Publié le 31 mai 1985

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à Antenne 2 à l'issue de l'inauguration du 36ème Salon de l'aéronautique et de l'espace notamment sur les projets IDS et Eureka, Le Bourget, vendredi 31 mai 1985.

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à Antenne 2 à l'issue de l'inauguration du 36ème Salon de l'aéronautique et de l'espace notamment sur les projets IDS et Eureka, Le Bourget, vendredi 31 mai 1985.

31 mai 1985 - Seul le prononcé fait foi

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QUESTION.- Monsieur le Président bonjour. Nous nous trouvons dans un des stands vedettes du Salon du Bourget, un stand qui va nous permettre de faire en quelque sorte un voyage dans l'espace grâce à des maquettes : Ariane 5, le nouveau lanceur de satellites et Hermès, l'avion spatial que vous voulez faire construire. Alors commençons ce voyage, pour quand les Français dans l'espace ?
- LE PRESIDENT.- Avant 2000, est-il possible de fixer une date plus précise, je ne le crois pas, mais ce sera fait avant l'an 2000, c'est-à-dire dans moins de 15 ans.
- QUESTION.- Rêvons toujours. Pour quand un Français ou un Européen sur la Lune ou sur Mars ?
- LE PRESIDENT.- Je crois que désormais l'homme peut assurer sa maîtrise de l'espace. C'est une donnée nouvelle qui intervient dans toutes les connaissances et dans toutes les pratiques. Au-delà de la science et de la technique ce sera la vie humaine qui va intégrer cette nouvelle dimension. C'est donc une avancée essentielle par la présence de l'homme dans l'univers.
- QUESTION.- Le projet Hermès est dit-on techniquement très avancé encore faut-il l'accord des partenaires européens ?
- LE PRESIDENT.- Oui, nous ne prétendons pas imposer nos vues, nos normes, nous avons une technique, nous avons un outil, nous avons le moyen - comme vous le savez - par Ariane de propulser tout cela dans l'espace. La caractéristique aussi c'est que on pourra aller et revenir. Aller, aménager, réparer, traiter ce que l'on a à traiter, revenir sur la planète, repartir, c'est-à-dire qu'il y a là un moyen de communication qui va changer beaucoup de données dans la connaissance de l'espace.\
QUESTION.- L'Allemagne de l'Ouest est semble-t-il plutôt réticente sur plusieurs projets, d'abord sur Hermès, la navette spatiale mais aussi sur Eureka, le projet de développement technologique.
- LE PRESIDENT.- Non, je ne crois pas que cela soit exact de le dire £ vous me posez une question, vous avez raison de le faire puisque c'est une interrogation que l'on retrouve un peu partout. Mais l'Allemagne n'est pas réticente, le projet Hermès est en discussion. Ce dont on discute, ce sont les propositions françaises. Les propositions françaises devant devenir européennes, il est normal que nos futurs partenaires en débattent. Ils ont des idées sur tel ou tel sujet, on pourrait modifier tels aspects. Oui, pourquoi pas, c'est cela la discussion.
- Quant à Eureka, il ne faut pas oublier qu'à l'origine, c'est une idée que l'on pourrait appeler franco - allemande. Lorsque M. le ministre, enfin lorsque Roland Dumas, ministre des relations extérieures, a annoncé Eureka, cela aurait pu être annoncé aussi bien par M. Genscher, c'est-à-dire le ministre des affaires étrangères allemandes. Non, il ne faut pas dire cela.\
QUESTION.- Oui, mais on a l'impression que le coeur de l'Allemagne de l'Ouest penche plutôt actuellement pour les Etats-Unis. Alors, à votre avis...
- LE PRESIDENT.- Ce n'est pas une question de coeur l'affaire, non, et il y a à l'heure actuelle deux propositions qui sont faites, qui ne sont pas des propositions concurrentes sauf sur deux points que je préciserai. Le projet stratégique de l'espace `IDS`, pour bien me faire comprendre des américains...
- QUESTION.- La guerre des étoiles...
- LE PRESIDENT.- Une stratégie spatiale, ce que l'on appelle la guerre des étoiles, d'autres l'armement de l'espace. Cela c'est une -entreprise très vaste naturellement qui a été lancée par M. Reagan il y a déjà plus de deux ans et qui a été proposée à l'Europe un peu à la va vite il y a quelques semaines, sinon quelques mois. Bien entendu cela représentera sur le -plan technique, indépendamment de la stratégie dont il faut discuter, une possibilité d'apprendre beaucoup de choses. Et cela tente tout naturellement les Européens et particulièrement les Allemands puisque vous me parlez des Allemands.\
LE PRESIDENT.- Mais il y a aussi le projet Eureka. Ce ne sont pas deux projets directement concurrents.
- QUESTION.- C'est compatible monsieur le Président ?
- LE PRESIDENT.- Ce n'est pas le même objectif. Dans le premier cas il s'agit d'une stratégie militaire, défensive, annoncée comme telle par M. Reagan et M. Weinberger qui est le responsable là-bas des problèmes militaires. Mais l'objectif d'Eureka est un objectif qui tente dans cinq, six ou sept directions, c'est également en discussion avec nos partenaires européens, ceux que nous avons sollicités et d'autres qui viennent, c'est une façon de maîtriser l'espace dans certains domaines.
- QUESTION.- Est-ce que c'est compatible ?
- LE PRESIDENT.- Deux problèmes dans lequel il peut y avoir non pas incompatibilité mais concurrence, c'est le domaine budgétaire, naturellement ce qui coûte ici et ce qui coûte là c'est à l'intérieur d'un même budget, donc cela pose des problèmes y compris à l'Allemagne. Cela ne nous en pose pas puisque nous avons choisi, nous, Eureka, mais ils feront, à mon avis, si les Allemands, l'un et l'autre. Maintenant le partage sera à l'avantage de l'un ou l'autre je ne sais pas à l'heure actuelle ce que je peux vous en dire.
- QUESTION.- On a tout de même l'impression que le pilier franco - allemand vacille un petit peu depuis Bonn `sommet des pays industrialisés`, depuis Constance `sommet franco - allemand` ?
- LE PRESIDENT.- Non. Il y a une différence d'appréciation stratégique par -rapport à l'armement de l'espace, par -rapport à la guerre des étoiles du côté allemand : comme vous le savez l'Allemagne depuis la dernière guerre mondiale n'a pas accès à la stratégie de dissuasion, à la détention de l'arme nucléaire. Donc, naturellement, son esprit est porté vers d'autres formes de stratégie. La France n'est pas dans ce cas : elle dispose d'une dissuasion. Je ne peux pas ignorer que l'espace dans le siècle prochain entrera pleinement dans les stratégies mondiales.
- Mais, pour l'instant et pendant plusieurs décennies le problème ne se pose pas dans ces termes et, d'autre part, le projet américain reste un projet obscur. On nous dit de participer comme sous-traitant, on ne nous dit pas que nous aurions part à la décision et nous ne savons même pas quelles seraient les sous-traitances. Bref, je répète que c'est un projet qui reste obscur. Et puis la France et l'Europe doivent avoir la capacité de disposer de leurs moyens de pénétrer l'espace.
- Je pense que sur le -plan de la stratégie avant de se lancer dans un surarmement il vaudrait mieux faire aboutir les discussions sur le désarmement.\
QUESTION.- Peut-on faire l'Europe spatiale si l'Allemagne ne joue pas le jeu à terme ?
- LE PRESIDENT.- Mais l'Allemagne est pour Eureka ! C'est que je ne parviens pas à comprendre ce qui est répété un peu partout. Les relations que j'ai avec le Chancelier Khol sont de bonnes relations. La conversation que nous avons eue à Constance est une conversation positive, amicale et confiante. Le seul point, pour lequel j'ai dit qu'il y avait divergence d'approche, c'était sur la stratégie de l'espace telle que la voient les Américains.
- Sur le reste, c'est-à-dire sur le développement de l'Europe et particulièrement de l'Europe technologique et particulièrement d'Eureka qui doit nous conduire à maîtriser totalement certaines sciences nécessaires telles l'optronique, c'est-à-dire l'optique et l'électronique, la robotique, c'est-à-dire la mécanique et l'électronique, les grands ordinateurs, la mini informatique, la France et l'Allemagne sont un couple indispensable et indissociable, et puis il y a les autres aussi. Nous avons tous les jours des demandes, monsieur Amar, de tous les pays d'Europe. Et même les Anglais qui au point de départ avaient dit non - nous ne pourrons pas nous consacrer à autre chose qu'à la stratégie américaine - sont très intéressés aujourd'hui.
- QUESTION.- Monsieur le Président, vous êtes européen, vous le dites, comment peut-on faire l'Europe spatiale, monétaire, agricole, politique quand certains nationalismes se déchaînent comme ils l'ont fait à Bruxelles, lors de la Coupe d'Europe ?
- LE PRESIDENT.- Cela est une apparente contradiction. Il faut que les gouvernants, eux, sachent ce qu'ils veulent et bien entendu, qu'ils ne se laissent pas entraîner dans ces folies qui ne m'apparaissent même pas nationalistes, mais passionnelles sur des objets qui ne méritent pas de telles sauvageries. Non, les responsables de l'Europe et spécialement les responsables allemands et français sont en bonne symbiose, ils veulent faire l'Europe et nous nous sommes mis d'accord avec le Chancelier Khol sur la façon d'approcher la conférence de Milan qui, à la fin du mois de juin, sera à cet égard déterminante.\
QUESTION.- Monsieur le Président, vous venez de visiter ce que l'on appelle aussi la foire aux canons, la foire aux missiles, or vous présidiez hier une conférence consacrée aux droits de l'homme, n'est-ce pas contradictoire ?
- LE PRESIDENT.- Je ne crois pas que les droits de l'homme soient bafoués lorsque un pays cherche à protéger son indépendance. C'est même peut-être le contraire.
- On me disait, l'autre jour, c'est cher tout cela. Oui, mais la perte de l'indépendance c'est plus cher encore, non seulement en biens matériels ce qui n'est pas indifférent, mais plus encore en biens spirituels, en histoire, en culture. Donc, défendre ce que l'on est, le défendre honnêtement, sans idée agressive, c'est aussi une façon de défendre les droits de l'homme. Si en 1945 nous avions été vaincus par les nazis, où en serions-nous ? Est-ce que les droits de l'homme eussent été mieux préservés ? La réponse est acquise et bien entendu je ne suis pas en discussion avec vous sur ce point. Non, on ne peut pas dire cela.
- Naturellement ce qui est difficile, c'est qu'une nation, comme la nôtre, pour pouvoir équiper son propre armement, pour disposer elle-même des moyens qui assurent sa sécurité, ne dispose pas d'un marché suffisant chez elle pour pouvoir justifier des appareils, des outils, un instrument sophistiqué. Les seuls acheteurs français ne suffiraient pas pour arriver à l'équilibre financier. Il y a un besoin international qui nous permet en même temps de perfectionner notre armement.
- Enfin, nous sommes plus prudents qu'on ne le dit, que je ne l'entends dire. Il y a un certain nombre de pays auxquels nous ne vendons pas.
- QUESTION.- Cela marche bien pour l'industrie française de l'armement ?
- LE PRESIDENT.- Cela marche bien d'une certaine façon. C'est vrai que notre aéronautique est tout à fait remarquable. C'est vrai que nous avons un certain nombre de produits sur lesquels les ingénieurs français, les industriels français sont en avance sur les autres. Mais, nous veillons à ne pas entretenir autant qu'il est possible les foyers de guerre. Donc, nous avons plus de prudence diplomatique que l'on ne semble le dire, lorsqu'on en fait le commentaire.\

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