Discours du Président de la République en ouverture de la Foire du livre de Francfort

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Je ne suis pas persuadé que ce soit un véritable présent que de devoir parler après vous avoir entendu. Le protocole m’y incite, je vais donc le faire et j’imagine que pour chacune et chacun ayant ressenti chacune et chacun à sa façon la force de ce que vous venez de dire et de nous montrer, reprendre le fil des discours n’est pas chose aisée mais je vais essayer de revenir aux mots.

Madame la Chancelière, chère Angela, Vos Altesses royales,

Monsieur le Conseiller fédéral,

Monsieur le Ministre-Président,

Monsieur le Ministre plénipotentiaire, Monsieur le Maire de Francfort,

Monsieur le Directeur de la Foire du Livre, Monsieur le Président du Börsenverein, Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs, chers amis,

Je suis très fier et heureux d’être devant vous aujourd’hui et d’être ici peut être le porteur de voix de beaucoup de visages que je reconnais ou imagine dans cette salle et je voulais vous remercier, Madame la Chancelière, pour l’accueil que vous nous avez réservé, vous remercier, Monsieur le Maire, pour l’accueil dans votre ville et remercier tout particulièrement les organisateurs de cette Foire du Livre, le directeur comme le commissaire général.

Vous accueillez aujourd’hui la France et vous accueillez avec elle la Francophonie et vous accueillez surtout celles et ceux qui ont décidé, choisi ou que la vie a conduits à s’exprimer, agir, penser, écrire en français. Je voulais vous dire cher Wajdi Mouawad qu’il y a beaucoup d’auteurs, d’éditeurs dans cette salle qui ont aussi leur part de bris de verre dans la bouche et que ce que vous avez exprimé est ce qui fait la langue française. Elle n’appartient pas à celles et ceux qui sont nés Français, elle appartient à celles et ceux qui, décidant d’en prendre les mots, décident de dire ce qu’ils ont vu, vécu, imaginé et décident qu’ils n’aboieront plus pour dire dans cette langue, même si c’est la langue d’un refuge.

Et cette langue a toujours été forte et elle l’est de plus en plus à mesure qu’elle accueille et qu’elle accueille justement les imaginaires du monde entier qui décident d’y transmettre. Et ce que vous avez décidé d’honorer, Madame la Chancelière, Monsieur le Directeur, Monsieur le Commissaire général, ce sont toutes celles et ceux qui ont fait ce choix et qui ont décidé de passer dans la langue française.

Alors, pour résumer le sens de ma présence, permettez-moi de me réfugier dans une anecdote de notre Histoire commune. C’est un jour de janvier 1830 dans cette ville. Alors qu’il discutait avec son ami ECKERMANN, GOETHE est porté par un enthousiasme presque inédit. Il n’est plus tout à fait jeune mais il proclame son « Faust » dans la ville. C’est en tout cas ce qu’ECKERMANN raconte. Et avec un enthousiasme presque renouvelé parce qu’il le dit en français. Parce que GOETHE, qui avait alors passé les 80 ans, a reçu la traduction de son « Faust » par Gérard de NERVAL, jeune poète français de 18 ans. Et il eut alors cette phrase étonnante : « En allemand, je ne peux plus lire le « Faust » mais dans cette traduction française, chaque trait reprend sa fraîcheur, chaque trait me frappe comme s’il était tout nouveau pour moi. » 20 ans plus tard, Gérard de NERVAL entreprenait un voyage en Allemagne, il passait par Francfort et il décidait d’honorer la statue de GOETHE et de visiter sa maison natale avec un respect ému qu’il décrira lui-même.

Toute l’histoire de la relation entre la France et l’Allemagne est là, il suffit de tirer le fil, de dérouler l’immense écheveau du dialogue qui a construit nos deux pays, nos deux peuples, nos deux cultures et pouvoir réaccueillir la France, la francophonie ici après 28 ans, c’est en reprendre ce fil parce que notre Histoire commune n’existerait simplement pas sans cette immense rumeur des esprits qui sont depuis des siècles entrés en conversation, qui se sont lus, se sont répondus, se sont influencés, se sont parfois disputés, sont devenus amis, se sont respectés.

Notre XVIIIe siècle est plein de ce dialogue. L’encyclopédie française n’est pas française, elle est dans les controverses incessantes que les uns et les autres mènent : des réponses à KANT, des discussions avec GRIMM et de tant d’autres controverses qui font toute l’Europe de l’époque et des guerres, des rivalités, des tragédies insondables sont venues déchirer ce dialogue ou plutôt ont essayé de déchirer ce dialogue. Elles ont plusieurs fois réduit à néant les liens tissés entre nos deux nations mais jamais, jamais la haine ni la vengeance n’ont pu définitivement ruiner cette relation fondamentale qui fait que France et Allemagne, depuis des siècles, avancent ensemble, se répondent, dialoguent.

Cette relation, elle s’enracine dans l’Europe médiévale, dans votre Charlemagne qui est aussi le nôtre, Monsieur le Maire, dans l’humanisme de la Renaissance et depuis que nous sommes Français, nous avons écouté avec attention et fascination les voix venues d’Allemagne et toujours les Allemands ont entendu et compris les voix venues de France. Et ce lien intime, immémoriel, il lui a fallu un viatique qu’illustre cette scène de la vie de GOETHE que j’écrivais tout à l’heure. Ce viatique, ce fut le livre.

C’est dans et par le livre que France et Allemagne ont construit leurs connaissances mutuelles : récits de voyageurs, contes anciens, poésies, romans, philosophie, rien de l’autre ne nous est étranger. Nous ne comptons plus les lecteurs, critiques, herméneutes qui, de part et d’autre de nos frontières, ont passé à la radiographie la plus rigoureuse les œuvres venues de l’autre côté et depuis des siècles, nous ne cessons de nous lire, de nous traduire, de nous interpréter. Et les querelles, les critiques les plus virulentes, les polémiques n’ont fait que renforcer notre lien. Et je dois bien le confesser ici, il est des Allemands qui, de la langue et de la culture française, ont une connaissance plus vive que n’importe quel Français et l’inverse est vrai aussi.

Qui a mieux compris BAUDELAIRE que Walter BENJAMIN ? En tout cas, je dois dire qu’adolescent français, j’ai compris, je crois, un peu mieux BAUDELAIRE grâce à un philosophe allemand. Qui a mieux entendu NIETZSCHE qu’André GIDE ? Quel était le meilleur passeur de ces contes médiévaux de l’Allemagne que Michel TOURNIER ? Nous avons de part et d’autre de nos frontières eu ces critiques, ces passeurs, ces conteurs qui ont fait que de l’intimité de nos pays, certains nous comprenaient parfois mieux que nous.

De tout cela, de cet héritage, de ces chemins de travers, de ces voies enchevêtrées, nous sommes, vous êtes, Mesdames et Messieurs, les dépositaires. Et cette Foire du Livre qui nous réunit aujourd’hui n’est pas un salon professionnel, n’est pas une occasion commerciale ni une entreprise diplomatique, même si je vous remercie de tout cela et si je remercie celles et ceux qui ont tout fait pour que ce moment soit rendu possible. C’est le lieu central essentiel où se manifeste ce qui nous unit. Ce que vous honorez de votre présence, c’est ce moment où nos deux pays se regardent pour ce qu’ils sont, deux nations vivantes qui pensent le monde, qui regardent autour d’elles, qui interrogent, qui construisent un regard nécessairement divers et pluriel et qui partagent, échangent, discutent, choisissant pour cela encore et toujours et je dirais même envers et contre tout le livre.

C’est, pour paraphraser FLAUBERT, ce que nous avons de meilleur. De meilleur pour nous, de meilleur pour nos enfants, de meilleur pour le monde qui nous entoure car le soin que nous portons à nos écrivains, à nos poètes, à nos intellectuels, à nos dramaturges et, bien entendu, à tous nos artistes dans tous les domaines, c’est ce que nous avons de plus précieux dans le monde tel qu’il va et vous venez à l’instant l’un et l’autre de le montrer à nouveau. C’est ce qui interroge les consciences, bouscule le confort. Nous n’avons en vérité rien de mieux à opposer à toutes les tentatives contemporaines d’ériger entre les hommes des murs infranchissables, de semer dans les consciences la défiance et la haine, de réduire les esprits aux basses eaux du fanatisme et du dogmatisme.

Le livre, l’intelligence du langage, son exigence, parfois son âpreté, ce qui nous fait revenir aux mots, c’est ce qui nous empêche d’être enfermés dans des identités qui sinon nous séparent. C’est ce qui empêche de céder à la peur, à la brutalité, à ce qui désunit. Le livre, c’est ce qui, passé de main en main, parole silencieuse de l’auteur au lecteur, permet de tenir ces consciences dans ce dialogue critique, émouvant, incessant. Rien ne sera de long terme comme l’est le livre. Rien ne sera aussi efficace que le dialogue des livres et la conversation des écrivains et à nous donc de faire que cette conversation soit toujours plus vivante, plus féconde et de voir dans chacune et chacun l’expression de nos peurs, de nos conquêtes, de nos paysages, de ce qui nous dépasse.

Depuis des siècles, entre France et Allemagne, c’est un tête-à-tête d’une richesse inouïe et pour que cela perdure, nous devons chacun continuer à considérer que l’apprentissage de nos langues respectives est une priorité absolue. Je veux défendre la langue française, je la défends, mais en ce qu’elle est une nation plus large que la France et en ce qu’elle est un continent où chaque morceau qui se conquiert ne se prend pas contre un autre mais dans l’accueil de l’autre. Mais la langue française n’est forte que dans le multilinguisme. L’identité de la langue française n’est pleinement pensée, vécue que lorsqu’elle se frotte aux autres langues, à leur traduction, à leurs connaissances. C’est pourquoi j’ai voulu que dès la rentrée de cette année, nous puissions partout, partout où c’était souhaité et possible et dans toutes les classes de la République où c’était le cas naguère et encore davantage rouvrir des classes bilangues.

Depuis le mois de septembre, il y a plus de 550 000 jeunes Françaises et Français collégiens qui apprennent l’allemand parce que la francophonie est plus forte quand elle se construit dans ce dialogue entre les langues européennes et en particulier entre nos langues, parce qu’elle s’irrigue en profondeur et parce que la francophonie ne vit que dans ces frottements, que dans ces passages.

C’est aussi pour cela que je souhaite que nous puissions déployer encore davantage les programmes Erasmus pour que la moitié au moins des jeunes Français ait, avant leurs 25 ans, passé six mois dans un autre pays d’Europe. C’est possible et nous le ferons. Et pour que, bien entendu, les jeunes Françaises et les jeunes Français puissent continuer à apprendre l’allemand encore davantage mais puissent choisir d’aller se frotter à toutes les langues de notre Europe car il n’est pas de langues mineures, comme il n’est aucune culture mineure, parce que notre diversité est un réservoir inépuisable. Et je souhaite que nos jeunes parlent ainsi au moins deux langues européennes mais en parler trois ou quatre n’est pas un objectif inatteignable.

Oserai-je dire ici que je souhaite aussi que nous fassions revenir dans le giron des langues européennes le russe qui parcourt toute la culture européenne ? N’ayons pas peur des cultures qui sont à l’orée de l’Europe. L’Europe s’est construite dans ce multilinguisme qui a fait chacune de nos langues fortes, chacun de nos imaginaires nourris de ces passages. L’émerveillement que j’évoquais tout à l’heure en citant GOETHE, c’est à peu près celui dont je me souviens d’anciennes lectures de Benjamin CONSTANT ou de Madame de STAËL, à peu près la même émotion. CONSTANT disait qu’il finissait par s’ennuyer dans le français mais que dans l’allemand, il retrouvait la vigueur des sensations, des émotions et dans son « Adolphe », c’est exactement cela dont il s’agit. Il ne parle pas d’aboiements mais du silence de la relation amoureuse et de l’émotion la plus forte et il n’en sort que par l’allemand, la langue de l’ami mais qui redonne au français tout son sens.

Alors, oui, je veux que notre Europe, dans ce projet de refondation qu’avec la chancelière, nous voulons porter, soit faite de ces langues multiples, de nos connaissances mutuelles, soit faite d’une volonté forte pour nos étudiants, soit faite de ce projet de porter 10 véritables universités européennes d’ici à 2022 avec un programme commun, avec un socle commun où, en licence, en master et en doctorat, nos étudiants auront un lieu européen ainsi construit. Cette université d’Europe, elle ne sera pas dans un endroit dont nous nous disputerons la localisation selon les pays. Non, elle sera dans plusieurs endroits d’Europe ! C’est ça le sens même de l’universalisme de nos universités. C’est pour cela aussi que je veux que nos cursus en collège, en lycée soient repensés pour que, partout en Europe, nos jeunes puissent circuler, que ce processus de Bologne que nous avons supporté pour nos universités, nous puissions, pour toutes celles et ceux qui le veulent, le faire en Europe pour qu’au collège et au lycée, nous ayons un processus commun qui permette aux plus jeunes et à leurs parents de voyager entre nos pays et nos langues.

La connaissance des langues, c’est la connaissance des livres et c’est le rôle éminent que jouent les traducteurs et je ne peux ici parler devant vous sans leur rendre l’hommage que nous leur devons parce que traduire, c’est faire le premier geste d’abord de nos diplomates, c’est faire parfois d’ailleurs le cœur de ce qu’ils font, c’est lever les incompris ou les malentendus, c’est parfois d’ailleurs lever les petits malentendus, c’est passer. Sans traducteurs, le multilinguisme n’existe pas et donc nous devons beaucoup, nos deux pays, à celles et ceux qui traduisent, qui d’un texte à l’autre, ne font pas deux réalités qui s’ignorent mais deux textes qui vont ensuite se répondre dans leur part de semblable et leur irréductible part d’incompréhensibilité, d’intraduisible, comme diraient quelques-uns d’entre vous dans cette salle.

Mais malgré ces intraduisibles et parce qu’il y a ces intraduisibles qui sont nos sentiments, nos Histoires embarquées, le fait que nos mots sont le produit de nos Histoires, nous devons infiniment à nos traducteurs. Jamais le moindre logiciel ne pourra remplacer le talent de Peter HANDKE traduisant René CHAR ou de JACCOTTET traduisant HÖLDERLIN. Jamais parce que c’est dans les silences, c’est dans les mots qu’ils décident de ne pas traduire, c’est dans la respiration de la phrase qu’est la traduction. C’est dans le malentendu compris que le clin d’œil se trouve.

Tout cela, nous le devons à nos traducteurs et donc nos pays non seulement ont besoin des langues partagées, mais de la traduction par le livre et de la part d’intraduisible qui est en lui. C’est pourquoi je souhaite que nous puissions l’un et l’autre, pour ce qui concerne nos deux langues, continuer à encourager ce beau travail de la traduction et je souhaite, avec l’ensemble des éditeurs français, que nous puissions, au-delà du travail remarquable que vous conduisez d’ores et déjà aujourd’hui, redonner plus de noblesse encore à celles et ceux qui traduisent et, avec Madame la Ministre de la Culture, nous allons recréer un vrai prix de la traduction en langue française et vous accompagner, vous, éditeurs, vous, auteurs, vous, traducteurs, dans ce beau travail pour le mettre plus encore en valeur.

Mais au-delà de ce dialogue essentiel entre la France et l’Allemagne, c’est avec madame la Chancelière, pour la culture, pour nos langues, pour nos livres que nous voulons nous battre. Il n’y a pas d’Europe sans culture. Et vous avez eu l’amitié de faire référence au discours que j’ai prononcé après que nous ayons beaucoup parlé, avec madame la Chancelière, Chère Angela, quand j’ai parlé de ce qui unit l’Europe, j’ai parlé de la culture. Il n’y a pas d’espace au monde, si vous vous figurez bien les choses, où il y ait autant de langues, autant de cultures, autant de petites séparations que le cœur de notre Europe.

L’Europe, et peut-être plus encore la Mitteleuropa en son sein, c’est l’endroit où il devrait y avoir le plus de conflits au monde. Je vous rassure, c’est pendant longtemps l’endroit où il y a eu le plus de conflits au monde. Mais nous avons réussi à inventer les équilibres et la paix, par la culture. Par le fait que ce qui venait de l’autre n’était plus perçu comme quelque chose qui menaçait notre identité, mais comme une part d’altérité qui la nourrissait.

Cette Europe des traducteurs, des passeurs, des langues multiples, des livres, cette Europe des cafés dont parle ce puits de sciences connaissant toutes nos langues qu’est George STEINER, cette Europe-là, c’est celle de l’intelligence et de la culture qui a vaincu les guerres.

C’est l’Europe d’ERASME qui a eu raison de toutes nos divisions ! C’est l’Europe de ZWEIG revisitant ERASME. Considérez que notre continent était le « Palimpseste » non pas simplement de division, mais de cette culture qui nous unit. Oui, refonder l’Europe suppose aussi non pas simplement de défendre notre culture, ou comme certains le disent parfois, de défendre une « exception culturelle » ! Moi, je n’ai rien à défendre ! Je n’ai que des choses à conquérir. Et je n’ai pas d’exception à porter ! J’ai parfois des exceptions que certains voudraient nous opposer, à combattre !

Nous avons une Europe de la culture à conquérir. Nous avons un continent, le vaste monde, que l’Europe doit pouvoir porter par les imaginaires qu’elle invente ! Par ce que nos auteurs, chaque jour, créent, inventent, écrivent, par notre capacité à porter les langues de l’Europe à travers le monde !

Alors oui aujourd’hui, il y a des formidables inventeurs qui ont mis à notre service de nouveaux usages, et que le numérique nous offre. Ce sont de formidables opportunités économiques, et nous allons les saisir. Et nous avons aussi des protections à créer ! Des règles nouvelles à inventer parce que notre continent doit créer les règles de droit qui auront à régir ce monde du numérique.

Mais celui qui véhicule n’est pas celui qui crée ! Celui qui propage n’est pas celui qui écrit ! Celui qui permet de partager encore plus largement – ce qui est une chance immense – n’est pas celui qui imagine ! Et donc oui, les auteurs, ceux qui ont, au sens étymologique du terme, la véritable autorité dans ce système, ce sont ceux qui inventent, ceux qui traduisent, ceux qui font et portent un peu de cette civilisation que ces nouveaux usages nous permettent de propager.

Nous nous trompons si nous pensons que la technologie est ce qui doit régner sur l'imaginaire. Nous nous trompons si nous pensons que nous devrions nous défendre de manière presque recroquevillée sur nous, pour protéger telle ou telle exception, comme le fruit d'un passé lointain. Vous êtes là ! Vous avez une parole à porter ! Elle et vibrante, elle est dure. Vous avez chacune et chacun vos univers, mais c'est cela qui a une valeur ! C'est cela ce qu’un jeune Allemand ou une jeune Française vient chercher ! Et donc nous protégerons, dans les débats européens d'aujourd'hui et de demain, la part qui est due aux auteurs, les droits des auteurs, des traducteurs, des journalistes, de celles et ceux qui expriment une conscience, portent une création ! Mais non pas comme s'il s'agissait de défendre une exception, parce que c'est ce qui nous tient ! Parce que c’est ce qui a construit notre propre conscience politique, ses controverses, sa critique et ce dont nous avons besoin. Et nous nous battrons même contre des exceptions qu'on veut parfois nous opposer pour réduire ces droits ! Parce qu'ils doivent être pleins et entiers.

Et nous nous battrons aussi, dans les mois qui viennent, pour que cette vision européenne de ce qu'est l'intimité, le secret, la valorisation de nos données, puisse être pleinement portée, non seulement dans notre continent, mais à travers le monde, et pour que ce que nous avons construit à travers les siècles, ce qui nous fait nous, soit ainsi défendu.

L'Europe de la culture, c'est aussi celle des musées, c'est aussi celle de notre patrimoine, c'est aussi celle qui fait que ce n'est pas seulement le livre, mais nos pierres, les témoignages de nos sensibilités multiples, nos peintures, nos œuvres musicales qui sont également à défendre, et nous aurons plusieurs initiatives à prendre avec la chancelière, pour les Assises du patrimoine européen, pour prendre des initiatives pour notre musique qui nous permet parfois de dépasser certains intraduisibles avec enthousiasme, et nous continuerons à porter la culture, pas comme la défense de quelque chose qui serait menacé, mais comme ce qui est le cœur de ce qui nous tient ensemble.

Vous le savez tous ici, un livre peut être un formidable instrument d'émancipation. Il est chez d'autres un formidable instrument de propagande pour faire peur. Et c'est par là que je veux finir. Je voudrais que, par cet événement, ce lien entre nos deux pays et notre engagement commun pour le livre, la culture, la francophonie et plus largement nos langues, ce soit un peu de ce combat de civilisation, Monsieur le Directeur, que vous évoquiez tout à l'heure. Nous nous sommes battus pour nos libertés, nos libertés individuelles, le droit des intellectuels, les droits des journalistes, et partout nous les défendons, avec la chancelière, pour qu'ils soient là aussi reconquis partout où ils ont perdu de l'espace ; pour que celles et ceux qui le doivent soient défendus.

Mais parce que ce qu'il y a dans nos livres, dans nos langues, c'est un peu de cette civilisation européenne qui est la nôtre. C’est un peu de cette liberté que nous défendons, c'est cette part d'Europe irréductible, c'est pour cela que je crois au combat pour la culture. Parce que nous ne pouvons pas abandonner notre combat, ni aux Américains, ni aux Chinois, ni aux Russes, ni aux Africains, ni aux Sud-Américains, quelle que soit l'amitié que nous leur portons ! Parce qu’il y a en Europe cette espèce de modèle unique où nous croyons dans la démocratie, les libertés individuelles, l'économie de marché, la justice sociale, et ce partage de langue. C'est cela l’Europe. Et donc dans chacune de nos langues, dans chacun de nos livres, il y a un peu de cela.

Pendant ces jours, pensez que vous avez une part de cet imaginaire européen dont nous avons besoin. La bataille que nous avons à conduire pour refonder l'Europe, pour vaincre le terrorisme, pour combattre l'affaiblissement des consciences, le nationalisme agressif qui existe dans chacun de nos pays, c’est cet imaginaire puissant, positif, européen, divers dont nous avons besoin. Ce qui, à chaque instant, ramènera nos concitoyens dans le cœur de ce qui nous a fait, ça n'est pas une leçon de morale, ça n'est pas l'invective, ça n'est pas la mise à l'écart ! C'est de pouvoir retrouver un livre, une part de traduction, un imaginaire qui lui parle, une main tendue qui y aura touché. Votre responsabilité est donc immense dans le projet politique qui est le nôtre.

Et permettez-moi, pour conclure, une petite confession. Certaines et certains dans la salle le savent, je dois beaucoup à un philosophe français qui m'a appris, porté, fait confiance, c'est Paul RICOEUR. Et Madame la Chancelière, Paul RICOEUR avait une drôle d'histoire avec l’Allemagne. Il avait perdu son père pendant la Première guerre mondiale, il fut rapidement pupille de la nation et il fut enfermé dans les camps durant la Seconde guerre mondiale.

Mais Paul RICOEUR, pendant la guerre, a continué à enseigner la Philosophie à ses compagnons, et il avait un livre en allemand de HUSSERL. Et il a traduit au crayon, en marge, le livre pendant toute la guerre. Et je crois, de mémoire, deux ans après la fin de la guerre, la première traduction de HUSSERL, en français était une traduction de Paul RICOEUR. Il avait tout, à ce moment-là, pour tomber dans ce qui pouvait séparer nos deux pays, mais il en avait appris la langue. Il avait eu des professeurs qui avaient tressé ce pont, il avait eu des poètes allemands qui l’avaient ému, il avait trouvé des philosophes allemands ou autrichiens qui l'avaient touché, et convaincu. Et il n'a jamais cessé de défendre la traduction entre nos deux langues et nos deux pays, dans le livre et par le livre.

Et dans ma présence d'aujourd'hui, il y a un peu de ma part de dette – elle est beaucoup plus lourde que cela et je ne la réduis pas aujourd'hui – pour Paul RICOEUR , mais qui est la part de dettes que toutes celles et ceux qui écrivent dans la langue française ont, mais qui fait que nos deux pays sont inséparables, et qui fait que la responsabilité de toutes celles et ceux qui, dans cette salle, écrivent, traduisent, publient, éditent est immense ; parce que vous menez ce combat qui est le nôtre, avec la chancelière, ce combat de civilisation, ce combat moral pour gagner sur ce qui nous unit, contre tout ce qui pourrait nous séparer. Pour gagner sur l'intelligence, c’est le mot qui revient quand tout pourrait conduire parfois à aboyer.

Avec cette Foire du livre, je voudrais que, aujourd'hui à Francfort, nous soyons délibérément, volontairement, irrésistiblement les enfants de GOETHE et NERVAL. Je vous remercie.

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