Publié le 27 février 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la réception par le conseil municipal de Rome au palais du Capitole, samedi 27 février 1982

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de la réception par le conseil municipal de Rome au palais du Capitole, samedi 27 février 1982

27 février 1982 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Il y a des lieux qui suscitent l'émotion, d'autres qui provoquent la réflexion, le Capitole est de ceux qui stimulent à la fois l'une et l'autre. On ne peut oublier que c'est de cette colline que prit son essor, il y a plus de vingt-cinq siècles, l'une des civilisations qui ont marqué le destin du monde et dont les valeurs politiques, juridiques, esthétiques, imprègnent encore aujourd'hui les modes de pensée et les comportements des peuples occidentaux.
- En même temps, ce n'est pas sans un certain vertige que nous considérons le parcours historique dont les pierres de ce palais portent la trace. Chaque période a marqué ce lieu qui témoigne du travail inlassable de l'homme, de la pérennité de son génie, dans un univers changeant et si souvent hostile.
- L'histoire des relations entre Rome et la France est jalonnée de noms prestigieux qui illustrent chacun à sa manière la fascination que votre cité n'a jamais cessé d'exercer à travers les siècles sur mes compatriotes. Le poète DU BELLAY y séjourna, partagé entre la ferveur humaniste et la mélancolie suscitées par le spectacle des ruines. MONTAIGNE fut frappé par le cosmopolitisme de cette ville qu'il a appelée "commune et universelle, où chaque nation se sent chez soi". MONTESQUIEU vint y méditer sur la grandeur et le déclin des empires, STENDHAL y débusqua la passion italienne qui l'opposait au goût de paraître des Français. Chacun d'eux, parmi bien d'autres, trouvait à Rome le miroir de ses rêves, l'amorce de sa réflexion et des principes pour son action.\
Au fil du temps, le pouvoir d'attraction de Rome demeure intact. Il n'est pas un Français dont le regard ne s'éclaire à l'évocation de son nom, du plus érudit au plus modeste. Pas un à qui elle ne dispense des joies inédites pour renouveler le plaisir d'y découvrir l'histoire à livre ouvert.
- Je crois en discerner la raison dans le fait qu'à Rome, le passé et le futur n'ont rien d'écrasant. Intégrée dans le quotidien, l'histoire est à la mesure de l'homme. Cette ville a su, comme aucune autre, changer en restant la même, marier des formes nouvelles et celles des époques antérieures. Puis, il y a le peuple de Rome au pied des collines antiques, à l'ombre des palais baroques, dans les rues, sur les places. Ce peuple passionnément attaché à sa ville, actif, inventif, sachant aussi perdre le temps de vivre ou le gagner, conserve à Rome cette effervescence vitale qui donne une âme à cet extraordinaire musée de l'histoire.\
Rome, votre cité, monsieur le maire, mesdames et messieurs, n'échappe pas pour autant au sort commun des métropoles modernes. La densité historique ne protège pas contre les perturbations du présent, elle en redouble parfois la gravité : maîtriser la croissance de la ville sans étouffer son développement £ assurer la survie du centre historique tout en assainissant et en équipant les quartiers périphériques £ concilier l'agrément du visiteur et les commodités de l'habitant sont autant de problèmes, j'imagine, auxquels sont confrontés les élus de Rome comme ceux des autres grandes villes.
- Je sais que vous y faites face avec détermination, sans sous-estimer l'ampleur de votre tâche, dans le souci de maintenir cet équilibre entre la préservation d'un patrimoine incomparable, menacé ici comme ailleurs par les nuisances de notre temps et l'adaptation aux réalités nouvelles qui conditionnent l'avenir de la cité.Rome n'a rien perdu de la vocation universelle que lui confère sa situation géographique entre l'Occident et l'Orient méditerranéen, entre le rivage européen et le rivage arabe de la Méditerranée. Ce n'est pas son moindre -titre de gloire que d'avoir donné son nom au Traité qui a créé la Communauté européenne `CEE` à laquelle nos deux peuples sont très fortement attachés ou bien que d'abriter dans ses murs le siège de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture `FAO` dont les activités s'inspirent de l'esprit de coopération et de dialogue que nous souhaitons voir s'instaurer enfin dans les relations des pays du Nord et du Sud.\
Je n'ignore pas l'effort entrepris par l'un de vos prédécesseurs au Capitole, le professeur ARGAN, poursuivi par M. PETROSELLI, et mené aujourd'hui par vous-même monsieur le maire, pour restituer à Rome son rôle de métropole culturelle par une action de réhabilitation du patrimoine architectural et par la réalisation de manifestations et de spectacles auxquels est associée la population.
- Eh oui, mesdames et messieurs, nous devons fonder sur l'inter-dépendance de nos cultures une action qui vienne épauler l'effort que nous avons entrepris sur d'autres terrains, politique, économique, commercial, pour réduire la fracture entre les pays riches et pauvres et les fractures que l'on commence de percevoir au-sein même des vieilles nations de l'Occident. Tels sont les axes qui s'offrent à l'Italie et à la France, dans le domaine culturel notamment. Un renforcement de leurs collaborations pluriséculaires qui prenne en-compte les formes modernes de la communication, une action conjointe à la mesure des problèmes du monde d'aujourd'hui visant à soutenir dans les pays qui le souhaitent les projets d'émancipation culturelle sans laquelle l'autonomie politique n'est qu'un leurre.
- J'ai naguère été moi-même l'hôte de la ville de Rome alors que M. le professeur ARGAN présidait à ces destinées et beaucoup plus récemment j'ai su quel accueil vous aviez su réserver à ma femme `Danielle MITTERRAND`, venue en visite à Rome et que vous avez reçue en hôte d'honneur. Elle en garde le meilleur souvenir, et m'a chargé de vous en remercier. Que de fois ai-je parcouru les rues de votre cité, en ayant le sentiment toujours d'être hors d'-état d'en apprécier l'ensemble, parce qu'il faudrait sans doute toute une vie pour en connaître le détail. Cependant, lequel d'entre nous Français, de passage à Rome ou y résidant, n'a ressenti cette impression inimitable de vivre dans sa plénitude le moment même où l'on parvient à pénétrer, autant qu'il est possible, l'harmonie de l'oeuvre entre l'homme et celle de la nature.\
Vous savez que dans quelques temps, je crois, aura lieu un festival méditerranéen qui, l'été prochain, reliera Arles, Rome et Epidaure. Vous savez que nous avons songé à l'organisation à Cinecitta d'un colloque franco - italien sur l'avenir du cinéma qui réunira les cinéastes de nos deux pays £ à des échanges, à des expositions sur la Rome impériale à Paris, ou sur les peintres impressionnistes français, en préfiguration du futur musée d'Orsay que nous organisons pour l'instant à Paris.
- Mais la liste en serait trop longue. Je veux vous dire, mesdames et messieurs, la joie que j'ai eue de me trouver un moment parmi vous. Nous sommes là pour dialoguer et nous rencontrer. Je n'ai pas voulu manquer l'occasion, pour marquer aussi dans sa dignité l'importance de Rome pour le chef de l'Etat français, et aussi peut-être pour méditer sur la vanité des choses de ce monde parce que je crois avoir appris il y a déjà bien longtemps lorsque j'apprenais le latin sur les bancs de l'école, que la roche Tarpéienne n'est pas si loin d'ici. Ainsi vont les choses. Pensons pour l'instant aux chances apportées à l'unité de nos deux peuples dans l'Europe à construire. De ce point de vue, il y aura toujours quelque chose à apprendre à Rome.\

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