Publié le 8 mai 1982

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion des fêtes de Jeanne d'Arc, Orléans, Place du Martroi, samedi 8 mai 1982.

8 mai 1982 - Seul le prononcé fait foi

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion des fêtes de Jeanne d'Arc, Orléans, Place du Martroi, samedi 8 mai 1982.

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C'est ici, à Orléans, que la France a pris, voici plus de cinq siècles, le grand tournant de son Histoire.
- Ici qu'à l'appel si fort, si clair de JEANNE `JEANNE D'ARC`, enfant de notre peuple, a cessé le long balbutiement de l'Histoire entre trois France dont une seule pouvait assurer par elle-même sa grandeur et son identité.
- C'est ici, entre Orléans, Jargeau, Meung-sur-Loire, Beaugency et Patay que JEANNE et la poignée de ses compagnons ont forcé le destin.
- On peut, en effet, appeler cette fin du Moyen-Age en Europe le "temps des hésitations". Et c'est à bon escient que les Anglais l'ont baptisée "l'âge sombre".
- La Guerre de Cent Ans se traînait de trêves en combats. La mort collective assénait, ici et là, des coups de faux terribles entre les ravages de la guerre, ceux de la peste noire ou ceux de la famine. L'Eglise du grand schisme était écartelée entre trois papes. Les luttes s'ébauchaient, dans des structures encore mouvantes, entre la féodalité, les communes de marchands, les jacqueries de paysans.
- Les droits des peuples ne tenaient encore que du droit des dynasties. Il n'existait guère de démarcation entre les familles et les patries. Les VALOIS de Bourges et du Midi, les PLANTAGENET d'Anjou et de Londres, les Orléans, les Bourguignons s'étaient tant disputés pendant deux siècles que chacun pouvait se prétendre seul héritier de la vocation capétienne à cristalliser le royaume autour d'un Prince français.\
Ceux qui pèsent allégrement les "mais" et les "si" dont notre histoire a été, et est toujours si riche, n'ont pas fini de rêver sur les virtualités qui sont restées inaccomplies.
- Mais, au-coeur de la confusion humaine, la décision appartient à ceux qui croient et à ceux qui veulent. JEANNE a pris parti pour la France, celle qui allait prendre ce visage que nous lui connaissons aujourd'hui, comme s'il avait toujours été le sien, et comme s'il n'avait attendu que l'appel de cette jeune femme simple pour se former, issu des profondeurs du pays.
- Elle s'est engagée pour cette France jusqu'à en mourir. De sa mort, notre France a pris vie telle quelle. Et, depuis lors, les spéculations intellectuelles n'on rien pu, ne peuvent rien face à la réalité d'une patrie, d'une nation, que des générations ont construite à-partir de ce choix, souvent aussi au-prix du sang.
- Imparfaite sans doute, souffrante et allant son chemin à tâtons, la France de JEANNE D'ARC a commencé de dessiner celle que nous aimons aujourd'hui du même coeur que l'ont aimée les soldats de l'An II, les combattants de 14-18 `1914 - 1918` ou les soldats de l'ombre des années 40 `1940`.
- En marge des innombrables ouvrages érudits écrits sur Jeanne on perçoit le souffle d'une enfant plus sage que tant de savants, d'une fille de paysans plus raisonnable que bien des stratèges.
- L'appel de JEANNE D'ARC n'a pas fini de se faire entendre dans le monde entier, au travers de tous les procès d'intention, des épreuves physiques et morales infligées à tant de ceux qui veulent ouvrir les voies de l'avenir. Eternelle réponse de la résistance à la servilité, du bon sens à l'hypocrisie, de la liberté à la volonté de puissance.\
Partout, aujourd'hui encore, dans notre monde, quand un cri s'élève d'un cachot, d'un camp de déportation, de l'exil, de la misère, il fait écho à la plainte et à la fière espérance de JEANNE.
- La première leçon que nous enseigne JEANNE D'ARC est une leçon de vigilance. Le monde d'aujourd'hui, agité par tant de conflits, agité par une crise économique qui multiplie les drames sociaux et exacerbe les antagonismes, impose à la France de préserver et de développer les moyens de son indépendance et de sa liberté.
- La deuxième leçon que nous enseigne JEANNE D'ARC, c'est une leçon de résistance £ l'appel à l'effort, au courage. Et je me réjouis que les fêtes d'Orléans coincident, cette année, avec le retour à la commémoration véritable de la journée du 8 mai 1945. On ne tient bon face aux tempêtes qu'en résistant aux injustices, aux fatalités, aux facilités et aux laisser-aller.
- La troisième leçon que nous a léguée JEANNE D'ARC, c'est le leçon d'une nécessité, celle de l'unité nationale, riche de la diversité des talents et des intelligences, forte de la démocratie, inspirée par l'esprit de justice et l'attachement aux libertés.
- Je le redis avec force : l'unité nationale ce n'est pas l'uniformité, c'est le pluralisme des opinions et le choc des idées, mais c'est aussi et surtout le sentiment d'appartenir à une communauté forgée dans l'histoire, apte à épouser son époque, prête à la grande aventure du temps qui vient, où chacun de nous peut choisir librement sa manière de vivre et les compagnons de son destin. A la condition suprême et décisive de savoir vivre ensemble.
- Vigilance, résistance, unité, c'est le message de JEANNE D'ARC. JEANNE D'ARC dont MICHELET a pu dire : "elle aima tant la France et la France, touchée, se mit à s'aimer elle-même".
- Vive Orléans !
- Vive la République !
- Vive la France !\

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