Publié le 28 mai 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'université York à Toronto, sur la francophonie et l'enseignement des langues, jeudi 28 mai 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'université York à Toronto, sur la francophonie et l'enseignement des langues, jeudi 28 mai 1987.

28 mai 1987 - Seul le prononcé fait foi

Télécharger Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'université York à Toronto, sur la francophonie et l'enseignement des langues, jeudi 28 mai 1987. - PDF 283 Ko
Comment ne pas être très sensible à cet accueil, à la qualité de cette cérémonie, aux propos qui ont été énoncés, à la délicatesse avec laquelle je suis reçu. On me reçoit sans doute en ma qualité de Président de la République française, mais aussi ce que je viens d'entendre montre bien que l'on s'est penché sur l'action que j'ai menée au travers de quelques 45 années.
- Docteur Honoris Causa, cela représente pour moi surtout une nouvelle fraternité puisque sans les avoir connus jusqu'ici me voici d'emblée mis au rang des éminents professeurs qui se trouvent derrière moi, accueilli par l'ensemble des professeurs à l'université d'York avec cet aspect particulier du collège Glendon, et je me sens flatté - je dois le dire - que mon action ou que l'expression de ma pensée ait pu retenir l'attention d'un collège aussi éminent.
- J'ai sorti de son contexte une expression que vous venez d'entendre. Ici, me dit-on, se trouve désormais l'avant-garde de la francophonie et de quelle façon. Nous sommes dans une jeune université. On me dit qu'elle a quelques 25 ans d'âge, mais université qui, en si peu de temps a réussi à rassembler plusieurs dizaines de milliers d'étudiants et qui a pris sa place par la qualité de son enseignement et qui a la particularité ou l'aspect choisi de sa relation avec les langues étrangères et particulièrement avec la langue française. Avant-garde de la francophonie, ce peut être aussi pour cette université, jeune donc audacieuse, une façon de concevoir l'avenir, le rapprochement des peuples, les échanges, l'approfondissement culturel, intellectuel d'une certaine façon, ce qui veut dire d'une autre façon. Est-il plus noble ambition et si je puis y concourir - on vient en tout cas de m'y inviter - je le ferai de grand coeur car cela répond à l'un des axes de ma vie, cela correspond à l'un des éléments - ils ne sont pas nombreux - qui serve de guide, qui montre la route, qui donne un sens à chacun de ses actes qui justifie autant qu'il est possible de prononcer ce mot, qui justifie le temps passé, qui honore le temps futur - ce qu'il en reste - qui donne une sorte de caution à laquelle je ne peux qu'être très sensible et dont je suis très reconnaissant à ceux qui ont bien voulu l'accorder.
- L'avant-garde de la francophonie, voici que dans cette université de plus en plus de milliers de jeunes gens, rayonnants à Toronto dans cet Etat de l'Ontario, plus loin servant d'exemple et de modèle, montrant la route, vont désormais dire qu'un homme et que l'humanisme moderne, modèle de l'honnête homme du XXIème siècle, sera la connaissance approfondie et naturelle au travers de l'enseignement des maîtres les meilleurs, sera la connaissance et la pénétration de plusieurs langages, c'est-à-dire pénétration à l'intime de l'être, à la formation des idées, aux structures du langage, sans doute là où tout homme se distingue.\
C'est un orgueil aussi pour le français, pour la langue française que d'être reconnue ainsi au point que dépassant les limites de l'université, désormais on peut penser que la langue française de proche en proche sera portée sur tous les rivages. L'économie et l'industrie, les arts, les lettres, les sciences, j'ai retenu un autre mot qui m'était dit en dehors des discours officiels, nous sommes, me disait-on, l'université de l'excellence, de l'excellence par la recherche d'une certaine perfection intellectuelle et par les mécanismes de l'enseignement. Qu'y a-t-il de plus noble que d'enseigner ! Au travers les temps plus anciens, qui a enseigné ? Qui était à enseigner ? Le lien le plus fort qui assurait la pérennité de l'espèce et celle de l'esprit à travers les drames de l'histoire, c'était le lien qui unissait celui qui apprenait quelque chose à un autre, généralement plus jeune et qui unissait celui-ci à celui-là, qui apprenait la vie, son usage, ses expressions. On appelait souvent, on confondait les fonctions - elles étaient souvent les mêmes - le maître, le philosophe, l'inspirateur, c'était d'abord le père, puis le monde élargi, les connaissances en même temps, le père ne pouvait à lui seul remplir cette fonction. Il ne pouvait enseigner ce qu'il ne connaissait pas et maître ou philosophe, l'enseignant résultait d'un choix personnel, d'un goût de la perfection, de l'approfondissement et de la réflexion, peut-être aussi d'un certain choix de vie, et celui qui recueillait l'enseignement des maîtres portait plus loin dans tous les domaines la valeur de cet enseignement. Et rien ne pouvait véritablement séparer et pas même les révoltes qui étaient souvent une forme de l'amour, de l'attachement ! quand on veut le rompre, c'est peut-être qu'on aime encore de cette façon. Aucun lien ne fut plus fort à travers l'histoire tout entière, jusqu'au jour où les connaissances atteignant d'autres domaines, il fallut des pluridisciplinarités, il fallut que chacune et que chacun de ceux qui enseignaient fussent eux-mêmes informés de l'excellence de leur science ou de leur discipline.
- Or, l'existence du temps qui vient, elle est là. Dans chaque discours, on parle de technologies de pointe, de technologies avancées, nouvelles méthodologies. Des noms savants s'ajoutent aux autres, des sciences nouvelles et des techniques. Et chacune de ces techniques jusqu'à la conquête de l'espace, perce les secrets les plus intimes de la matière. Chacun exige l'excellence. S'il n'y a pas excellence, l'échec est au bout. La rivalité entre les chercheurs est telle que seront évincés ceux qui n'auront pas préféré l'excellence.
- Mais pour exprimer tout cela, mesdames et messieurs, il faut la langue, l'expression. Il faut que les langages fussent eux-mêmes excellents. On ne pourra pas maîtriser les techniques modernes, ou pénétrer le chemin des sciences modernes de pointe, ou avancées, sans être en mesure de dire exactement le mot qu'il faut, conforme à sa terminologie. Car chaque mot vit son aventure à travers des siècles, des siècles. Il faut que chacun puisse posséder la maîtrise de chaque mot, au bout du compte la maîtrise d'une langue, pour pouvoir maîtriser l'excellence d'une science, d'une méthode, d'une technique y compris celle de la littérature. Savoir écrire.
- J'admire cette tentative qui est celle-là même de l'Université York, et particulièrement qu'on me permette de le dire sans faire de choix, bien entendu, puisque l'on parle de bi-linguisme, le collège Glendon. Le choix de l'excellence, l'avant-garde de la francophonie, c'est une autre façon de voir que des enfants, que des jeunes gens soient tellement investis par l'apprentissage d'autres langues, qu'elles soient imbriquées à leur personnalité, à leur façon de penser, à leur façon de s'exprimer. Alors ce seront ceux-là les meilleurs qui maîtriseront, domineront, posséderont, l'excellence des sciences et des techniques.\
Et pour le français, qui est l'objet de cette attention, de ce choix, langue déjà parlée, comprise par quelques 140 millions d'hommes et de femmes sur la terre, est-il si sûr que cette langue universelle ait quelques chances d'être pratiquée de façon excellente, assez en tout cas pour continuer de parcourir la route des millénaires. L'instrument que vous créez ici-même, monsieur le Chancelier, monsieur le Président, mesdames et messieurs les professeurs, répond à toutes ces questions que je viens d'énoncer. Vous tentez une grande aventure mais avec la base scientifique, la connaissance de l'être humain, de ses ressorts, de ses langages. Etre admis, moi venu de loin au cours d'un voyage sollicité par beaucoup d'autres attentions, être désormais admis à siéger parmi vous, m'invite, moi aussi à rechercher là où je suis, à servir mon pays, à le servir par sa culture et par sa langue en comprenant qu'il y en ait d'autres et que tout être responsable devra soit par les méthodes qui sont vôtres, soit par d'autres, posséder plusieurs moyens de communication, chacun d'entre eux apportant sa richesse pour parvenir à l'excellence que je -recherche moi aussi.
- Souhaitez-moi, mesdames et messieurs, d'y parvenir dans la fonction si lourde qui est mienne. Rechercher l'excellence à chaque heure de sa journée, chaque jour de sa propre vie - particulièrement par le moyen du mot, du langage, de l'esprit, de l'échange - c'est m'aider infiniment, c'est contribuer à la réussite non pas d'une ambition mais à celle d'une vie dans la mesure où réussir sa vie ne serait pas l'ambition principale.
- Je vous remercie. Je n'ai rien d'autre à vous dire par cette belle soirée en Ontario, aux franges de Toronto, reçu de cette façon à la fois traditionnelle, permanente et cependant si moderne par l'objet recherché. A l'avant-garde de la francophonie, non seulement les Français, non seulement ceux qui ont appris le français, ceux qui en portent encore la trace mais tous ceux qui n'en ont jamais eu la moindre approche pourront parler français et avec les autres chemins qu'ils auront eux-mêmes décidé, pourront être les hommes du siècle qui vient.
- Je vous remercie, mesdames et messieurs, et je reçois avec plaisir en l'acceptant, d'ailleurs vous avez déjà pu le constater le diplôme qui vient de m'être décerné.\

Voir tous les articles et dossiers