Publié le 22 mars 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du déjeuner offert en son honneur par le secrétaire d'Etat américain et Mme George Shultz, Washington, jeudi 22 mars 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du déjeuner offert en son honneur par le secrétaire d'Etat américain et Mme George Shultz, Washington, jeudi 22 mars 1984.

22 mars 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Secrétaire d'Etat,
- Madame,
- Mesdames et messieurs,
- Chers amis,
- Vous venez de le rappeler, monsieur le secrétaire d'Etat, nous voici, moi-même et ceux qui m'accompagnent, dans cette sallle Benjamin Franklin si riche en souvenirs.
- Avoir choisi pour notre rencontre un tel lieu, qui porte le nom de l'homme qui négocia à Versailles notre première alliance, témoigne de l'esprit qui préside aux relations entre nos deux pays. Pérennité de notre alliance, par-delà les siècles, pérennité de notre amitié, par-delà les vicissitudes de l'Histoire. Comme vous le savez, Benjamin Franklin, en son temps, traversa souvent l'Atlantique et ce n'était pas alors une mince affaire - il n'y avait pas le Concorde ! - tant étaient aléatoires les transports et lourds les périls qui pesaient sur les navires. Et pourtant, que d'affinités malgré l'éloignement ! Car je cite ici Teilhard de Chardin : " la distance est ce qui sépare, elle est aussi ce qui unit", Teilhard de Chardin qui repose en terre américaine.
- Sans doute des différences d'analyses existent. Vous en avez parlé. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous sommes sur deux continents différents, nos langues et nos cultures se rejoignent le plus souvent mais ont des sources diverses, nos intérêts ne sont pas identiques, notre puissance non plus et, dans la mesure où nous n'occupons pas la première place, il faut agir comme si nous l'avions. Il n'est pas d'exemple, en tout cas, de divergences que nous n'ayons fini par dépasser ou par accepter dans un esprit qui demeure, monsieur le Secrétaire d'Etat - et qui vous doit beaucoup -, celui de la parole directe et , je le crois, au-delà de la diplomatie dont c'est le rôle, votre langage va au coeur et à l'esprit £ dès le premier jour vous nous l'avez montré.\
Quels que soient les changements politiques en France, l'amitié avec les Etats-Unis d'Amérique est une constante de notre démarche : pas pour des raisons d'opportunité - après tout, la définition de l'opportunité, c'est qu'elle peut toujours changer, c'est qu'elle change toujours - mais parce que l'Histoire, la culture, l'idée que l'on a de la place de l'homme dans le monde, des citoyens dans la société, le jeu des idées, la liberté de les exprimer, c'est une philosophie et cette philosophie nous l'avons puisée aux mêmes sources.
- Lequel a le plus prêté à l'autre ? Prêté toujours puisque, chaque fois, cela est rendu. Nous avons pris chez vous les éléments de nos premières constitutions : après tout, c'est au Massachussetts que l'on a commencé, même si des historiens vétilleux diraient que cela avait commencé bien longtemps auparavant en Grande-Bretagne et si des historiens français dont le patriotisme serait aisément excessif contestent cette origine, c'est vrai. Ett ce sont tout de même les fondateurs de votre Etat et de votre Nation qui ont marqué pour très longtemps, jusqu'à ce jour, cette conception de l'homme dont nous parlons.\
J'ai dit tout à l'heure que le premier souci, et chacun le comprendra, du Président de la République française, c'est de servir les intérêts de son pays, ses desseins, ses projets, son avenir, ce ne sont pas les patriotes américains qui sont ici qui me diront le contraire. Mais le deuxième souci est que ce service de nos intérêts ne soit jamais contraire à celui d'une société internationale marquée par votre génie propre. Et quans nous nous querellons - cela arrive et l'on ne m'a pas attendu pour cela - il faut que vous pensiez que c'est parce que nous croyons qu'il faut servir ce que nous défendons auprès de vous, mais ce n'est jamais parce que nous croyons qu'il faut desservir ce que vous-même souhaitez. Il faut que vous en ayez la certitude, et d'ailleurs vous l'avez, ce qui prête à cette rencontre depuis ce matin et cela durera pendant cette semaine, un caractère d'hospitalité chaleureuse que l'on sent bien, qui apparaît, qui transparaît à travers les attitudes et les propos £ c'est une bonne épreuve de vérité, monsieur le secrétaire d'Etat, que d'être reçu par vous et par madame, ici même, que de vous entendre et que de savoir qu'à travers le temps qui vient, nous aurons à bâtir ensemble quelques piliers et de la paix et de l'amitié, l'Occident du monde, là où vous êtes, là où nous sommes.\
J'ai parlé tout à l'heure de la distance selon Teilhard de Chardin. Certes, elle vient de l'histoire, la France est une vieille nation. Les Etats-Unis d'Amérique nous paraissent, à nous, encore jeunes. J'aimerais bien, de temps à autre, l'idée me flatte, renverser cet ordre des facteurs mais il est bien normal que nos manières, nos façons de voir, nos façons d'être puissent toujours respecter l'identité de chacun pour bâtir en commun la société de tous. On dira que c'est un langage excessif, je suis de ceux qui croient que notre civilisation comporte son message, qu'elle n'est pas faite que pour nous-mêmes et qu'elle peut être comprise et admise par le plus grand nombre des hommes sur la terre.
- Est-ce voir trop grand, au risque de ne rien étreindre ? Je ne le crois pas, en tout cas j'espère £ et je veux dire à quel point il m'est agréable, madame, d'avoir été reçu par vous-même et dans ces conditions. Il n'est pas indifférent que les relations personnelles et privées viennent au secours des relations publiques, viennent ajouter aux relations publiques ce facteur essentiel. Je vous le dois, madame, je vous le dois, monsieur le secrétaire d'Etat, - nous allons continuer de nous adresser au peuple américain, dans une enceinte qui, pour vous, représente un caractère sacré et pour moi représente aussi une grande circonstnce - soyez sûrs que nous vous remercions, ma femme et moi, tous mes compagnons de voyage, de tout coeur.
- Et à mon tour, quand je serai revenu à la table, je lèverai mon verre à votre santé, à celle de vos familles, à ceux qui vous sont chers, qu'y a-t-il de plus cher, pour ceux qui ont notre charge que le peuple que nous représentons ? Je lèveraidont mon verre au peuple américain.\

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