Publié le 6 janvier 1986

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la présentation des voeux des forces vives de la nation, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 6 janvier 1986.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la présentation des voeux des forces vives de la nation, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 6 janvier 1986.

6 janvier 1986 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- Certains d'entre vous se souviendront sans doute que nous avons inauguré ce type de réception à l'occasion des fêtes du Nouvel An, du début d'une nouvelle année, depuis peu de temps, c'est-à-dire après mon élection à la Présidence de la République. Ce n'est pas que j'aie manqué d'occasions d'entendre ou d'exprimer des voeux à des catégories diverses. Je n'étais pas en manque. Mais, puisqu'il s'agit d'actions rituelles qui s'inscrivent dans les traditions de la République, il me paraissait normal que l'on pût recevoir les institutions consacrées ou des groupes exerçant une influence utile au pays sans s'adresser aux représentants de ce que l'on appelle les forces vives, faute d'un autre vocable suffisamment général pour recouvrir l'ensemble des personnalités ici présentes.
- C'est donc à ce titre que je vous revois en ce début de 1986. Je n'ajouterai rien de particulier à ce qui a été dit d'autres années. Il y a, d'une part, le travail que vous avez accompli, chacun là où il se trouve, à titre personnel ou au titre de l'action collective. Il y a ce que l'on espère pouvoir faire à l'avenir. L'ensemble des organisations ici représentées exerce une activité ou un rôle jugé utile à la nation. D'abord jugé utile par vos mandants, qui ont des intérêts à défendre, ces intérêts n'étant pas forcément de caractère purement matériel -, une éthique à défendre, des projets à défendre, et aussi besoin de soutenir des hommes, des femmes, plus exposés que d'autres aux rigueurs d'une société qui doit être plus juste si l'on veut s'y sentir à l'aise £ et donc, que ce soit directement, sous l'angle syndical ou de la coopération ou de l'aide, de l'assistance dans le bon sens du terme, - il ne faut pas non plus rejeter ce mot comme définitivement exclu de notre vocabulaire -, ou bien, tout simplement, une certaine façon d'être, psychologique, culturelle ou sociale.
- Bref, vous comptez dans la nation. On s'en rend compte tous les jours. Vous comptez dans la nation, vous agissez, vous exercez généralement des contre pouvoirs, un pouvoir direct là où vous êtes, mais des contre pouvoirs par -rapport aux institutions classiques, ce qui, dans mon esprit, correspond à ce qui pourrait approcher d'une conception idéale de la démocratie. Plus l'Etat a de pouvoir, plus il faut des contre pouvoirs, non pas des pouvoirs qui soient contre, pas nécessairement, mais dans le vrai sens du terme de l'expression, des contre pouvoirs qui équilibrent, qui gèrent la chose publique en l'ayant définie sous un angle différent, l'angle de l'usager, l'angle vu par le contribuable, vu par le travailleur, vu par la famille, - la liste serait longue - ...\
Je suis convaincu, pour ma part, - j'essaie de vous communiquer cette conviction - , que la démocratie de demain se définira de la sorte. Le "moins d'Etat", le fameux "moins d'Etat", j'en ai parlé l'autre jour devant les "corps constitués", cela n'a pas beaucoup de sens. IL faut un Etat. Ce qu'il faut, c'est que cet Etat ne soit pas tout puissant, qu'il n'obéisse pas à la tendance naturelle du tout pouvoir trop puissant, c'est-à-dire arbitraire. Il est dans la -nature de l'homme qu'un pouvoir aille au bout de lui-même, il faut donc que des institutions viennent corriger, harmoniser, développer la vie d'une nation qui n'est pas simplement l'expression par en haut, mais qui est aussi la multiplication des pouvoirs représentatifs d'un peuple sous tous ses aspects, sous tous ses âges, sous toutes ses fonctions, sous toutes ses préoccupations, sous toutes ses réalités économiques, ses réalités sociales, culturelles, et le reste ...
- Voilà pourquoi les voeux que je vous adresse, en cet après-midi, vont surtout à la fonction ou à la mission dans la vie organisée de la démocratie, - je n'ai pas dit institutionnelle -, organisée. J'ai déjà, dans le passé examiné cet aspect des choses puisque, sur un -plan institutionnel l'une des premières lois que j'ai fait adopter, à laquelle je tenais particulièrement, était celle de la décentralisation, pour que des contre pouvoirs - en faisant bien attention, en France il faut se méfier des termes - équilibrent le pouvoir central.
- Pour être aussi plus proche des citoyens : si on est plus proche on a quelques chances d'entendre un peu mieux ce qu'ils disent et de percevoir ce qu'ils pensent, de connaître mieux leurs besoins, d'être sur le terrain.\
Puis au-delà de cela il y a les grands intérêts internationaux auxquels vous avez part, car vous êtes nombreux ici à être contraints de par votre fonction, à connaître ce qui se passe en dehors de nos frontières, à éprouver le sentiment qu'ont de la France les étrangers, à souffrir ou à subir les malheurs des temps pour prendre les mesures qui conviennent ou lancer les campagnes d'opinions nécessaires, pour mettre en garde un pays comme le nôtre contre les tentations totalitaires ou contre les manquements aux droits de l'homme.
- Je vous souhaite donc bonne année de grand coeur, pour vos personnes bien entendu. On peut le répéter sans cesse, mais cela n'est pas moins une grande vérité, nous sommes devant notre vie, devant notre propre vie et cette vie, on sait bien de quoi elle est faite. Elle est faite de joies, elle est faite de peines, elle est faite de vie qui monte, elle est faite de vie qui descend, elle est faite de vie, elle est faite de mort. Elle est faite aussi de croyances dans l'explication finale du monde. Tout cela nous conduit à savoir d'une philosophie plus ancienne que nous, qu'on ne peut pas espérer vivre une année avec simplement la roue qui tourne dans le bon sens. Tout ce que l'on espère parce que l'espérance est accrochée au coeur de l'homme, - après tout dans la boite de Pandore, c'est ce qui reste -, c'est que cette année 1986, en attendant la suite - on verra bien -, réserve un peu plus de joie, de force, d'équilibre et d'harmonie que son contraire. Je vous le souhaite vivement dans vos affections, votre cercle de famille, votre cercle amical, dans la fonction que vous occupez, à laquelle se mêlent par nécessité bien des éléments affectifs qu'il ne faut pas négliger. Puis, je souhaite aux organisations de s'épanouir. Certaines sont concurrentes entre elles, donc mes souhaits sont vraiment impartiaux, oecuméniques pourrait-ton dire. Développez-vous tous ensemble. A mon avis, il y a assez de place pour que se développent toutes les organisations ici présentes, car ce que l'on pourrait craindre c'est l'indifférence ou l'ignorance. Combien de Français n'ont pas encore appris qu'il existait des organisations capables de les défendre ! Mais le champ est si vaste que nous n'en sommes pas encore au trop plein.
- Donc, bonne année à vos organisations, bonne année à la réalisation de ce à quoi vous aspirez. Vous êtes plus représentatifs que beaucoup d'autres du peuple français et que peut-on souhaiter au peuple français sinon de se sentir bien chez lui, c'est-à-dire en France ? C'est donc aussi des voeux pour la France que je formule en m'adressant à vous.\

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