Publié le 15 décembre 1992

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à "France-Soir" le 15 décembre 1992, sur sa carrière politique et sa vie privée.

15 décembre 1992 - Seul le prononcé fait foi

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à "France-Soir" le 15 décembre 1992, sur sa carrière politique et sa vie privée.

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QUESTION.- Monsieur le Président, vous êtes aussi un écrivain. Pourquoi, aux lecteurs, avez-vous préféré les électeurs ?
- LE PRESIDENT.- C'était ma vie. Je ne l'ai pas choisi. Dès ma trentième année, j'ai été pris par l'action politique, et finalement elle m'a imposé sa loi.
- QUESTION.- J'interviewe d'habitude les acteurs. N'êtes-vous pas le plus grand de tous ?
- LE PRESIDENT.- Si j'avais été acteur, j'aurais été très mauvais. Je ne sais pas bien dire les textes écrits et je ne me sens pas capable de dédoublement comme les acteurs savent le faire.
- QUESTION.- A propos d'acteurs, voyez-vous souvent des films ?
- LE PRESIDENT.- Rarement. J'ai une salle de projection à l'Elysée, mais je l'utilise peu. Mes acteur préférés ? Ah, non ! je n'entrerai pas là-dedans. En revanche, je suis, par les journaux, par la radio, l'actualité cinéma. Je n'ai pas vu "Le Grand Pardon II", mais je vais voir "Le Souper" d'après la pièce de Brisville.
- QUESTION.- Alors quelles sont vos distractions ?
- LE PRESIDENT- Je lis, je vois mes amis, je me promène. Je ne suis pas sectaire, je lis tout ce qui m'attire, fiction, histoire, mémoires des hommes d'aujourd'hui ou du passé. J'ai moi-même écrit, mais aujourd'hui je n'ai plus le temps.
- QUESTION.- Pourquoi aimez-vous tant vous promener dans Paris ?
- LE PRESIDENT.- Quand je n'ai pas le temps d'aller respirer l'air des forêts et des campagnes, je respire l'air des campagnes, je respire l'air de Paris. J'ai l'oeil attiré par toutes les vitrines. Et quelquefois j'entre dans un magasin pour m'acheter une cravate. Je n'ai jamais beaucoup d'argent sur moi, juste de quoi me payer un livre. J'aime aussi beaucoup aller au restaurant, deux ou trois fois par semaine. Je ne suis pas gourmet et je trouve souvent la meilleure cuisine dans des petits restaurants sympathiques.
- QUESTION.- Y a-t-il encore en vous quelque chose du petit garçon de Jarnac ?
- LE PRESIDENT.- J'espère bien. Je suis très fidèle à mes origines et j'ai gardé ma mémoire. Je me plais à aller souvent dans le Sud-Ouest, à Latché et aussi à Jarnac, berceau de ma famille depuis le XIXème siècle.
- QUESTION.- Lorsque vous partirez à la retraite, où irez-vous ?
- LE PRESIDENT.- Je partirai forcément. Je suis même dans la dernière phase. Quand je ne serai plus dans la politique, j'irai dans les Landes que j'aime, mais aussi dans tous les pays qui me tentent et que je n'ai pas encore visités. Mais je ne suis pas rassasié de la France et de ses paysages.
- QUESTION.- Et pour Noël ?
- LE PRESIDENT.- Je n'ai pas encore décidé. Je suis assez peu porté sur les réveillons. Mais pour le 1er janvier nous inviterons quelques amis à la maison. Ca restera très discret, sans cotillons.\
QUESTION.- De tous les noms qu'on vous donne, Dieu, le vieux, Tonton, le beauf' de Roger Hanin, lequel préférez-vous ?
- LE PRESIDENT.- Je n'ai pas d'opinion sur la chose.
- QUESTION.- Vous aimez bien les femmes. Il y en a sept au gouvernement. Ont-elles des qualités que les hommes n'ont pas ?
- LE PRESIDENT.- Sept, c'est la moindre des choses. Il devrait y en avoir plus. Elles ont d'énormes qualités, mais pas différentes de celles des hommes.
- QUESTION.- Il y a des différences physiques, tout de même, monsieur le Président ?
- LE PRESIDENT.- Ca, c'est autre chose...
- QUESTION.- Aimeriez-vous qu'une femme vous succède à la tête de l'Etat ?
- LE PRESIDENT.- Si une femme était en mesure de me succéder je l'accueillerais avec plaisir. Ce serait une très bonne idée des Français.
- QUESTION.- Avez-vous une solution pour donner plus de bonheur aux citoyens ?
- LE PRESIDENT.- Le bonheur des Français ? A vrai dire c'est un souhait que forme tout responsable politique. Mais c'est très difficile tant la vie est contrastée et la société complexe. Mais si on n'avait pas ce bonheur dans la tête ça ne vaudrait pas la peine de mener une action politique.
- QUESTION.- Vous êtes en politique depuis 1946. Est-ce dur de se battre depuis tout ce temps ?
- LE PRESIDENT.- Dans tout genre d'activité, les gens doivent affronter les problèmes. C'est le cas de chacun de nous.
- QUESTION.- Est-ce que c'est impressionnant d'être président de la République ?
- LE PRESIDENT.- Je ne sais pas. En tout cas il faut remplir sa fonction avec gravité.
- QUESTION.- Aimez-vous passer à la télé comme vous le faites de temps en temps ?
- LE PRESIDENT.- Je n'éprouve plus l'embarras que je ressentais au début. On s'adresse à tout le monde et on ne voit personne. On est devant des machines. C'est difficile d'imaginer les télespectateurs. Mais c'est une difficulté que j'ai surmontée.
- QUESTION.- Qu'éprouvez-vous devant les critiques ?
- LE PRESIDENT.- Je suis habitué. Ca fait partie d'un rite, c'est tout. Je n'ai rien à dire d'autre. C'est la vie de la démocratie. Je veille à ce que tous gardent leur liberté d'expression. Je suis soumis à beaucoup de contestations, c'est vrai. C'est la vie ça. On aime toujours être regretté. C'est une faiblesse mais c'est humain.
- QUESTION.- Allez-vous rester jusqu'au bout ?
- LE PRESIDENT.- On verra. Ce sont des choses qui se dérouleront dans le temps qui vient. Tout a une fin, il faut se faire à ça.
- QUESTION.- Que pensez-vous de tous ceux qui veulent vous remplacer ?
- LE PRESIDENT.- Il y a pas mal de gens qui veulent mon fauteuil, on dirait. Ce qui est triste pour eux, c'est qu'ils sont nombreux et qu'il n'y a qu'une place.\

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