Publié le 19 janvier 1984

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par Son Altesse sérénissime le Prince souverain Rainier III de Monaco, jeudi 19 janvier 1984.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par Son Altesse sérénissime le Prince souverain Rainier III de Monaco, jeudi 19 janvier 1984.

19 janvier 1984 - Seul le prononcé fait foi

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Monseigneur,
- L'excellence de nos relations, que vous venez de rappeler, justifiait que l'on franchiit la distance, au demeurant fort modeste, qui sépare les visites traditionnelles et amicales qui vous ont été rendues, de la visite d'Etat que j'accomplis en ce jour. Et cependant cette visite d'Etat prend un sens, une façon de reconnaître ce qui est la qualité et la -nature des relations d'un Etat souverain et d'un autre, qui de plus est voisin, ce qui constitue presque une garantie que devraient s'établir de mauvaises relations ! Eh bien, pas du tout £ nous sommes voisins et amis. Nous avons réussi à le demeurer à travers le temps.
- Je voulais que, par cette visite d'Etat, fussent ainsi souligné à la fois vos efforts et les nôtres pour que soit perpétué, dans la vie politique internationale, un type d'usages, de traditions, de contrats, capables de survivre au temps sans altération et de marquer aussi tout ce que la France doit à ceux qui vous ont précédé et à vous-même, monseigneur : par l'amitié que vous nous avez montrée dans de grandes circonstances, par des sacrifices consentis. Et l'on sait de quelle façon on a su dans votre lignée prendre des risques pour la France, alors qu'il eût été aisé d'agir autrement.
- J'ai eu l'honneur et le plaisir de vous recevoir, ainsi que vous, Madame `Caroline de Monaco`, il y a quelques temps à Paris, au Palais de l'Elysée, d'apprécier la qualité de ces -rapports et d'aborder très simplement les inévitables problèmes, non pas secondaires, mais faciles à dominer, qui se posent dans notre vie quotidienne. Et je pouvais vous dire tout à l'heure, qu'il avait suffi que nous en parlions pour qu'aussitôt nos responsables et nos fonctionnaires agissent de telle sorte qu'aucun de ces problèmes ne subsiste aujourd'hui. Assurément il en naîtra d'autres : il en est même né depuis £ mais ils ne représentent aucune importance, aucune gravité, ils sont simplement l'expression de la vie toute puissante qui exige à tout moment un effort d'harmonie, si l'on veut vaincre les tendances naturelles à la querelle ou la séparation. Sachez que nous y sommes pleinement disposés et qu'il n'y a, par -nature, aucune difficulté à vaincre qui puisse déranger ce que l'histoire a su construire.\
Vous avez bien voulu rappeler un moment heureux de votre existence, parmi beaucoup d'autres. Celui auquel j'ai été associé, dans cette salle même £ comment ne pas s'y arrêter un moment alors que votre pensée et votre affection ressentent douloureusement toute chose qui évoque un bonheur frappé `décès de la princesse Grâce` ? Ainsi votre vie personnelle et celle de vos enfants est-elle indissolublement liée aux événements qui marquent la vie de la Principauté.
- Mais on ne peut aborder les problèmes politiques en oubliant ce que peut représenter une vie personnelle avec l'inévitable cortège de joies et de chagrins. Cependant, venu de France, je tiens à dire ici à quel point nous gardons un précieux souvenir de ce qui a été construit ici et qui très loin, très loin de la Principauté et de son rocher, a fait rayonner le prestige et l'autorité de votre famille.
- Il m'est arrivé bien d'autre fois, assurément, de revenir sur votre territoire, dont vous me dites qu'il vient de s'accroître du septième de sa superficie. Je suis venu comme beaucoup d'autres ici, pour le plaisir de voir et aussi parce que je savais, avec quelques-uns de mes amis ici présents, l'effort qui était fait pour la connaissance de la nature, pour la domination de la mer, pour la connaissance de la science, bref, pour l'accroissement du savoir de l'humanité tout entière. Cette grande tradition est, à son tour, indissociable de ce que l'on sait partout dans le monde, de Monaco et de ceux qui l'animent. Plutôt que de se contenter d'une gestion repliée sur elle-même - gestion dont je sais qu'elle est stricte et sérieuse - bien loin de vous contenter de gérer ce qui aurait pu être un domaine de prédilection, vous avez, Monseigneur, marqué une préoccupation constante de donner un écho à vos actions par des recherches, des réussites, un comportement auquel je tiens à rendre hommage.\
Je ne traçerai pas une nouvelle histoire des événements qui ont marqué notre amitié. J'ai dit qu'elle fut constante, ce qui n'est pas si mal et que rares furent les grands événements qui ont marqué l'histoire de France, et qui n'aient vu, ici ou l࣠le Prince de Monaco apparaître au détour. Et s'il est naturel que la France soit également fort présente, quand ce ne serait que par ses ressortissants à Monaco - ce qui pourrait paraître presque plus naturel en-raison de son importance territoriale et du nombre de ses habitants - je pense qu'il s'est établi une symbiose et que les Français de Monaco se sentent à leur façon Monégasques, même si ce titre est jalousement gardé par les vrais.
- Quand nous vous quitterons demain, nous aurons le sentiment d'avoir jalonné cette histoire d'une façon utile et, je l'espère, d'une façon heureuse, en observant ici toutes les chances d'espoir, de travail, d'équilibre ou d'harmonie, naturellement espérées lorsqu'on voit grandir les siens et lorsqu'ils approchent eux-mêmes des responsabilités.
- Je ne ferai pas le tour, monseigneur, mesdames et messieurs, des questions pratiques qui nous occupent et que je retrouve dans le papier qui a été placé sous mes yeux. Vous en avez parlé, monsieur le ministre, et vous, monsieur le secrétaire d'Etat. Nous en reparlerons, mais sachez, simplement, en cette heure, que tout va bien : les espaces maritimes, aériens, et ce qui passe par là, les sons, les musiques, la communication. Quelle que soit la circonstance, aucune cause de rivalité ou de conflit n'existe et nous avons su et nous continuerons d'organiser l'imbrication de souverainetés, pourtant par -nature, jalouses l'une de l'autre - parce qu'elles sont jalouses pour elles-mêmes - comme si le monde d'aujourd'hui ne devait pas considérer que la loi des grands ensembles devait le plus souvent prévaloir sur le repli sur soi.\
Monseigneur, madame, nous vous remerçions, ma femme et moi, de votre accueil, de nous avoir présenté et fait connaître les personnalités qui participent éminemment à la vie de la Principauté, parmi lesquelles j'ai eu le plaisir de retrouver mes compatriotes, et les diverses personnalités que vous avez bien voulu inviter d'un côté et de l'autre de la frontière, et qui sont ceux qui font la vie, l'activité et parfois la grandeur de cette région.
- A mon tour, je lèverai mon verre. C'est une tradition, c'est un rite, oui c'est un rite assurément, mais c'est aussi une façon d'exprimer, quand il le faut, le plaisir d'être ensemble, comme, selon les phrases qui ont été reconnues, à travers les siècles, la façon de rompre le pain, la communauté qui s'établit, la convivialité autour d'une table, un moment d'arrêt dans la précipitation de la vie. Lever mon verre, vous dire, monseigneur, que je forme des voeux pour votre santé personnelle, pour celle de vos enfants, pour leur bonheur personnel et pour leur avenir, c'est aussi, dépassant nos personnes, lever mon verre à la prospérité et à la santé du peuple monégasque. Monseigneur, je vous remercie.\

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