Discours du Président de la République, Emmanuel Macron, lors de l'inauguration de l'Historial franco-allemand de la guerre 14-18 du Hartmannswillerkopf en présence de Frank-Walter Steinmeier, Président de la République fédérale d'Allemagne

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Rubrique : Europe

Monsieur le Président de la République Fédérale d'Allemagne, cher Frank-Walter,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Madame la Ministre présidente de Rhénanie-Palatinat,

Monsieur le Président du Conseil Régional Grand Est,

Madame la Présidente du Conseil Départemental du Haut-Rhin,

Mesdames et Messieurs les Députés et Sénateurs,

Monsieur le Préfet de la Région Grand Est,

Monsieur le Préfet du Haut-Rhin,

Madame et Monsieur l'Ambassadeur,

Monsieur le Consul Général d'Allemagne à Strasbourg,

Mesdames et Messieurs les Maires, les Elus,

Monsieur le Président du VDK,

Monsieur le Président du Conseil d'administration de la Mission du Centenaire, cher Monsieur KLINKERT,

Mesdames et Messieurs,

Ici, au Hartmannswillerkopf, nous ne venons pas seulement commémorer une des plus violentes et des plus meurtrières batailles de la Grande Guerre. Nous venons respirer l'odeur de souffrance qui règne encore, nous venons goûter l'amertume des combats qui furent livrés, car partout dans ces bois, dans ces sentiers où nous venons de passer quelques instants, dans ces tranchées espacées de quelques mètres, dans ces casernements, ces barbelés, dans cet abri de téléphoniste transpercé de balles et d'éclats d'obus, nous croyons revoir le visage des morts, nous croyons encore entendre leur détresse, nous percevons toute l'absurdité dans laquelle les uns et les autres ont été plongés.

En un an, huit assauts furent donnés. Huit fois, cette montagne changea de main. A chaque assaut, c'était plus d'hommes, plus d'obus, plus de munitions qui étaient engagés dans le combat. Et à chaque assaut, c'était plus de morts, des vagues entières de soldats français et allemands, engloutis par cette montagne, celle qu'on a fini par appeler « la mangeuse d'hommes ».

Les corps étaient absorbés par la boue et par la neige, et ceux qui survivaient étaient dévorés par le froid. Après un an de tentatives sanglantes, les soldats s’enterrèrent dans les tranchées. Allemands et Français, séparés par quelques mètres seulement. Alors commença leur interminable attente.

De tout cela, le voyageur venu ici voit encore la trace. Il n'y eut pas vraiment de vainqueur, au Hartmannswillerkopf. Il y a eu surtout des morts. On ne sait pas exactement combien ; sans doute 30.000, peut-être plus, étaient blessés, près de 50.000. 12.000 combattants reposent sous le bouclier de la crypte, Allemands et Français, mêlés dans l'anonymat.

Nous ne faisons pas un pas ici, sans que ne resurgisse le souvenir de cette violence, et partout, nous percevons la présence de ces disparus. On créa ici une crypte, un hôtel de la patrie, une nécropole, une croix et maintenant un Historial. Cet Historial est le fruit inédit d'une coopération étroite entre nos deux pays, mais aussi de l'implication des collectivités locales françaises, notamment la région Grand Est, le Conseil Départemental du Haut-Rhin et la Communauté de Communes de Thann-Cernay, des Länder allemands, de mécénat privé français et allemand, en particulier le VDK, et de l'Union européenne.

C'est le premier lieu de mémoire totalement binational de la Grande Guerre. Un lieu de mémoire en deux langues, un lieu de deux mémoires. C'est un symbole majeur, et je remercie le président du Comité du Monument du Hartmannswillerkopf, monsieur Jean KLINKERT, de l'énergie sans faille qu'il a déployée pour que cet Historial voit le jour, et avec lui, le Comité scientifique franco-allemand placé sous la responsabilité de Monsieur Nicolas OFFENSTADT et de monsieur Gerd KRUMEICH que nous venons de voir et qui nous ont accompagnés lors de cette exposition, pour la qualité de leur coopération et la haute qualité du résultat obtenu.

Par-delà même l'Historial, c'était en réalité toute la montagne qui porte témoignage. C'est toute la montagne qui est le mémorial de cette bataille, surplombant la plaine d'Alsace comme un mausolée qu'on n’oublie pas. C'est ici, sur le Vieil-Armand, rebaptisé après le premier conflit mondial, qu’au fracas de la mitraille, ont succédé le silence et le recueillement.

Dès le lendemain de la Grande Guerre, ce site reçut des visiteurs venus arpenter ce champ de bataille déjà légendaire pour essayer de comprendre l'horreur d'une expérience que les mots ne suffisaient pas à exprimer. La nature n'avait pas encore repris ses droits, alors. Les sapins étaient encore ces troncs calcinés, plantés sur une terre labourée par les obus. En 1921, un monument fut érigé en l'honneur du 152ème Régiment d'infanterie.

Mais à quoi bon cette mémoire-là ? A quoi bon ces pèlerinages si, dans le cœur des hommes, perdurait encore la rancœur, le nationalisme débridé, le triomphalisme rageur des uns, l'immense désir de revanche des autres ? Et à ce moment-là, ces mémoires-là en étaient encore à ce stade.

Et c'est parce qu’il s'agissait de deux mémoires concurrentes encore ennemies, qu'un autre conflit terrible fut encore possible. Parce qu'il ne suffit pas de se souvenir ! Il faut essayer d'apprendre. C'est toute la grandeur de cet Historial et toute son importance que de lier la mémoire à l'enseignement, et de faire de l'Histoire, la matière vivante de notre présent.

La mémoire allemande et la mémoire française s’y mêlent, comme se mêlent un peu plus loin les ossements de nos soldats. Il n'est parfois plus possible de distinguer, au sein des familles, les destins croisés des uns et des autres, de rattacher à une patrie ce qui fut la réalité d'un territoire.

C'est là un lieu inédit qui doit, à la volonté de nos deux gouvernements et de tous les acteurs réunis ici, de lier ensemble nos histoires au lieu de les séparer. Ce lieu est un lieu de mémoire vive, il nous rappelle qu'il n'est de mémoire utile que si nous savons en tirer les leçons. Et il incarne à lui seul la première de ces leçons qui est la réconciliation.

Rien n'est plus difficile que la réconciliation, car nous croyons trop souvent que l'honneur dû aux morts, c'est de les venger par d'autres morts, de les racheter par de nouveaux sacrifices ; longtemps, nous l’avons cru.

Cette terre d'Alsace, les familles d'Alsace ne le savent que trop, qui, ballottées entre France et Allemagne, vit ses filles et ses fils périr d'un conflit à l'autre, d'un camp à l'autre, vivant cette déchirure au sein parfois d'une même famille, à travers les générations, jusqu'à cette tragique extrémité que fut le sort des « malgré-nous ».

L'honneur dû aux morts, c'est que la mort ne l'emporte pas sur la vie. C'est que la loi de ce monde ne soit ni la guerre, ni la violence, ni la mort. C'est cela, ce que nous crient depuis leur tombeau, les soldats qui furent ici tués. C'est cela que nous disent ces tranchées, ces abris, ces casernements soigneusement entretenus par des citoyens dévoués. Si ces vestiges étaient une exhortation à la guerre, à quoi nous serviraient-ils ? C'est cela, l'enseignement du siècle précédent.

Aujourd'hui, nous sommes jour pour jour, à la veille de la commémoration de la dernière année de la Grande guerre. Cette dernière année doit s'inscrire, plus que jamais, sous le signe de la réconciliation. La présence en ce lieu du président STEINMEIER, en écho à la présence du président GAUCK le 3 août 2014, est à cet égard plus qu'un geste d'amitié. Son engagement dès 2014, dans une réflexion profonde sur la mémoire allemande a été un exemple. Son engagement européen, et j'en témoigne depuis de longues années, est la meilleure réponse, ce que nous voyons ici.

Son engagement dès 2014 dans une réflexion profonde sur la mémoire allemande a été un exemple, son engagement européen et j'en témoigne depuis de longues années est la meilleure réponse à ce que nous voyons ici.

A travers lui, tout le peuple allemand qui nous dit sa fraternité et son respect est là. Par lui, aujourd’hui, j’adresse au peuple allemand le salut fraternel de la nation française et l'expression de notre inaltérable attachement.

Nous mesurons trop ici ce qui nous a séparés pour sous-estimer ce qui, aujourd'hui, nous unit. Au moment où l'Europe doute d'elle-même, au moment où certains de ses peuples expriment leur peur de l'avenir en remettant leur sort entre les mains de dirigeants qui se nourrissent de l'angoisse, la concorde franco-allemande ne doit pas apparaître comme la confiscation de l'idéal européen ; la concorde franco-allemande est au contraire l'exemple le plus éclatant de ce que peut réaliser notre volonté de paix. A un implacable désir de revanche, nous avons substitué au fil du temps une coopération politique, économique, diplomatique scientifique, éducative, une amitié véritable.

Elle s'est nourrie de déchirures, d'un passé que nous avons su dépasser et nous avons su construire ici ensemble ce premier lieu de mémoire commun car au cœur de la refondation européenne que la France et l'Allemagne veulent, à laquelle nous œuvrerons ensemble, il y a et il y aura ce défi de construire une histoire commune. Ce qui a été réussi ici, ça n'est pas de conjuguer des mémoires concurrentes ; c'est de faire œuvre de mémoire et d'histoire en conjuguant ces regards, c’est d’accepter le fait que nous avons un passé en commun, que nous devons savoir re-conjuguer ensemble parce que c'est la base de l'écriture d'un avenir en commun.

Nous avons créé des liens indestructibles entre nos militaires, nos écoliers, nos étudiants, nos chercheurs, nos ingénieurs, nos penseurs, nos artistes, ceux qui nous ont précédés, au sortir du Deuxième conflit mondial lorsqu'ils ont voulu qu’on crée une coopération franco-allemande forte, cette Europe dont tu viens de parler, ont créé l'Office franco-allemand pour la jeunesse comme un des premiers gestes symboliques.

Et le travail que vous menez au quotidien que nous soutiendrons de manière indéfectible, c’est le viatique pour l'éternité de ceux qui sont enterrés.

Dire cela aujourd'hui, à quelques pas des tombes où reposent des jeunes gens de 20 ans abattus il y a cent ans par une balle allemande ou une balle française, la voilà notre plus grande victoire, elle est la plus éclatante qui soit et je dis aux peuples d'Europe que cette victoire est notre victoire à tous qu'elle est aujourd'hui notre patrimoine commun qui fait de l'Europe ce havre de paix et de liberté.

Mais nous touchons ici aussi du doigt combien ce qui est dans nos mains parfois comme une évidence, comme un trésor dont on sous-estime la fragilité est précaire. L'Europe durant des siècles, nos pays durant des siècles ont été traversés par ces conflits fratricides. Les 70 années qui viennent de s'écouler sont un miracle dû au courage, à l'intelligence, à l'esprit de responsabilité des dirigeants et des peuples.

Aussi si nous devons aujourd'hui refonder notre Europe, c'est pour retrouver le sel, la force de cette ambition commune ; c'est pour ne rien oublier de nos cicatrices en commun, de notre mémoire partagée mais c'est pour vouloir refonder autour d'une souveraineté commune, c'est-à-dire d'une Europe qui protège nos concitoyens plutôt qu'une Europe qui se divise dans ses guerres intestines ; c’est vouloir retrouver l'unité de notre projet partagé et de son ambition plutôt que vouloir notre défaite les uns contre les autres, c'est vouloir une Europe démocratique qui réponde aux aspirations de nos concitoyens dans le siècle qui s’ouvre.

Cette refondation, c'est notre réponse ensemble ; c’est le devoir de notre génération qui n'a pas le droit de gérer le quotidien, qui n'a pas le droit de retomber dans les divisions, les guerres intestines le court terme, les commentaires secondaires parce que notre défi est historique, c'est celui de franchir une nouvelle étape, de répondre enfin à ce qui nous a, pendant trop longtemps, divisé.

L’année 2018 nous rappellera que rien de grand ne se fait sans main tendue ; du monde entier, les représentants des combattants de la Grande Guerre viendront ici en Europe honorer leurs morts et célébrer la paix.

J’inviterai très prochainement les dirigeants des pays jadis en guerre à se retrouver le 11 novembre 2018 à Paris mais la réconciliation est aussi nationale. C’est pourquoi autour du 11 novembre 2018, je me rendrai dans les territoires qui furent meurtris par la guerre et qui aujourd'hui sont meurtris par la crise parce que le patriotisme, ce n'est pas s'opposer au reste du monde, c’est faire corps comme nation, comme nation ouverte ; c’est faire vivre le projet républicain dans le projet européen et d'y faire participer tous ceux qui s'en croient exclus, tous ceux qu’on a négligés d'y associer.

C'est pourquoi aussi nous rappellerons au long de l'année qui vient de l'action de Georges CLEMENCEAU, modèle d'engagement qui refit la cohésion nationale et rendit à la France son énergie au moment où elle vacillait.

Je ne cèderai pas pour autant à un irénisme naïf ; l'armistice de 1918 n'a pas mis un terme à la Grande Guerre la guerre. La guerre s’est poursuivie encore sur d'autres fronts que les nôtres mais surtout elle s'est prolongée par d'autres voies, notamment dans les traités qui furent signés par la suite et qui jetèrent du sel sur des plaies vives.

Je sais combien ces traités furent ressentis douloureusement par le peuple allemand ; je sais de quel prix l'Europe toute entière a payé un désir de réparation poussé à l'extrême. Dès le lendemain de la guerre, le monde a basculé de nouveau vers le pire parce que nous avons fait la paix sans nous réconcilier. De cela aussi, nous devons nous souvenir. Il est une dignité des peuples et c'est bien en vain qu'on croit les soumettre quand, en réalité, on les humilie.

Pour comprendre cela, il a fallu une Seconde Guerre Mondiale, plus atroce encore que celle qui devait être « la der des ders », une guerre qui fit des millions de morts, une guerre génocidaire, une guerre qui entailla profondément la conscience européenne et nous laissa exsangues. C'est pourquoi 2018 ne sera pas une année de triomphalisme mais un miroir tendu à notre monde d'aujourd'hui qui si souvent encore choisit la radicalité, la brutalité, la violence comme réponse à des problèmes qui appelleraient bien plutôt le dialogue et la main tendue quel que soit le poids de souffrance que ces problèmes comportent.

La France de 2018 veut se regarder dignement au miroir de 1918 ; notre fierté doit être celle de montrer que nous avons appris, que nous avons tiré les leçons de l'horreur et de la dévastation. Cette leçon, nous devons la réapprendre chaque jour et nous devons la transmettre sans relâche. L'Historial où nous nous trouvons aujourd'hui en est le symbole rayonnant.

Alors oui, la meilleure réponse à cette mémoire partagée, à ces drames, c'est l'amitié entre l'Allemagne et la France. Ce sont ces ponts bâtis entre les femmes et les hommes, entre les familles, entre les jeunesses ; la meilleure réponse, c'est l'Europe, notre Europe.

Je souhaite qu'il soit pour longtemps encore la réponse que nous souhaitons apporter et je souhaite que ce mémorial, cet historial où nous nous trouvons, soit pour longtemps encore la source vive où viendra se tremper la concorde entre nos nations. Nous le devons à notre histoire, nous le devons à nos morts, mais nous le devons surtout, cher Frank-Walter, à notre jeunesse.

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