Publié le 18 juillet 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration de l'exposition consacrée à Gertrude Stein, à la mairie de Culoz (Ain), samedi 18 juillet 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration de l'exposition consacrée à Gertrude Stein, à la mairie de Culoz (Ain), samedi 18 juillet 1987.

18 juillet 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- mesdames et messieurs,
- Je répondrai en quelques mots à l'allocution si complète et si intéressante que nous venons d'entendre. Vous avez, monsieur le maire, raconté, exposé, expliqué Culoz. On sent que vous l'aimez et qu'avec mesdames et messieurs les conseillers municipaux, vous y appliquez l'essentiel de votre énergie.
- Ce n'est pas une rumeur : oui, je suis venu à Culoz. Je suis venu à Culoz attiré par un ami de guerre, Pierre de Moussy £ cela ne remonte donc pas à avant : c'était pendant la guerre. Et, comme j'étais moi-même à ce moment là un peu hors la loi - j'étais évadé d'un camp d'Allemagne - j'allais comme cela d'un ami sûr à l'autre, pour profiter de l'hospitalité. Et c'est ainsi que j'ai connu Culoz, que j'ai pu apprécié cette ville, ses environs, ses promenades, appris que Gertrude Stein s'y trouvait. J'y suis revenu £ je suis allé voir Gertrude Stein qui m'a reçu en compagnie d'Alice Toklas et comme j'avais lu quelques années auparavant l'autobiographie d'Alice Toklas, j'étais naturellement curieux à la fois de voir, d'approcher l'écrivain de grand talent et le personnage qui était ainsi raconté. L'autobiographie d'Alice Toklas m'apparaissait d'ailleurs davantage comme une autobiographie de Gertrude Stein. L'une et l'autre, personnages typés, intellectuels, haut en couleurs, pleins de force et de sève : cela avait quelque chose d'émouvant que de retrouver - je dis retrouver puisque Gertrude Stein habitait précédemment rue Fleurus à Paris - dans cette petite ville de l'Ain, si loin de tout - mais c'était la guerre - l'une des intelligences, l'un des talents les plus riches de cette époque. Je suis convaincu que Gertrude Stein - j'en étais déjà convaincu dans mes années d'études - représente l'un des grands noms de la littérature contemporaine avec quelques-uns des plus importants qui ont marqué la suite. On citait tout à l'heure avec vous monsieur, les noms de Ezra Pound, de Joyce, celui de Proust, sans oublier naturellement les amis peintres de Gertrude Stein, qui eux-mêmes se trouvaient à l'origine de nouvelles formes d'art ou d'expression, d'un même art £ et les quelques dessins de Juan Gris montraient bien comment s'était développé tout un processus intellectuel et esthétique, puisqu'il s'agit là des quelques noms qui se trouvent vraiment à l'origine de toutes les formes de pensée et d'expression qui commandent encore nos façons d'être.
- Je ne m'attarderai pas face à de tant d'érudits, de savants, de spécialistes de Gertrude Stein, qui sont venus se rassembler pour approfondir leur connaissance, et célébrer en même temps la mémoire de ce grand écrivain, de ce personnage insolite et important. Je n'ajouterai rien à ce qu'eux-mêmes ont pu déceler par l'étude. J'en apprendrai plutôt beaucoup.
- Mais quand la municipalité de Culoz m'a informé de cette célébration, et qu'au demeurant, je dispose dans la région d'amitiés auxquelles je tiens, cela me fournissait l'occasion de les renouveler.\
Revoir Culoz, c'était peut-être aussi venir à la rencontre de mes années de jeunesse. Au travers de Gertrude Stein, l'une des oeuvres qui m'avait attirée, à la fois par leur obscurité - c'est exigeant, mais pas toujours par l'obscurité, c'est quelquefois très clair - par leur qualité, leur qualité intérieure, c'était pour moi l'occasion de réunir beaucoup d'éléments qui font la richesse de la vie. C'est pourquoi, c'est moi qui suis très heureux de me trouver parmi vous, monsieur le maire. Je n'ai eu besoin de faire aucun effort et, au contraire, j'en aurais fait beaucoup plus pour connaître ces quelques heures, ces brèves quelques heures qui nous permettront de vivre dans la célébration, la commémoration, le souvenir et je l'espère aussi, l'approfondissement d'une oeuvre, d'une des grandes oeuvres - je l'ai dit tout à l'heure - du siècle que cela se soit produit, notamment à Culoz, bien c'est pour vous, je vous assure une dignité dont il faudra que vous assuriez la permanence.
- Je suis allé dans cette maison, le Clos Poncet, j'y ai passé moi-même, combien de temps ? pas des heures, peut-être une à deux heures de conversations, de promenades avec Gertrude et Alice `Alice Toklas`. Et revenir comme cela, après tant d'années, dans ces circonstances, a quelque chose pour moi, chacun le comprendra, d'émouvant.\
Vous avez décrit, monsieur le maire, à la fois les bonheurs et les malheurs, les inquiétudes et les espoirs de Culoz. Ainsi va la France, ainsi va la vie. Chaque génération doit traverser et vaincre les périls et laisser ensuite à d'autres le soin d'aller un peu plus loin, sur le chemin d'un peuple qui n'est pas près de terminer sa course, loin de là. Ainsi va la France de 1987 et Culoz en est éminemment parti actif, comme tant d'autres communes de France. Et j'ajouterai que cette petite ville est très significative £ elle présente un caractère assez haut en couleurs, assez fort qui le distingue. Pour les voyageurs d'autrefois, Culoz représentait une difficulté : on s'endormait pour aller à Lyon et on se retrouvait à Genève £ ou le contraire... Il fallait être un peu attentif au changement de direction !... Et puis pendant la guerre, Culoz a été aussi un lieu où beaucoup de Françaises et de Français - dans toute cette région du Bugey - ont montré une qualité particulière dans l'attachement au pays : je tiens à le dire, ici, aux élus, d'une région courageuse, active, vous avez dit énergique, travailleuse, dont le destin est à mes yeux assuré par la force même et la vitalité de ses habitants.
- Mesdames et messieurs, nous venons de vivre quelques moments marqués par la rigueur du temps. Mais rassurez-vous, si j'ose dire, ceci est partagé par le reste du pays : on ne vient pas facilement à Culoz, mais on ne va nulle part facilement en ce jour de 18 juillet 1987 : ce sont des nuages, des orages, des tempêtes qui nous guettent. Ce n'est pas qu'une image : il y a aussi des orages, des tempêtes un peu partout dans le monde, auxquels la France prend part, car la France ne peut être indifférente à rien de ce qui se passe dans le monde, surtout lorsque ses intérêts, surtout lorsque ses citoyens sont eux-mêmes emportés ou inquiétés par les tumultes.
- Je tiens à remercier mesdames et messieurs les organisateurs de l'exposition, mesdames et messieurs les reponsables, savants, spécialistes de Gertrude Stein, madame le sculpteur du buste de Gertrude Stein, les conseilleurs municipaux de Culoz, les différentes personnalités qui ont bien voulu se déranger - pas toujours très facilement - pour être là aujourd'hui, et vous monsieur le maire, pour votre accueil. Vous voudrez bien transmettre à la population de votre ville les sentiments que j'éprouve pour elle et la joie que j'ai de me retrouver quelques moments parmi les siens.
- Merci.\

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