Publié le 12 février 2001

Allocution de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur les relations entre la France et l'Arménie, l'histoire des relations entre deux pays, la communauté arménienne en France, la culture arménienne et la nouvelle place de l'Arménie sur la scène internationale, Paris, le 12 février 2001

Allocution de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur les relations entre la France et l'Arménie, l'histoire des relations entre deux pays, la communauté arménienne en France, la culture arménienne et la nouvelle place de l'Arménie sur la scène internationale, Paris, le 12 février 2001

12 février 2001 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Président,
Madame,
Soyez les bienvenus en France.
Vous connaissez bien notre pays. Vous avez eu l'occasion d'y venir fréquemment au cours des derniers mois et c'est avec plaisir que nous nous sommes chaque fois rencontrés.
Mais la visite d'Etat que vous débutez aujourd'hui, première visite d'Etat d'un Président arménien en France, va bien au-delà. Elle nous permet de célébrer ensemble l'amitié séculaire entre nos deux nations, entre nos deux peuples.
Notre histoire partagée est jalonnée de dates et de moments forts, des croisades au Moussa Dagh, qui sont autant de symboles qui nous unissent. Il y a entre nous des liens étroits, incarnés par les volontaires arméniens engagés dans les rangs français au cours des deux guerres mondiales, ou par des figures emblématiques telles que le Père Poidebard, premier ambassadeur de France en Arménie, l'Abbé Chaperon, aumônier militaire en Cilicie et à Constantinople, ou encore le Père Komitas, rénovateur de la musique arménienne, qui eut la France pour ultime demeure.
La présence ici, ce soir, de nombreux Français qui se souviennent que leurs ancêtres ont d'abord été Arméniens en est également le témoignage éloquent. Leur mémoire a gardé la trace des meurtrissures de leurs parents. Un peuple déporté, massacré, dont la France s'honore d'avoir accueilli un grand nombre des survivants.
L'ensemble des Français rend hommage à la mémoire des victimes, chacun à sa façon, chacun avec ses mots, mais tous avec la même émotion et aussi avec le même respect. Ce sont les représentants du peuple français qui ont récemment souhaité marquer leur recueillement devant le martyre arménien. Avec la chanson "Ils sont tombés" de Charles Aznavour ou le film "Mayrig" d'Henri Verneuil, la France a pénétré dans les pages sombres et douloureuses de ce drame.
L'histoire des Français d'origine arménienne est exemplaire. Arrivés dans notre pays encore traumatisés par la tragédie qu'ils venaient de vivre, ils ont eu à coeur de développer en France de nouvelles racines. Par leur courage et leur énergie, par les vertus du travail et de la solidarité, par le sens profond de la famille, par la volonté de se montrer dignes des sacrifices des aînés en assurant le meilleur destin aux enfants, par cette espérance dont ils ont été porteurs, ils sont devenus les artisans parmi les plus actifs du développement de notre pays, de sa démocratie, de sa vitalité au seuil du nouveau siècle.
Et je souhaite dire à cette communauté combien la France s'enorgueillit de sa présence active et talentueuse en son sein. Ces Français s'illustrent dans tous les domaines d'activité : les arts, la recherche, l'université, le sport, l'économie. De nombreux acteurs de cette réussite sont d'ailleurs présents parmi nous ce soir.
Je souhaite rendre hommage aux Chefs spirituels des trois églises arméniennes de France, dont l'autorité morale a été pour chacun des membres de la communauté une aide, un soutien et un guide. L'Eglise a incarné pendant de longs siècles la Patrie invisible. Un christianisme de frontière, trempé dans l'épreuve, est au coeur de l'identité arménienne. C'est avec émotion que j'avais reçu des mains de Monseigneur Kude Nacachian, que je salue respectueusement ici, les insignes de Saint Grégoire l'Illuminateur.
Je souhaite enfin saluer les nombreuses associations arméniennes dont un grand nombre sont ici représentées, pour le rôle essentiel qu'elles ont joué dans la parfaite intégration des Français d'origine arménienne dans la communauté nationale.
Aujourd'hui, la plupart n'ont connu pour patrie que la France. Mais ils portent en eux le souvenir de l'Arménie. Ils ne sont jamais indifférents aux événements qui s'y déroulent et pratiquent volontiers ce que j'appellerai l'ingérence du coeur. Lors du séisme de 1988, ils se sont mobilisés de manière exceptionnelle, et, depuis lors, chaque association, chaque paroisse soutient un projet éducatif, médical ou caritatif. La diaspora arménienne fait preuve d'une générosité et d'une ingéniosité admirables.
2001 est une année importante pour l'Arménie avec la commémoration solennelle du 1700ème anniversaire de l'adoption du christianisme par le Roi Tiridate III. De nombreuses manifestations sont prévues tant en Arménie qu'en France. Elles témoigneront avec éclat de votre attachement à votre identité millénaire. Et je me réjouis, dans cet esprit, de la visite pastorale en France de Sa Sainteté Karekine II au cours de cette année.
Monsieur le Président,
Vous m'avez parlé, à notre dernière rencontre, il y a une quinzaine de jours, de votre ville natale où se dresse une église datant du 8ème siècle. J'y vois l'illustration de cette tradition à laquelle les Arméniens sont si attachés.
Demain, nous irons ensemble visiter l'exposition consacrée à l'histoire d'Ani. Comme vous le savez, j'attache depuis de nombreuses années une importance particulière à la restauration de ce site et de sa cathédrale. Vestige de l'identité historique arménienne, la mise en valeur de ces monuments est aussi l'occasion d'un dialogue entre les cultures, d'une coopération confiante entre les différentes parties concernées. La France a pris l'initiative de réunir les efforts de tous, car elle souhaite que ce projet soit source de compréhension mutuelle. Et je salue en particulier la contribution importante de l'Institut de France, cher Pierre Messmer, à la sauvegarde de ce patrimoine inestimable.
*
Héritier d'une longue tradition, vous avez également su, Monsieur le Président, agir au nom de la modernité. Vous incarnez cette modernité de l'Arménie depuis le premier jour où vous avez accepté de prendre les rênes du gouvernement, puis de l'Etat.
Vous avez eu la conviction que le redressement de votre pays passait par les étapes indispensables de la construction d'un Etat de droit.
2001 consacre cette politique et ouvre une nouvelle page dans l'histoire contemporaine de l'Arménie. Elle vient d'entrer au Conseil de l'Europe. Elle a franchi ce pas décisif qui lui permet de rejoindre les autres membres de la famille européenne à laquelle elle appartient par son héritage religieux et par ses valeurs culturelles. Vous avez été l'artisan déterminé de cette adhésion.
Vous le savez : la France est à vos côtés dans l'accomplissement de cette grande ambition.
2001 devrait également marquer la relance de nos relations bilatérales. Nos échanges économiques doivent trouver un nouvel élan. Plusieurs entreprises françaises figurent parmi les principaux investisseurs étrangers en Arménie. Elles souhaitent développer leurs activités et lancer de grands projets. La stabilité politique et sociale, la transparence des réglementations, la clarté des procédures, telles sont les éléments qui leur permettront d'aller de l'avant avec dynamisme, nous en avons longuement parlé aujourd'hui.
Notre coopération universitaire vient de connaître un important développement avec l'université française en Arménie que vous avez inaugurée vous-même en juillet dernier. Après un semestre d'activité, cette université rencontre déjà de réels succès.
A terme, elle a pour objectif de devenir un établissement européen de formation aux études supérieures de commerce. Et je sais tout l'intérêt que vous portez, Monsieur le Président, au rapprochement entre votre pays et l'Union européenne. Ce projet en constitue un point d'application concret et prometteur.
2001 marquera, je l'espère, une nouvelle ère dans le Caucase. Les entretiens que nous avons eus ensemble avec le Président ALIEV le 26 janvier dernier sont, de mon point de vue, riches d'espoirs. De réelles perspectives de paix se dessinent à propos du conflit qui vous oppose à l'Azerbaïdjan sur l'avenir du Haut Karabagh. Pour aller au-delà, il faudra du courage, de la détermination et de l'audace. Et je sais, Monsieur le Président, que vous n'en manquez pas.
La France, pour sa part, ne ménagera pas ses efforts pour qu'enfin la paix revienne dans le Caucase du Sud.
Elle y travaillera avec les deux autres co-présidents du Groupe de Minsk. Elle saura convaincre les institutions internationales et ses partenaires de l'Union européenne d'accompagner un accord de paix par une aide à la reconstruction des zones dévastées pendant le conflit et à la relance de vos économies.
Voilà, Monsieur le Président, les principes sur lesquels se fondent les relations entre l'Arménie et la France. Le respect de la mémoire, l'attachement à une certaine identité culturelle que nous avons en partage, la promotion des valeurs de la paix et de la dignité humaine.
Je lève maintenant mon verre en formant les voeux les plus chaleureux pour vous-mêmes, Monsieur le Président, pour Mme Robert Kotcharian à qui je présente mes respectueux hommages. Pour votre courageux pays à qui je souhaite que ce nouveau siècle apporte paix et prospérité. Pour la coopération entre l'Arménie et la France. Pour l'attachement indéfectible qui unit nos deux peuples.
Vive l'Arménie !
Vive la France !
Et vive l'amitié franco-arménienne !

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