Publié le 9 juillet 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par Leurs Majestés le Roi Hussein et la Reine Nour de Jordanie, au Palais royal, Amman, lundi 9 juillet 1984.

9 juillet 1984 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par Leurs Majestés le Roi Hussein et la Reine Nour de Jordanie, au Palais royal, Amman, lundi 9 juillet 1984.

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Sire,
- Madame,
- Mesdames et messieurs,
- C'est pour nous aussi un grand plaisir que d'être depuis ce matin les invités en Jordanie de Votre Majesté et de Sa Majesté la Reine Nour.
- Votre pays, où je me suis rendu pour la première fois il y a 35 ans, tient une place à part dans ce Moyen-Orient si proche du coeur de la France. Vos ancêtres, les Nabatéens dont nous visiterons demain à Pétra les splendides monuments, ont su tirer le meilleur parti de cette situation au passage obligé des routes reliant le Golfe à la Méditerranée.
- Mais votre pays est aussi, comment l'oublier, partie intégrante de cette terre des prophètes dont sont issues les trois grandes religions monothéistes.
- C'est enfin ici, que s'est déployée la grande révolte arabe à laquelle votre famille, et plus précisément votre arrière-grand-père ainsi que votre grand-père ont toujours attaché leurs noms, et qui a apporté une contribution importante à la victoire lors de la première guerre mondiale. La Jordanie est née de ce soulèvement qui redonna aux Arabes dans l'histoire la place qu'ils avaient jadis occupée de manière illustre.
- Mais à cet enracinement dans le passé, la Jordanie joint le souci de l'avenir. Elle est l'un des deux pays auxquels les Nations unies ont récemment décerné le ruban bleu du développement économique pour les progrès accomplis depuis 1979.
- Le taux de croissance annuel moyen de 10 % que vous avez atteint est d'autant plus remarquable que votre sol ne dispose pas, hormis le phosphate et la potasse de grandes ressources propres, mais l'intelligence des Jordaniens, leur capacité d'organisation, leur aptitude au travail ont suppléé aux déficiences de la nature.
- De cette synthèse, entre tradition et progrès, vous êtes, Sire, le symbole. Aucun souverain au monde n'incarne à ce point depuis plus de 30 ans son pays. Votre courage, votre détermination, votre réalisme, ont fait de vous le plus ancien chef de l'Etat du monde arabe, et avec quels succès ! Je me réjouis donc de reprendre à Amman les conversations confiantes et approfondies que nous avons déjà eues à Paris à plusieurs occasions et qui furent pour moi source d'inspiration et d'enrichissement.\
La France a suivi avec sympathie les progrès économiques et sociaux de votre pays et elle est heureuse d'y apporter sa contribution : l'usine d'engrais d'Agaba, le réseau jordanien de télécommunications attestent la qualité de nos techniques et le savoir faire de notre main-d'oeuvre. Je souhaite que cette coopération s'étende à d'autres domaines.
- Les Français, qui vivent ici et que j'ai rencontrés en fin d'après-midi, apprécient beaucoup l'hospitalité du peuple jordanien. La coopération culturelle, scientifique, technique entre nos deux pays, se poursuit harmonieusement, concentrée sur quelques secteurs, sujets prioritaires dans votre plan de développement. Ainsi, la France apporte sa pierre à l'édifice que la Jordanie construit et qui fait de ce pays un modèle de stabilité, une oasis de paix dans une région hélas partout autour profondément déchirée par plusieurs conflits.\
Les relations de la France avec la Jordanie illustrent les trois principes qui inspirent notre politique au Proche et au Moyen-Orient, et auxquels j'entends rester fidèle : présence, équilibre et paix.
- Présence d'abord. Depuis des siècles, en raison de sa position, de ses amitiés, de ses intérêts, notre pays entretien des relations privilégiées avec cette région du monde, la vôtre, avec chacun des Etats et des peuples qui la composent. A l'égard du Liban, en particulier, nous avons des devoirs que nous assumons. Aujourd'hui encore, outre le contingent français de la FINUL, près d'une centaine d'observateurs français contribuent à favoriser le retour à la paix au Liban où l'on ne compte pas moins de 7000 Français. Au-delà il est indispensable que soient restaurées la souveraineté, l'intégrité territoriale, l'indépendance de ce pays meurtri par une trop longue guerre et que soient retirées du sol libanais les forces étrangères.
- Equilibre et paix ensuite : on ne pourra commencer à espérer voir la paix dans cette région que si quelques principes fondamentaux sont respectés. Droit de chaque Etat, dont le vôtre, du Liban, d'Israël, à vivre en sécurité dans des frontières sûres, reconnues, garanties. Droit de tous les peuples de la région, y compris le peuple palestinien, à l'autodétermination avec tout ce que cela implique ainsi que je l'ai dit en mars 1982 à Jérusalem devant les membres de la Knesset.
- Nécessité de résoudre les problèmes par le dialogue, et non par la force dans le respect du droit des autres et des décisions de la communauté internationale. A cet égard, je réaffirme l'attachement de mon pays, membre permanent du Conseil de sécurité, et à ce titre chargé de responsabilités particulières aux résolutions, 242 et 338 en particulier, des Nations unies. Il faut qu'un réglement durable confirme les droits des populations arabes qui y sont demeurées et pour lesquelles l'intérêt de Votre Majesté a été maintes fois réaffirmé.
- Il n'y a pas de recette miracle, mais il faut que les peuples de la région s'engagent sur la base de principes simples. Je viens de les rappeler. Ils peuvent être assurés alors, qu'ils trouveront la France à leurs côtés avec tous les moyens dont elle dispose en étroite coopération avec tous les moyens dont ses partenaires Européens -le rôle de la Communauté européenne doit être souligné - pour les aider à substituer la reconnaissance mutuelle à la négation du droit de l'autre à exister, la coopération à la haine. Le dialogue qui s'est instauré entre Jordaniens et Palestiniens nous paraît être, compte tenu de la part personnelle que vous-même et Yasser Arafat y prenez, un élément positif qui doit être encouragé.
- Je souhaite comme vous qu'il soit possible de retrouver autour de la même table de négociation tous ceux qui sont directement concernés par sa réussite. Eliminer les Palestiniens serait artificiel, et la négation d'un droit que la France reconnaît.
- Nous avons toujours pensé, au demeurant, qu'il serait très difficile de garantir les décisions qui seraient prises, dans l'hypothèse que nous traitons, si les plus grandes puissances n'y avaient pas leur part, bien qu'il faille prendre garde à ne pas transporter ici tous les éléments d'une compétition est - ouest qui devrait se réduire, si j'ose dire, au nécessaire.\
Mais des menaces très graves proviennent pour vous de l'Est, du Moyen-Orient. La France déplore la persistance du conflit entre l'Irak et l'Iran qui épuise ces deux grandes nations et qui menace par son extension la libre circulation dans le Golfe et, au-delà, toute la région.
- La France ne souhaite pas, elle l'a dit, à plusieurs reprises, et elle agit dans ce sens, que l'équilibre multiséculaire entre Persans et Arabes soit rompu : en assumant pleinement ses obligations qui découlent des engagements contractés avec l'Irak, et en poursuivant avec ce pays et les pays du Golfe, comme vous le faites, une coopération active et amicale, elle ne se veut pas l'ennemie de l'Iran ni de personne d'autres. La France n'a d'ailleurs pas cessé de faire des propositions susceptibles de favoriser un cessez-le-feu, puis le retour à la paix, comme en témoigne son action qui a abouti à l'adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 540. Elle reste disponible pour toute action qui pourrait lui être demandée et qui irait dans le même sens. A cet égard, Majesté, vos avis, vos conseils et vos informations nous seront très utiles.
- Tels sont les grands principes qui feront l'objet des discussions que je serai heureux de poursuivre avec vous demain, Sire. Nous les avons commencés aujourd'hui de la façon la plus utile.
- Je formule le voeu que cette région du monde où s'enracine notre culture, la religion qui depuis tant de siècles occupe l'esprit et le voeu de très nombreux français, notre civilisation, que cette région parvienne à surmonter ses divisions pour trouver les voies de la paix, comme je le dis, chaque peuple trouvant sa place dans l'-entreprise commune. Et je n'oublierai pas le rôle éminent de la Jordanie, notre amie, et celle de son Souverain.
- A mon tour, je vous invite, mesdames et messieurs, à lever votre verre en l'honneur de Sa Majesté le Roi Hussein de Jordanie, à Sa Majesté la Reine Nour, de votre famille, au bonheur et à la prospérité du peuple jordanien, à l'amitié entre la Jordanie et la France, à la paix dans la justice que nous voulons faire vivre, vous et nous.\

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