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Palais de la découverte, Paris, le mardi 5 juin 2007
Mesdames et Messieurs,
Mesdames les Ministres,
Monsieur le Ministre,
Madame,
Nous voici donc réunis pour rendre à Pierre-Gilles de Gennes l'hommage de la science.
Mais au nom de tous les Français, il me revient de lui rendre l'hommage de la République et de la France.
Ma première pensée va à l'homme de cœur qu'il n'aura cessé d'être tout au long de sa vie. Bien sûr, je pense à sa famille, à ses enfants, à ses petits-enfants, à ses amis, à tous ceux qui l'ont aimé et qui ont eu le privilège de le connaître.
Je pense au grand savant, au professeur qui fascinait ses élèves et qui voulait, par-dessus tout, faire aimer la science. Faire partager l'amour, l'amour de la connaissance, l'amour de la vérité, l'amour et la vérité, ce fut au fond les grandes passions de sa vie.
Il avait une intelligence prodigieuse qui pouvait tout appréhender. Mais son génie, il le tenait de son âme d'enfant qu'il avait voulu préserver toute sa vie durant et à laquelle il devait cette insatiable curiosité et cette faculté d'émerveillement qui étonna toujours tous ceux qui l'ont côtoyé.
Il n'aimait rien tant que les choses les plus simples dans lesquelles il décelait des mystères infinis comme les poètes qui voient sous les apparences d'indicibles beautés ce que
nul autre ne discerne.
" La nature est un temple où de vivants piliers
laissent parfois sortir de confuses paroles
l'Homme y passe à travers des forêts de symboles ".
Ainsi parlait Pierre-Gilles de Gennes.
Il semblait pouvoir décrypter tous les symboles. Là où nous ne voyons rien, il voyait tout. Là où nous ne comprenons rien, il comprenait tout.
Il cherchait à retrouver partout cette profonde unité de la nature dont il avait le pressentiment. Il cherchait les analogies, les ressemblances, les correspondances, les relations entre les choses qui échappent aux intelligences ordinaires et paresseuses et la sienne était hors du commun toujours en éveil et, par-dessus tout, toujours inassouvie.
Né en 1932, la guerre il l'avait regardée avec ses yeux d'enfant. Il disait souvent j'appartiens à une génération d'enfants gâtés, celles des 30 glorieuses. En 1951 il entre à l'Ecole Normale Supérieure. Il y rencontre trois hommes qui le marqueront à jamais : Yves ROCARD physicien hors pair, ancien résistant, Alfred KASTLER, prix nobel en 1966 pour ses travaux sur l'optique et Pierre AIGRAIN pionnier des supraconduteurs.
En 1955, il passe l'agrégation de physique, il entre au CEA qui vient tout juste de s'installer à Saclay.
En 1958, il part à Berkeley avant de revenir en France pour effectuer son service militaire qui le conduira jusqu'au Sahara en pleine guerre d'Algérie. En 1961, il est maître de conférences à Orsay, il enseigne la mécanique quantique. Il crée un laboratoire de physique expérimentale, lance un programme de recherches sur les supraconducteurs. Il s'intéresse à partir de ce moment aux cristaux liquides. Il fédère sept équipes de chercheurs d'Orsay pour créer " le groupe cristaux liquides, Orsay " qui met la France à l'avant-garde de ce domaine de recherches dont les applications allaient devenir absolument innombrables.
Beaucoup plus tard, il dira à propos de cette période si féconde " En ce temps où l'ensemble de l'économie était en plein essor, où la science ne connaissait pas de problème de financement, les questions économiques ne nous préoccupaient guère et nous ne nous sommes pas souciés de prendre des brevets. Aujourd'hui, poursuivait-il, avec le recul, je me rend compte de notre légèreté ". Il s'en souviendra. Madame le Ministre, il faudra donc nous en souvenir nous aussi.
Trop souvent, nous nous sommes contentés de faire des découvertes majeures, laissant aux autres le soin d'en tirer les bénéfices en matière de création d'activités, de richesses d'emplois, voire de nous imposer leurs normes. Nous devons dans ce domaine accomplir une véritable révolution culturelle et faire preuve de moins de naïveté. Nous devons mettre en place les outils et l'environnement -je pense en particulier aux financements et à la fiscalité- qui permettront à l'innovation de franchir les portes des laboratoires et de faire progresser l'économie et la société.
Après les cristaux liquides, il passe aux polymères. Puis il s'attaquera aux colles. Il s'intéressa à tout et sur tous les sujets qu'il aborde, il fait progresser la connaissance.
En 1971, il est nommé professeur au Collège de France.
En 1976, il devient directeur de l'école de physique et de chimie de la Ville de Paris. Cette école qui compte cinq prix Nobel parmi ses enseignants-chercheurs et ses anciens élèves. :
En 1991 il reçoit le prix nobel. L'académie Royale de Suède l'appelle le Newton du XXe. Il mettra cela sur le compte du lyrisme nordique. Mais la comparaison n'est pas si absurde tant le nombre des domaines où il aura excellé est grand. Tant il fut aussi un précurseur dans sa manière d'aborder, d'appréhender la science.
Il aura été l'un de ceux qui ont le mieux compris qu'un scientifique doit d'abord savoir observer. Toute sa vie il éprouvera une passion pour la description et la compréhension des mystères non résolus de l'ordonnancement de la matière. Ce grand savant aura été aussi un grand dessinateur. S'il n'avait pas été physicien, il aurait certainement été artiste, d'ailleurs ne l'a-t-il pas été à sa façon. La science n'est pas seulement le dévoilement d'une vérité cachée. C'est une création de l'esprit humain. Le savant est un créateur et pas simplement un découvreur.
Il aura été l'un de ceux qui ont le mieux compris l'importance cruciale de faire tomber les barrières entre les disciplines. Il n'aimait rien tant que faire travailler ensemble des physiciens de spécialités différentes, mais aussi des biologistes, des médecins, des ingénieurs.
Il connaissait la force de la fertilisation croisée, l'importance de la rencontre, de l'échange, du métissage des idées, des cultures, des savoirs pour fabriquer de la nouveauté, pour innover et pour créer.
Il était convaincu que l'autorité scientifique ne confère pas aux savants une autorité morale, ni une sagesse particulières.
Il était conscient des périls que font courir aux hommes les menaces écologiques mais il avait aussi la conviction que le génie humain est également capable de les conjurer et de les surmonter, sans pour autant renoncer au progrès économique et social. Il disait d'ailleurs : " c'est grâce à la chimie très fine que l'on peut éviter que les fumées d'usines soient polluantes. Il était conscient de la nécessité de mettre un terme au gaspillage des ressources de notre terre, mais il ajoutait " c'est par la technologie que l'on peut maîtriser la technologie ".
Il avait été élevé dans le culte protestant mais il disait " je ne suis pas protestant ". Il ajoutait aussitôt : " Cependant, je ne renie nullement cette formation qui m'a marqué toute ma vie ". J'aime cette complexité.
Pierre-Gilles de Gennes était un humaniste et peut-être même un savant de l'ancien temps, du temps d'avant la spécialisation à outrance et d'une science parfois trop repliée sur elle-même, coupée de la société et coupée de la vie.
Avant d'aimer la physique il avait aimé la littérature, le grec, le latin, il aimait la peinture et le dessin.
Il avait soif d'apprendre, de comprendre, de savoir des hommes de la Renaissance et des hommes des Lumières qui pensaient que tout était possible et qui se voyaient triompher de la nature par les seules forces de l'esprit.
Il voulait résoudre des problèmes que nul n'éprouvait le besoin de résoudre.
Il voulait rassembler les gens, les esprits, les intelligences les plus diverses. Il savait que le biologiste avait beaucoup de choses à dire aux physiciens.
Il disait " l'innovation, c'est une aptitude qui se cultive comme le sens de l'observation ou le sens d'une certaine habileté manuelle. Mais attention, le système éducatif français est faible en la matière ! ".
Venue d'un aussi grand savant qui était un pur produit du système éducatif français, la leçon mérite d'être méditée. Tant de gloires intellectuelles françaises ont fait ce
constat qu'il est temps maintenant d'agir si nous ne voulons pas manquer ce moment crucial où le monde bascule dans la société de la connaissance et de la civilisation du savoir.
Nous avons besoin d'un nouveau projet éducatif qui soit un projet de civilisation, fondé sur une certaine idée de l'homme, de la science et de la valeur de l'esprit humain.
Pierre-Gilles de Gennes est mort. Mais son souvenir et son enseignement sont vivants.
Il est bien que cet hommage de la France et de la science lui soit rendu ici, dans ce Palais de la découverte qu'il aimait tant, Madame, où il amena si souvent ses enfants et ses
petits-enfants pour essayer de leur faire partager cet amour du savoir et de la vérité qui est au fondement de l'esprit scientifique.
Il est bien que soient réunis ici tant de savants éminents, tant de chercheurs français et étrangers pour saluer sa mémoire. Mais dans ce monde de la performance et du rendement, où personne n'a plus de temps pour les autres et même plus de temps pour soi-même, votre présence est la preuve qu'au fond de la science et de la technique, il demeure éternellement cette part d'humanité que portent en eux les plus grands savants. Parce que les plus grands savants sont d'abord des hommes et des femmes qui ont une éthique, qui ont une sensibilité, qui ont une morale et dont la puissance créatrice est indissociable de leur conception de la vie. Et nous savons tous que le souvenir de cet homme que nous honorons aujourd'hui ne demeurera pas seulement dans les manuels de physique il demeurera dans les cœurs, les coeurs de ceux qui l'ont connu et auxquels il a communiqués son amour de la vie. Mais sans l'amour de la vie, Pierre-Gilles de Gennes n'eût pas été ce qu'il a été.
Alors à un moment où le progrès se trouve remis en cause, non pas seulement dans son contenu, mais dans son idée même.
A un moment où la science se trouve attaquée, où la foi en la raison vacille, où l'autorité scientifique se trouve ébranlée au tant que toutes les autres formes d'autorité par
une crise de défiance sans précédent, je voudrais vous dire ma confiance en vous, ma confiance en la science et ma confiance en la connaissance.
Je voudrais vous dire qu'à mes yeux, la France n'a pas d'atouts plus précieux que ses savants, que ses chercheurs, sa grande tradition scientifique, et que dans le monde tel qu'il est, je suis convaincu que c'est la science qui prépare l'avenir.
Je vous le dis, l'Etat sera à vos côtés pour vous aider, pour vous accompagner, pour vous donner les moyens de chercher et par-dessus tout de trouver.
Je vous le dis, dans le projet éducatif que je proposerai bientôt à la France je mettrai à la première place l'éveil à la science, à son esprit, au sentiment de sa grandeur et de sa beauté.
Je souhaite une école qui donne à nos enfants le goût d'observer et la curiosité de comprendre par lesquels commence toute vocation scientifique.
Je souhaite une école qui redonne à nos enfants la joie d'apprendre, je répète, la joie d'apprendre, le goût de la connaissance comme une récompense après le long effort de la pensée. Il peut y avoir de la joie dans l'effort.
Pierre-Gilles de Gennes se faisait un devoir d'ouvrir les esprits, de susciter les vocations. Il savait que pour que la science ait toute sa place, il fallait qu'elle pénètre dans la
vie, qu'elle sorte du laboratoire, qu'elle aille à la rencontre du plus grand nombre, qu'elle devienne, au fond, une culture partagée. Toute sa vie, il a incarné la synthèse
la plus parfaite entre la plus haute exigence intellectuelle, la plus grande ouverture d'esprit et la plus forte volonté de se mettre à la portée de tous parce qu'il était
convaincu que la science était le bien de tous les hommes et la condition du progrès humain. C'est ce que je vous propose de continuer ensemble pour faire obstacle aux forces obscures
qu'on voit aujourd'hui défier la raison et menacer la civilisation.
Savants, comme politiques, nous avons tous chacun notre place, une responsabilité morale et une responsabilité sociale dont nous ne pouvons pas nous exonérer.
Pour Pierre-Gilles de Gennes, c'était une évidence. Sa vie entière en est le témoignage. Pour cela, autant que pour son immense œuvre scientifique, il mérite que la nation lui
rende hommage et que son nom demeure dans la mémoire collective comme un exemple. Je serai ainsi heureux que le Conseil d'administration de l'Université d'Orsay accepte de donner son
nom à ce campus sur lequel il a travaillé si longtemps. Sa grande modestie en aurait sans doute souffert mais c'est une grande et belle idée.
Au-delà de cette journée, je me dis qu'au fond, la meilleure façon de rendre hommage à cet homme d'exception, c'est de porter une très grande ambition pour la science française et de créer les conditions de son avènement. Nous avons les ressources, nous avons les compétences, nous avons les talents. Mais je l'affirme calmement mais fermement, nous ne sommes plus dotés des moyens et de l'organisation nécessaires à leur plein épanouissement. Dans le monde actuel, traversé par des mutations formidables hâtivement résumées sous le vocable de mondialisation ou de globalisation, il n'y a pour nous tous qu'une issue, en France et plus largement en Europe : l'excellence internationale, le meilleur niveau scientifique et technologique mondial.
En tant que Président de la République, je me sens un double devoir envers Pierre-Gilles de Gennes : celui de tenir les engagements pris pour redynamiser notre système d'enseignement supérieur et de recherche et le hisser aux meilleurs standards internationaux ; celui de faire fructifier l'héritage immense que nous laisse le plus populaire de nos Prix Nobel.
Alors, oui, je donnerai à l'enseignement supérieur et à la recherche les moyens qui leur font actuellement défaut. C'est un investissement. Oui, je mènerai à bien les profondes réformes que nous avons trop tardé à engager comme l'autonomie de nos universités ou la rénovation des modes de financement de notre effort de recherche. Avec plus de financements sur projets, plus d'évaluation, plus de résultats. Oui, j'engagerai un plan de revalorisation des conditions de travail et des rémunérations des chercheurs, notamment des plus jeunes. Parce que nous ne pouvons plus nous résigner à voir partir nos potentiels et à éprouver des difficultés à lutter à armes égales avec nos principaux partenaires pour faire venir les meilleurs. Oui, Cher Christian Blanc, le Plateau de Saclay, et l'enjeu considérable d'une mobilisation plus efficace des capacités accumulées dans cette zone unique en Europe par la concentration de ses centres de formations supérieures et de ses capacités de recherche, cela sera au cœur des priorités de mon mandat présidentiel, chère Valérie Pécresse. Et il y aura sur ce Plateau un campus universitaire de dimension au moins européenne qui portera le nom de Pierre-Gilles de Gennes.
Mesdames et Messieurs,
La plus belle manière d'être digne de la personne et de l'œuvre de votre ami, c'est de refuser le statu quo, parce que le statu quo étouffe notre effort de recherche et d'innovation. C'est de faire tomber toutes ces cloisons dépassées entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, entre l'enseignement supérieur et la recherche. C'est de tous nous mobiliser au service d'une seule et même cause : l'excellence et le rayonnement de la science et de la technologie françaises.
Mesdames et Messieurs,
Je vous remercie de votre attention et de votre fidélité à la mémoire de Pierre-Gilles de Gennes.

