Publié le 4 novembre 1986

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la visite du salon Euromédecine à Montpellier, sur la nécessité de l'aide de l'Etat en faveur de la recherche et le maintien d'une juste protection sociale en matière de santé, mardi 4 novembre 1986.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la visite du salon Euromédecine à Montpellier, sur la nécessité de l'aide de l'Etat en faveur de la recherche et le maintien d'une juste protection sociale en matière de santé, mardi 4 novembre 1986.

4 novembre 1986 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- Ce n'est pas la première fois, vous le savez, que vous m'accueillez dans cette ville, et j'ai chaque fois senti la chaleur de votre hospitalité. Vous êtes pour beaucoup dans l'épanouissement de cette ville vivante, chaleureuse, riche d'espoir. Aller au travers des rues, des places, observer des progrès, la création architecturale, l'urbanisme et ce palmarès étonnant que vous venez d'énumérer montre bien que nous vivons une étape particulièrement importante du développement Montpelliérain.
- Mesdames et messieurs, ce que j'ai vu de la région de Montpellier et de Montpellier même surtout au cours de cette brève visite, l'espèce d'effervescence créatrice qui s'y produit, souligne la mutation formidable de l'équilibre économique et scientifique du pays tout entier et qu'a permis la décentralisation. Ce qui se passe ici prouve en effet, si c'était encore nécessaire, qu'il ne s'agissait pas là d'une simple réforme administrative parmi d'autres mais bien d'un de ces changements profonds qui donnent à un projet de société, cohérence, force, avenir.
- En rapprochant les ressources, les centres de décisions, les compétences et donc les hommes, la décentralisation est devenue le principal creuset où s'opère l'alchimie assez mystérieuse comme toute alchimie du développement du pays et où se dessine le visage de la France du 21ème siècle. Montpellier fournit un exemple particulièrement sensible de cette évolution, votre choix d'y construire un pôle de recherche scientifique parmi tant d'autres choses et d'abord médical, l'illustre avec éclat, nous venons de le constater, nous, vos invités, venus pour quelques heures parmi vous. Ici, les laboratoires publics de recherche, les universités, les petites et moyennes entreprises trouvent un terrain d'élection exceptionnellement favorable à leurs progrès et à leurs avancées. Le réseau d'affinités et d'échanges qui se tisse facilite l'action en commun, la circulation des hommes, le transfert des idées de la recherche vers l'industrie. Au total, l'emploi et la croissance y devraient puiser leurs principales chances.\
Et tout ceci ne sort pas du néant : depuis très longtemps, vous l'avez rappelé monsieur le maire `Georges Frêche`, Montpellier est à la pointe du savoir, mille ans et plus depuis que la médecine est ici chez elle, et vous avez agi vous tous de telle sorte qu'elle le reste. C'est bien ainsi, vous en avez fait la base culturelle de l'avenir que vous bâtissez de vos mains et de vos esprits, c'est j'en suis sûr, un grand projet.
- Au demeurant les faits le prouvent. En peu d'années s'est édifié dans cette ville et dans le district qui l'entoure, avec tous les concours qui ont bien voulu s'y prêter, un véritable carrefour de la recherche moderne ainsi qu'un -cadre harmonieux pour les activités du futur. Vous avez su attirer l'élite médicale mondiale et j'ai pu rencontrer quelques-unes des sommités de la science, des praticiens dont on connaît le dévouement, les connaissances, ils étaient rassemblés autour de vous pour défendre le bien public et la santé de chaque femme, de chaque homme souffrant.
- En créant avec Euromédecine une manifestation de caractère international, unique en son genre, chercheurs, médecins, presse, média, grand public, on s'y rencontre, on s'y côtoie, on se comprend, on y apprend. La mise à jour pour les médecins de leurs connaissances médicales, liée aux progrès constants de la médecine, permettra cette année, par exemple, d'aborder le problème de la douleur en cancérologie, le vieillissement cérébral, les maladies infectieuses en Europe, la greffe de la moëlle osseuse chez l'enfant pour ne citer que quelques-uns des thèmes révélateurs des urgences de ce temps et traités ici-même.
- Pendant cinq jours se déroulent des débats entre tous les partenaires et tous les volontaires, les pionniers de la lutte contre la souffrance, contre la maladie, contre la mort. Fait exceptionnel, le public y est associé, j'ai pu m'en rendre compte avec vous. On traite au cours de ces journées, avec Euromédecine, des problèmes de prévention, manière indispensable de ne pas oublier que l'homme est pour la science la seule finalité qui vaille et de souligner que chaque progrès de la connaissance médicale permettra, ou plutôt doit permettre de garantir à chacun, riche ou pauvre, un droit égal d'accès au meilleur de la médecine. Notre système de protection sociale et notre organisation hospitalière l'ont permis jusqu'ici, sachons les préserver.
- Enfin, en marge du débat scientifique, une exposition technologique présente les matériels de l'imagerie médicale, de l'informatique, de l'électronique, appliqués à la médecine et j'en passe, les médicaments, les produits, les appareils de diagnostic et de traitement, l'équipement hospitalier, la liste est longue.
- Montpellier, qui a su attirer la recherche biomédicale par un tissu industriel et scientifique adapté, se situe par là, et je tiens à en témoigner, à l'avant-garde de cette reconstitution de la chaîne des savoirs et des savoir-faire, depuis la découverte fondamentale jusqu'à l'application industrielle et de ce lien que résultera la réussite qu'ensemble vous avez -entreprise.\
Enfin par son dynamisme, votre région, je tiens aussi à l'affirmer très hautement, contribue à maintenir la France au premier -plan des stratégies de l'avenir. Elle montre que les nouvelles technologies peuvent être mises au service, j'y reviens, de nouvelles formes d'emploi et de croissance, développant la polyvalence, l'autonomie, la responsabilité des travailleurs et favorisant l'émergence de nouvelles compétences et de nouveaux métiers.
- Oui, on doit le savoir, dans les dernières années, là où le taux de progression de l'effort de recherche-développement a été le plus élevé, la croissance de la production et celle de la productivité sont allées de pair et l'évolution de l'emploi a en général suivi. Mais tout cela, les régions n'auraient pu le faire, on le sait bien, et sans exagérer l'éloge, sans l'aide de la puissance publique, sans une politique scientifique et industrielle volontaire, cela a été le cas d'une collaboration active entre organismes publics, organismes privés, entreprises privées de biotechnologie, notamment agro-alimentaires, tandis qu'on enregistrait des progrès spectaculaires dans la bio-pharmacie où les créations d'entreprises et d'emplois ont été particulièrement nombreuses. Il en va de la même façon de l'intelligence artificielle, ce domaine stratégique pour notre industrie et pour notre défense est promis à terme à des développements exceptionnels mais trop lointains pour intéresser encore directement et massivement le secteur industriel. C'est pourquoi, la puissance publique, l'Etat, devra continuer de le soutenir et de financer des projets tels que le robot mobile d'intervention auquel travaille si activement le laboratoire d'automatisme et de micro-électronique de cette ville.
- Quant aux coopérations internationales, elle se sont affirmées dans de nombreux -cadres, je citerai celui d'Eurêka, comme dans celui d'Eurespoir, lancé au sommet européen de Milan en 1985 par des débats qui ont eu lieu dans cette ville pour parvenir à édifier la difficile construction d'Eurêka. Au total, la décentralisation appuyée sur une politique nationale de la science a déjà donné d'heureux résultats. Et si l'on veut que la France se place durablement au premier rang économique et social, cet effort ne doit pas se relâcher. D'ici à la fin du siècle, le chômage, l'instabilité des emplois, les difficultés d'insertion des jeunes ne trouveront leur réponse que dans un usage résolu de la science, par un effort audacieux de formation et par une solidarité accrue de tous les partenaires de notre société.\
Un mot sur l'éducation car tout restera toujours à faire, il n'y a plus de savoir stable. En raison des avancées de la science, l'homme d'aujourd'hui doit sans cesse apprendre à maîtriser de nouvelles techniques dans son travail, dans sa vision du monde, dans sa vie quotidienne. Et plus encore que l'acquisition d'un savoir, c'est l'apprentissage d'une culture, celle de "l'apprendre à apprendre" : c'est de celle-là qu'il s'agit. J'ai évoqué la solidarité nationale. Croyez-moi, elle restera nécessaire à ceux qui ne pourront s'adapter à ces changements et pour que chacun ait sa chance de s'exprimer, de vivre, dans une société où la science multiplie les voies d'accès au savoir et à la création.
- Mais rien ne se fera sans une volonté politique cohérente et organisée, c'est-à-dire sans une grande ambition pour le pays. C'est pourquoi nous devons être aux aguets des connaissances, des mentalités qu'elles induisent, des problèmes qu'elles posent, et les mettre au service de la liberté, du mieux-être, et de la justice sociale. Il y a peu de maître-mots. J'en connais un et vous aussi, c'est la recherche, c'est-à-dire cet effort de l'esprit, fondé sur le savoir, pour aller toujours un peu plus loin dans la connaissance de la matière, à partir de quoi on peut essayer de connaître, mieux encore, les ressorts de l'homme. Un pays qui place sa recherche en exergue, qui en fait une priorité, est sûr de préparer les décennies qui viennent, et sans doute aussi le siècle prochain. Il est sûr que des cohortes se dessineront, parmi les générations nouvelles, pour conquérir, maîtriser, discipliner, réussir, comprendre, ce que nous sommes ou du moins pour avancer dans cette connaissance. Le chemin sera très long. C'est ce qui fait l'admirable vocation, le choix fondamental, qui se place parmi les premiers, de tous ceux qui, chercheurs et médecins, de tous ceux qui, tout autour, participent à l'effort. Ils savent bien qu'ils n'iront pas au bout de leur chemin, mais ils l'entreprennent, sachant que, une légère, une petite avancée, autant que le permet une vie d'homme, sera comme un formidable effort apporté à la suite des générations £ les ruptures, les hyatus, les retours en arrière, condamneraient l'humanité, et la société où nous sommes, à d'irréductibles lacunes. La recherche : bien entendu il ne s'agit pas seulement de recherche pour la recherche, - bien qu'elle soit noble -, mais de la recherche reliée à l'application ou à son application, à sa mise en oeuvre et donc au développement de l'industrie et de toutes les autres formes d'activité humaine.
- Je demande à tous ceux qui m'écoutent, et bien au-delà, de bien vouloir le comprendre - je dis cela sans aucun esprit polémique - : j'ai le sentiment qu'il s'agit d'un devoir national et que tous ceux qui cherchent, qui en ont acquis la qualité et la compétence, devraient être placés par la nation, non pas au sommet des hiérarchies sociales, - et encore pourquoi pas ? -, mais parmi ceux qui auront tous les soins de l'effort collectif, parce qu'ils apporteront cet irremplaçable progrès de la conscience individuelle qui seul permettra d'ensemencer le futur, qui commence à l'instant-même où je m'exprime.\
Oui, mesdames et messieurs, voilà une brève visite à Montpellier - ville si souvent parcourue, ville aimée -. Elle me conforte dans l'idée que j'ai de l'avenir de la France. Vous en êtes, au-delà de vos distinctions de toutes sortes, de vos choix dont vous avez bien le droit et dont vous devez être fiers, qui que vous soyiez. Au-delà de tout cela, qui existe et qui doit exister, - un pays est multiple, c'est pourquoi seule la démocratie peut répondre à ses besoins -, sachons, tous ensemble, que notre pays a les moyens de sortir en vainqueur de la crise mondiale, à condition bien entendu qu'il maintienne un harmonieux équilibre entre tous, régions, Etat, collectivités de toutes sortes, là où s'élaborent les desseins et les choix £ entre les chefs d'entreprises, lorsqu'ils sont actifs et imaginatifs, les organisations syndicales, les chercheurs libres dans leur travail, les entreprises capables d'en utiliser les résultats. Mais là encore, la puissance publique doit être là, les yeux bien ouverts, attentive, modeste, ne cherchant jamais à se substituer à l'initiative privée, lorsqu'elle répond à notre attente, mais accompagnant tous les efforts qui ne seraient pas remplis sans elle.
- Tout cela, mesdames et messieurs, monsieur le maire, tout cela exige du temps, de la continuité dans l'effort, du respect pour la France. Nous sommes un vieux pays, dont il faut accompagner la perpétuelle renaissance, dans la liberté et le progrès. Quelques-uns des chercheurs, - qui parfois ont trouvé -, parmi les plus illustres, mais aussi des médecins, dont on ne connaîtra pas le nom hors du cercle où ils exercent leur beau métier, étaient là, sont là. Ils ont voulu participer. Eux aussi avaient le sentiment d'être les bons ouvriers d'une perpétuelle renaissance, celle dont je viens de parler. Qu'ils en soient remerciés.
- C'est là, je crois ma façon de concevoir mon rôle que de leur dire la gratitude de la nation et que de les inviter à poursuivre. Mesdames et messieurs, nous terminons cette journée. Je veux dire aux visiteurs, et à vous, - bien d'autres resteront pour assumer les tâches de demain matin et des jours qui suivront -, aussi simplement que je le fais depuis le début, je partirai avec le sentiment que ça bouge, que cela crée, qu'on s'y passionne, qu'on y travaille. Cela vaut bien la peine de dire aussi pour terminer, vive Montpellier, vive la République, vive la France !\

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