Publié le 11 novembre 1983

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie du Bourg-en-Bresse, vendredi 11 novembre 1983.

11 novembre 1983 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie du Bourg-en-Bresse, vendredi 11 novembre 1983.

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Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Il n'était pas question pour moi, venant à Oyonnax, de négliger cette invitation que vous m'aviez lancée, cher ami, pour un bref arrêt dans votre hôtel de ville. Cela me donne l'occasion de rencontrer, mesdames et messieurs les conseillers municipaux et bien d'autres personnalités de la ville, de reconnaître parmi vous quelques visages d'amis déjà anciens, qui évoquent pour moi mille et un souvenirs ainsi que vient de le rappeler à l'instant Louis Robin.
- Vous avez bien voulu me remercier pour le détournement de l'autoroute mais, à vrai dire, quand le gouvernement a pris cette décision, je ne pouvais que l'y encourager car j'ai vu moi-même ce que cela pouvait être que le circuit infernal imposé aux habitants de cette ville, ville que, par mes affinités, les relations familiales, mes amitiés, j'ai appris à connaître et à aimer. Assurément, chaque fois que je viens, je ne vous dérange pas. Mais j'aime circuler par vos rues, regarder vos monuments, vos pierres et surtout retrouver ces terres propres à la Bresse, qui représentent pour moi l'un des éléments forts de notre patrie par son caractère, par sa résolution, par sa patience et par sa ténacité. Et vous aviez raison de souligner que ces qualités ne devaient pas être confondues avec l'indifférence.\
On vit intensément ici tout ce qui touche aux affaires de la France. Et j'en ai eu témoignage comme beaucoup d'autres, il y a moins d'une heure à Oyonnax, là où l'initiative fut prise en 1943 de marquer la résistance des esprits, le refus, la capacité des femmes et des hommes de ce temps de témoigner et d'agir pour la pérennité du pays.
- Je ne vous dirai pas en cet instant tout ce qui me vient à l'esprit car je ne veux pas transformer en discours ce qui n'est qu'une façon de répondre à l'allocution de bienvenue qui vient de m'être adressée par votre maire. Mais comment ne pas penser, un 11 novembre, aux devoirs qui sont les miens, aux intérêts qui sont les nôtres ? Comment n'y pas penser alors que ce matin, je m'inclinais devant le tombeau du soldat inconnu, représentant la France toute entière face à l'Histoire dont elle est issue ? Le courage, l'esprit de sacrifice de millions de ses fils, dont près d'un million cinq cent mille périrent dans la tourmente.
- On y pense trop rarement : cette saignée, cette blessure qui coule encore, ces familles détruites, dévastées, ces enfants sans père, ces maisons détruites, ces champs qui ont cessé d'être ensemencés, cette vie arrêtée tandis que la mort règnait partout. Il a fallu que la Franc e revive et cependant vingt ans plus tard il a fallu recommencer. Et nous retrouvons là la trace des résistants que nous célébrions tout à l'heure.\
Deux générations, deux guerres mondiales ... comme nous devrions sans cesse penser à ces événements tragiques dont la France a souffert en profondeur ! A-t-elle douté de son destin ? Je ne le crois pas puisque dans les heures les plus sombres - c'était du temps de ma jeunesse - des voix se sont élevées qui ont indiqué le chemin et de la victoire et de l'avenir. Ce qui montre bien que dans ces heures-là nous sommes capables, passant par-dessus nos divergences naturelles, par-dessus les disputes et les luttes légitimes d'intérêt, de ressentir que nous sommes le même peuple, le même qui a ou qui aurait à souffrir des mêmes maux, qui se trouve ou doit se trouver solidaire devant son histoire présente, ce qui n'ôte rien aux droits dont chacun dispose d'affirmer dans les règles de la démocratie, ce qu'il est, ce qu'il veut. Les engagements des citoyens sont libres, continueront de l'être et c'est mon devoir que de préserver, mesdames et messieurs, à chacun d'entre vous votre façon d'être et de penser. Mais voilà, un 11 novembre, il faut aussi savoir qu'il est quelque moment où nous devons sentir que nous sommes frères.
- Ici-même, j'imagine que vous connaissez comme ailleurs vos propres contradictions, mais vous êtes quand même de Bourg-en-Bresse, de la Bresse, vous avez le même accent - pour peu que vous en ayez - vous connaissez vos chemins, vous savez ce qui pousse dans vos champs et aussi ce qui n'y pousse pas, vous connaissez vos difficultés, la beauté de votre pays que je survolais il y a un instant par cet admirable automne. Est-ce que vous ne sentiez pas, en ces moments-là, qu'il fait bon quelque fois se retrouver comme nous sommes, au moment où je parle ?
- Je vous souhaite, mesdames et messieurs, de connaître à travers les jours, les semaines, les mois et les années qui viennent, de vivre, capables d'affronter les rudesses de la crise, mais aussi assurés que nous avons le moyen d'en triompher. Il faut de la patience, vertu que je vous reconnaissais à l'instant, et donc du courage - cela ne vous manque pas - de la lucidité - je pense que c'est une vertu assez bien partagée par ici - et du patriotisme, de quoi parlons-nous aujourd'hui, patriotes que nous sommes, sinon de la patrie ?\
Monsieur le maire, mesdames et messieurs, je vous remercie de votre accueil chaleureux et amical. Vous avez peut-être une certaine idée de ma tâche. Parmi les devoirs qui sont les miens, j'ai celui de préserver ce qui est le meilleur de nous mêmes. Le 11 novembre, c'est notre fête à tous, c'est une fête de la France, fête grave du souvenir, fête de la résolution, fête du respect des autres, fête aussi de la certitude qui m'habite, qui vous habite aussi, de la pérennité de la France. Il y a quelques anciens parmi vous qui ont vécu ces heures-là, il y a soixante cinq ans. Il y en a d'autres - ils sont encore loin de leur vieillesse - enfin, pas tout à fait, ceux qui ont vécu les événements de 1943 et les plus jeunes nous écoutent. Peut-être ont-ils l'impression que nous nous répétons, qu'il s'agit de vieilles histoires. Non, qu'ils grandissent un peu, et ils sauront très vite que c'est l'Histoire-même, la nôtre et qui s'inscrit à la suite des siècles, qui ont fait de la France le grand pays dont nous sommes fiers. Monsieur le maire, mesdames et messieurs, je terminerai d'une façon presque rituelle mais croyez que je ressens profondément ce que je vous dis :
- Vive la République !
- Vive la France !\

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