Publié le 3 juin 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert à l'ambassade des Etats-Unis par le président des Etats-Unis et Mme Ronald Reagan, Paris, jeudi 3 juin 1982.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert à l'ambassade des Etats-Unis par le président des Etats-Unis et Mme Ronald Reagan, Paris, jeudi 3 juin 1982.

3 juin 1982 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le président,
- Madame, vous êtes les bienvenus dans notre pays qui aime recevoir ses amis, et qui éprouve quelque fierté à vous accueillir en ce jour, à l'occasion de votre premier voyage officiel en France mais aussi de votre premier voyage en Europe.
- Nous vous souhaitons un bon séjour parmi nous. Nous allons vous garder trois jours, après quoi le Premier ministre `Pierre Mauroy`, et moi-même aurons le privilège de vous retrouver à Bonn `sommet atlantique`. Les Français qui sont ici autour de moi chercheront pendant ces journées à faire de votre voyage de travail, aussi un voyage d'agrément comme on le souhaite quand on retrouve des amis.
- Nous avons déjà eu plusieurs occasions de nous rencontrer, de parler, d'avancer dans la connaissance mutuelle, de débattre des intérêts de nos pays et aussi des intérêts du monde. J'ai gardé en mémoire les avis judicieux, l'attention, l'ouverture d'esprit que vous avez su montrer lorsque chaque fois qu'il s'agissait de parler du destin des hommes dont nous avons pour partie la charge.
- Ce n'est pas un hasard si nous sommes les tenants de la plus vieille alliance du monde. Depuis le temps, que d'hommes et que de générations sont passés, que d'événements nous ont assaillis, que de contradictions dans nos démarches historiques. Cependant, chaque fois que le rendez-vous fut nécessaire, d'abord pour la liberté des hommes, des citoyens dans leur Etat, ensuite pour la liberté de l'homme dans le monde, nous étions restés des alliés.
- Ce n'est pas un hasard ou une simple combinaison d'intérêts si des soldats français furent à vos côtés lorsqu'il s'agit pour vous de conquérir indépendance et liberté et si, beaucoup plus tard, des soldats américains sont morts sur notre sol pour assurer à leur tour l'indépendance et la liberté de la France.
- C'est parce que, sans le savoir, à travers plus de deux siècles, nombreux ont été ceux qui, parmi les nôtres, ont réagi et réfléchi comme le fit ce coiffeur presque anonyme devenu soldat à son tour et qui pensait que le poids du monde pesait sur lui.
- Tout simplement, il se jugeait responsable, à lui tout seul, sachant de science certaine que ce qu'il décidait en conscience pour ce qu'il pensait être le bonheur des hommes pouvait entraîner le sort de tous les autres.
- Et où s'apprend ce sens de la responsabilité sinon dans les régimes politiques qui se réclament de la démocratie où l'on ne remet sa décision aux soins de personne d'autres que soi-même ? Et qui peut se sentir responsable sinon celui qui sait que, finalement, ce sont les forces de l'esprit qui décident avant les mécanismes, y compris les mécanismes de l'économie.\
Bref, le monde se construit si on le pense et si on le veut. Nous avons l'occasion de le démontrer au-cours des trois prochains jours. Oh, sans excès d'ambition ! Encore en faut-il beaucoup à la place où nous sommes. Mais avancer dans la bonne direction, celle de la solidarité et de la cohérence, celle que ce que nous pensons être la justice et ce qui doit finalement être la paix, est déjà quelque chose de très important.
- Alors, nous aurons à débattre de problèmes économiques. C'est le moins qu'on puisse faire. Il est vrai que si l'on veut donner aux sept pays qui se rencontrent avec la Communauté européenne `CEE`, au-cours des prochains jours, la force qu'ils doivent posséder compte tenu des idées justes qu'ils pensent détenir, on ne peut espérer artificiellement l'économie du reste. On ne peut espérer garantir la paix qui repose sur notre entente si, à l'intérieur de nous-même, nous nous livrons d'autres batailles.
- Oui, comme vous-même, j'ai confiance. Nous pouvons dominer la crise par des méthodes qui, à l'intérieur de nos pays, peuvent être différentes, c'est bien légitime mais qui doivent et qui peuvent se rejoindre à un certain niveau pour mener des actions communes. Oui, j'ai confiance moi aussi. Nous gagnerons les combats pour la paix, parfois par des méthodes différentes à l'intérieur de nos pays, mais en s'accordant toujours sur l'essentiel. Et c'est pourquoi, depuis déjà plus d'une année, nous avons avancé en accord sur l'objectif final : être en mesure, par les moyens de la force et de la puissance, d'offrir un front serein aux menaces éventuelles mais ne se servir de ces moyens de la force que pour parvenir à la paix nécessaire, par la négociation. C'est ce que vous venez encore de faire au-cours de ces derniers jours en annonçant les dispositions qui étaient celles de votre pays à la veille de débats fort importants menés sur le désarmement face à la plus grande puissance qui se trouve aujourd'hui, avec vous-même comme avec nous, mener le jeu des affaires du monde.
- Je souhaite ardemment que nous soyons en mesure de porter plus loin le résultat de nos efforts, particulièrement auprès de ces milliards d'êtres humains rassemblés de façon confuse dans ce qui n'est même plus exactement le tiers monde, mais qui tendent au développement et qui ont besoin de nous comme nous avons besoin d'eux pour donner un avenir à ce siècle `relations Nord - Sud`.\
Mais votre toast, cher Ron, m'a lancé sur un terrain qui nous éloigne, peut-être de ce que doit être le ton de cette soirée qui doit se poursuivre d'abord avant de s'achever, dans le plaisir et la joie d'être ensemble. Aussi, à mon tour, lèverai-je dans un instant mon verre, d'abord à votre santé personnelle, à celle de madame Reagan que j'ai eu la joie de connaître au-cours de longues conversations, il y a quelque temps à Londres, nous nous en souvenons - on y parlait de vous - £ à la santé du peuple américain, notre fidèle ami dont nous sommes les alliés loyaux exerçant notre fonction qui est de dire ce que nous pensons et notre devoir qui est de demeurer solidaires.
- A la santé de madame et monsieur l'ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique en France `Evan Griffith Galbraith`, madame à qui nous devons ces heureux moments. Je m'exprime ici non seulement au nom de vos invités français de ce soir qui représentent sur-le-plan de notre politique extérieure ce que vous appelez - comment dites-vous dans votre langue ? un cocktail - mais qui, par-rapport à l'hôte principal, le président des Etats-Unis d'Amérique, comme à l'égard de tout le reste du monde, sont les représentants de la nation française. C'est en leur nom aussi que je vous dis merci madame et meilleurs voeux pour vous. Bonne chance aussi à nos travaux, ceux dont nous avons parlé, c'est-à-dire la conquête de la liberté et la conquête de la paix.\

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