monde les causes de la paix et du progrès. C'est dans cet esprit que je me réjouis de me rendre dans votre grand pays.\
`Politique étrangère ` relations franco - chinoises`Ï QUESTION.- Quel est l'avis du Gouvernement français vis-à-vis de la situation internationale actuelle et d'après-vous, monsieur le Président, on doit comment faire pour sauvegarder la paix et la sécurité du monde et l'indépendance nationale.Ï LE PRESIDENT.- Le Gouvernement français considère avec beaucoup de préoccupation les développements récents de la situation internationale. Les crises se multiplient. Quatre d'entre elles par leur importance et les forces qu'elles mettent en jeu, dépassent le -cadre local : celle d'Afghanistan, celle du Cambodge, celle du Proche-Orient sous ses différents aspects, celle enfin d'Afrique australe.Ï Les trois premières mettent en-cause, soit directement comme en Afghanistan, soit indirectement, les très grandes puissances. La dernière concerne tout un continent. Toutes affectent la paix et la sécurité du monde. Toutes portent atteinte aux principes essentiels de l'indépendance nationale et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes sur lesquels la France fonde sa politique étrangère. Toutes sont caractérisées par la tentative de faire prévaloir la force sur le droit.Ï C'est à ces quatre crises qu'il faut en priorité porter remède, par la négociation, en se fixant trois objectifs indissociables : indépendance, sécurité, paix.\
`Politique étrangère ` relations franco - chinoises ` Réponse`Ï Si, prenant du recul, l'on situe les relations internationales dans une perspective historique, une évidence s'impose : la division du monde en deux blocs accroît les risques pour la paix et les contraintes pour l'indépendance. C'est pourquoi la France souhaite l'avènement d'un monde multipolaire.Ï La Chine constitue tout naturellement l'un de ces pôles. Sa présence croissante sur la scène internationale est, à nos yeux, un facteur d'équilibre et de paix.Ï La Communauté européenne `CEE` doit devenir un autre pôle du monde. Une des grandes ambitions de la France est de rendre à l'Europe la place importante qui fut la sienne jusqu'à la seconde guerre mondiale.Ï Notre monde, qui a les moyens de résoudre ses crises et qui trouvera progressivement un meilleur équilibre en devenant multipolaire, devra consacrer, dans les vingt prochaines années, une attention prioritaire aux problèmes du développement. La France, qui a pris, il y a cinq ans, l'initiative d'une négociation entre le "Nord" industralisé de la planète et le "Sud" en voie de développement `dialogue Nord-Sud`, est convaincue que la Chine peut jouer un rôle important dans la -recherche des solutions, à la fois par ses propres choix et par l'influence qu'elle peut exercer dans les grands débats internationaux.\
`Politique étrangère ` relations franco - chinoises`Ï QUESTION.- La France prête toujours une attention toute particulière à la construction européenne, elle préconise de bâtir une Europe puissante et indépendante. A cet égard, pourriez-vous présenter les succès déjà obtenus, les problèmes qui surgissent et les perspectives.Ï LE PRESIDENT.- La poursuite de la construction européenne est l'une des composantes essentielles de la politique étrangère française, à côté du maintien de son indépendance et de la -recherche d'une solidarité internationale accrue.Ï Les raisons qui ont conduit, depuis 30 ans, l'Europe à s'unir pour des réalisations communes sont bien connues. La volonté des pays européens d'oublier les querelles du passé, de renforcer leur coopération et de dépasser le -cadre national devenu trop étroit en vue de constituer un vaste ensemble économique unifié, a permis la création de la Communauté économique européenne qui n'a cessé de se développer depuis sa fondation.Ï Les succès enregistrés par cette Communauté sont nombreux : établissement d'une union douanière, adoption d'une politique agricole commune, développement de politiques communes dans les principaux secteurs d'activités : énergie, transports, pêche, etc... £ depuis près de deux ans, institution d'un système monétaire européen reliant entre elles les principales monnaies des pays membres.Ï La Communauté `CEE` s'est élargie, en augmentant de six à neuf le nombre de ses membres. Elle a conclu des accords avec un grand nombre de pays, y compris la Chine en 1978. Elle a instauré avec 58 pays en développement d'Afrique, des Caraibes et du Pacifique un régime d'association et de coopération exemplaire. Enfin la coopération politique entre les différents pays européens s'est renforcée, ce qui a permis récemment aux neuf membres de la Communauté d'affirmer une position commune dans les principales crises que connaît le monde.\
`Politique étrangère ` relations franco - chinoises ` Réponse`Ï Cette Europe connaît aujourd'hui quelques difficultés qui se ramènent en réalité à une seule. En-raison de son succès même qui l'a conduite de 6 à 9 membres et à 10, à-partir de l'année prochaine, avec l'entrée de la Grèce et à ouvrir des négociations d'adhésion avec deux autres pays, la Communauté devient plus hétérogène. Il y a plus de différence entre les 10 ou les 12 pays de l'Europe de demain qu'entre les six Etats membres originaires. Cette évolution amène donc à adapter les différentes réalisations intervenues à ce nouvel -état de choses. C'est une tâche qui a été déjà -entreprise et dont l'achèvement permettra de franchir une nouvelle étape dans la vie de la Communauté européenne.Ï Ces questions internes ne doivent pas cependant faire perdre de vue l'essentiel c'est-à-dire l'existence dans le domaine politique d'une Europe forte et qui s'affirme sur la scène internationale. Une Europe forte est pour l'équilibre mondial un élément de stabilité capital. La France continuera donc résolument à oeuvrer dans ce sens.\
`Politique étrangère ` relations franco - chinoises`Ï QUESTION.- La France s'efforce de développer ses relations avec le Tiers-Monde, et dans cet esprit, le Président de la République a proposé l'ouverture d'un "dialogue à Trois" entre l'Europe, les pays arabes et l'Afrique. Quelles sont la signification, la situation actuelle et les perspectives de ce "trilogue euro - arabo - africain" ?Ï LE PRESIDENT.- J'ai en effet proposé, l'an dernier, aux gouvernements du monde arabe, tel qu'il se définit à travers la Ligue arabe, aux pays africains regroupés dans l'OUA, ainsi qu'aux gouvernements d'Europe occidentale, de donner une expression politique aux multiples solidarités qui unissent ces trois régions du monde. Il ne s'agit pas seulement de complémentarités économiques, commerciales, techniques ou financières £ il s'agit en réalité de solidarités issues de la proximité géographique, de liens historiques traditionnels, des affinités culturelles, c'est-à-dire de solidarités permanentes.Ï L'objectif est double : assurer aux uns et aux autres notamment par le développement économique, les conditions d'une meilleure sécurité de l'ensemble. Mais aussi, par une coopération multiforme et exemplaire entre les trois régions, ces "continents médians", contribuer à un meilleur équilibre d'un monde, trop soumis aux risques des concurrences et des affrontements entre les superpuissances.Ï L'idée du trilogue avance progressivement, à la suite de nos efforts d'information et d'explication auprès des pays intéressés. Elle progresse également, en-raison des résultats encore limités des négociations conduites, au niveau global, en vue de l'établissement d'un nouvel ordre économique mondial. Nous pensons en effet que dans le monde complexe et "multipolaire", où nous vivons aujourd'hui, plusieurs approches, à plusieurs niveaux - mondial, régional, interrégional - sont nécessaires pour tenter d'améliorer les conditions et le contenu de la coopération internationale.\
`Politique étrangère ` relations franco - chinoises ` Réponse`Ï La coopération régionale est, à nos yeux, une des dimensions du nouvel ordre économique mondial. C'est pourquoi le trilogue euro - arabo - africain, devrait comporter plusieurs volets :Ï - un volet économique, visant à assurer aux différents partenaires une sécurité accrue dans leurs échanges, une meilleure garantie des investissements et en fin de -compte, la promotion du développement, en-particulier en Afrique.Ï - Un volet culturel, afin de mieux assurer le "dialogue des cultures", c'est-à-dire la connaissance et la reconnaissance de nos identités et de nos diversités, qui constituent pour chacun une source de mutuel enrichissement.Ï - Enfin, une "Charte de solidarité" viendra plus tard, donner une expression politique à cette volonté de coopération, rénovée dans son esprit et ses méthodes.Ï Ainsi le trilogue ne saurait être présenté comme une alternative au dialogue Nord-Sud, mais comme une modalité et comme une étape - exemplaire, on peut l'espérer - de ce dialogue. En proposant une approche à la fois économique, politique et culturelle, notre projet se veut d'abord un -cadre commun de réflexion susceptible de contribuer utilement au réaménagement en-cours des relations internationales.\

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