"Nous avons besoin d'héroïsme politique." Traduction de l’entretien du Président de la République paru dans l’édition papier de Der Spiegel 14/10/2017

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Rubrique : International, développement et francophonie, Nation, institutions et réforme de l'Etat

SPIEGEL : Monsieur le Président, depuis votre prise de fonction au mois de mai, vous avez fait plutôt beaucoup parler de vous dans le monde entier. Le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel, que vous avez lu pendant vos études, voyait dans Napoléon « l’Esprit du monde à cheval ». Croyez-vous qu’un seul homme puisse réellement orienter l’histoire ?

Macron : Non. Chez Hegel, les   « grands hommes » sont toujours les instruments de quelque chose qui les dépasse. D’ailleurs, Hegel en nommant Napoléon ainsi, est assez cruel avec lui, parce qu’il explique que l’histoire dans sa ruse dépasse l’individu. Hegel pense certes que certains hommes peuvent porter à un moment l’esprit du temps, mais qu’ils n’en ont pas toujours conscience.

SPIEGEL : Comment doit faire un président, un homme politique, pour faire avancer les choses, pour changer l’histoire ?

Macron : Je ne crois pas du tout que les grandes choses se fassent de manière individuelle ou par à-coups ponctuels. Je crois au contraire que c’est quand on a compris l’esprit du temps que l’on sait ce qui est nécessaire de faire dans l’instant et c’est seulement quand on a le sens des responsabilités qu’on arrive à les faire avancer. C’est ce à quoi je me suis attaché : essayer d’encourager la France et les Français à se transformer et à progressivement évoluer. Tout cela ne peut fonctionner que collectivement, ensemble. Il faut créer cette coalition des bonnes volontés. Cela vaut aussi pour l’Europe.

(Le chien du président entre dans la pièce)

Macron : Nemo, assis !

SPIEGEL : Nemo… c’est vous qui avez choisi ce nom ?

Macron : Oui. C’est un chien qui a été abandonné petit et qui a passé un an à la SPA. J’avais décidé de choisir un chien à la SPA. Habituellement, les présidents ont des chiens de race. Lui, c’est un chien croisé de labrador et de griffon. Il est adorable. C’est un drôle de destin, n’est-ce pas ? Passer de la SPA à l’Élysée, j’aime cette idée, même s’il ne se rend pas vraiment compte où il a atterri.

SPIEGEL : Depuis cinq mois vous vivez ici à l’Elysée, ce lieu presque mythique. Sentez-vous déjà des changements ? L’infaillibilité ? La mégalomanie ?

Macron : J’essaie de suivre certaines règles. Mais il ne faut pas laisser s’installer des habitudes parce que les habitudes donnent un sentiment de sécurité trompeur.  On ne voit plus certaines choses, et on perd l’essentiel de vue. L’inquiétude et le changement tiennent éveillés.  Ce lieu et, quelque part ma fonction aussi, aident à ne pas avoir d’habitudes parce que la fonction de président de la République est éminemment symbolique en France. Ce n’est pas comparable à chef de gouvernement ou ministre.  Tout ce que l’on fait, tout ce que l’on dit – mais aussi ce que l’on ne dit pas - a soudain un sens. Donc c’est plus exigeant, plus fatigant peut-être, mais je crois que ça va de pair avec l’histoire de cette fonction

SPIEGEL : Et comment c’est de vivre ici ?

Macron : C’est un lieu chargé d’histoire. Les empereurs y ont séjourné, Napoléon Ier comme Napoléon III. Ce fut un palais de président non exécutif sous la Quatrième République et c’est De Gaulle qui l’a réinvesti à cet étage sous la Cinquième. C’est un lieu où le pouvoir a laissé sa trace -  et depuis des siècles, depuis la Révolution. Donc vous êtes le dépositaire de cette histoire. Il y a là une gravitas.

SPIEGEL : Ça semble quelque peu étouffant ?

Macron : Non, parce que l’on peut sortir quand on veut. Je sors, et je dis et fais ce que je veux, même si cela choque parfois certains. On peut naturellement décider d’être étouffé par l’apparat. Mais si on décide de s’en prémunir, on n’est pas étouffé.

SPIEGEL : Il semble que vos prédécesseurs n’y soient pas toujours arrivés ?

Macron : Ce qui est sûr c’est que c’est la fin de l’innocence. Plus rien n’est innocent quand vous êtes président de la République. C’est ça qui change votre vie. Vous pouvez vous permettre le luxe dans la vie normale de faire des choses qui n’ont pas grand sens : vous faites quelque chose – peu importe quoi -, ça n’intéresse personne, mais quand vous êtes président, tout a du sens, tout au moins pour les autres. Tout est important, et donc tout est potentiellement grave. C’est peut-être un peu pesant parfois mais ce n’est pas étouffant.

SPIEGEL : Croyez-vous qu’Angela Merkel éprouve le même sentiment que vous ?

Macron : L‘Allemagne est différente de la France. Chez vous, on est davantage protestant, cela crée une grande différence. A travers l’Eglise, le catholicisme a imprégné de verticalité la société française, donc de haut en bas. J’en suis fermement convaincu : c’est resté jusqu’à aujourd’hui. Cela peut choquer certains – et non, rassurez-vous, je ne me prends pas pour un roi -, mais qu’on le veuille ou non, l’histoire de la France est unique en Europe. On pourrait aller jusqu’à dire : la France est un pays de monarchistes régicides. C’est paradoxal : les Français ont besoin d’élire un roi et ils ont besoin de pouvoir le renverser à chaque instant s’ils le veulent. La fonction présidentielle n‘est pas une fonction normale. Il faut l’assumer quand on l’occupe, mais il faut aussi accepter d’être contesté, d’être vilipendé, d’être brocardé parce que ça va avec l’âme du peuple français. Comme président, on ne doit pas vouloir être aimé. C‘est difficile, bien sûr, car on veut tous être aimés dans la vie. Mais rien de tout cela n’est grave parce qu’à la fin il faut être utile pour le pays et donc le faire avancer.

SPIEGEL : La pratique est souvent différente de la théorie, même pour ceux qui ont réfléchi à l’avance à toutes les étapes ?

Macron : C’est vrai. On peut tout préméditer, tout envisager, mais quand on vit les choses, c’est différent. Pour moi, ce n’est pas d’abord une fonction politique ou technique, mais symbolique. Et pour moi, la vie politique contemporaine doit retrouver le sens du symbole. Pour cela, nous avons besoin d’une forme d’héroïsme politique. Je ne dis pas ici que je veux jouer au héros, mais on devrait redevenir accessible à la volonté d’écrire de grandes histoires. En quelque sorte, le post-modernisme a été la chose la plus grave qui pouvait arriver à nos démocraties. Cette idée, qu’il faut déconstruire, détruire tous les grands récits, n’est pas une bonne idée. Depuis, on se méfie de tout et de chacun. Je m’étonne parfois que les médias soient précisément les premiers à se méfier des grandes histoires. Ils pensent que le travail journalistique est de détruire parce qu’il y aurait forcément quelque chose de vicieux dans la grandeur. La critique est nécessaire, mais pourquoi cette détestation de ce qu’on appelle le grand récit ?

SPIEGEL : Pourquoi ce récit est-il si important ?

Macron : Je pense qu’on en a urgemment besoin ! Qu’est-ce qui fait qu’une partie de notre jeunesse est tant fascinée par les extrêmes, par le djihadisme par exemple ? Pourquoi les démocraties contemporaines ne veulent plus faire rêver leurs concitoyens ? Pourquoi ne devrait-il pas il y avoir un héroïsme démocratique ? C’est peut-être cela notre devoir : une aventure collective à réinventer au XXIe siècle. 

SPIEGEL : On vous critique de plus en plus en France pour vos apparitions distantes. On vous reproche de l’arrogance et de l’hybris.

Macron : Qui a dit ça ? La presse.

SPIEGEL : Pas seulement la presse.

Macron : Avez-vous déjà entendu des gens dans la rue dire : « il est distant » ?

SPIEGEL : Oui.

Macron : Je ne suis pas distant. Quand je suis en déplacement dans le pays, quand je visite une usine, mes collaborateurs me disent au bout de trois heures, que je vais exploser les horaires. Quand je vais à la rencontre des Français, je ne suis pas distant avec les gens, parce que je suis l’un d’eux et ma conception, c’est que le président de la République appartient au peuple français parce qu’il procède du peuple français. Mais voici ce que je fais : je mets fin à la connivence entre la politique et les médias. Comme président, parler constamment à des journalistes, être constamment entouré de journalistes, ça n’a rien à voir avec la proximité et certainement pas avec la proximité au peuple. Vis-à-vis des médias, un président devrait se faire rare.

SPIEGEL : Vous avez prononcé à la Sorbonne un discours sur l’Europe qui a été célébré, une Europe que vous dites vouloir « refonder ».

Macron : J’ai beaucoup d’humilité par rapport à ce discours. On a toujours beaucoup parlé d’Europe. Il y a des choses nouvelles dans mon initiative, mais j’ai aussi repris des réflexions qui existaient déjà depuis un certain temps et avaient été proposées par d’autres.

SPIEGEL : L’humilité n’a pas été considérée jusqu’à aujourd’hui comme votre principale caractéristique.

Macron : La nouveauté, c’est que depuis 2005, depuis le « non » de la France et des Pays-Bas au traité constitutionnel européen, personne n’a plus proposé de vrai projet pour l’Europe. Et certainement pas la France. Quand quelque chose venait, de la part de Wolfgang Schäuble ou de Joschka Fischer, ces propositions allemandes étaient régulièrement mises de côté par la France. Je veux tourner cette page. C’est peut-être une filiation mitterrandienne, qui est d’avoir un vrai projet pour l’Europe. Mes prédécesseurs pensaient au contraire que le plus habile était de ne rien dire pour s’ouvrir le plus d’options possible. Cela peut sembler tactique -  mais c’était peut-être aussi simplement qu’ils n’avaient aucune idée pour l’Europe.

SPIEGEL : Vous proposez de créer de nouvelles institutions, de simplifier les procédures. L’Europe n’est-elle pas plutôt malade d’un problème de mentalités, parce que chacun n’a que ses intérêts propres en vue ?

Macron : Ce que je propose est d’ouvrir un nouveau chapitre européen, de recommencer de façon nouvelle et différente cette aventure, en quelque sorte. Les institutions m’importent assez peu et je pense qu’elles importent assez peu à la plupart des gens. Le problème est que le débat européen était devenu un débat d’experts et de juristes. Mais l’Europe était avant tout un projet politique ! L’UE n’a pas été fondée par des experts, ni par des diplomates. Elle a été inventée par des hommes pétris par le drame de l’histoire. C’est pourquoi, la refondation que j’ai proposée, elle est construite d’abord sur l’idée non pas de parler éternellement des instruments, mais de la finalité.  Que voulons-nous ? Que faire de cette Europe ? Je veux renouveler le rêve européen et réveiller l’ambition pour cela.

SPIEGEL : A quoi ressemble l’Europe dont vous rêvez ?

Macron : Pour moi, l’Europe, consiste en trois choses: la souveraineté, l’unité et la démocratie. Si l’on garde ces trois objectifs et qu’on y travaille de façon unie, alors à cette condition à cette seule conditon, nous pourrons tenir la promesse initiale qui était de garantir durablement la paix, la prospérité et la liberté. Sortons d’une guerre civile européenne qui ne dit pas son nom et où nous regardons nos petites différences en nous demandant si le voisin fait mieux ou moins bien. Nous devons nous lancer dans quelque chose de neuf et sortir de nos tabous respectifs : la France a tenu jusqu’à aujourd’hui à ne pas changer les traités, l’Allemagne ne veut pas de transferts financiers. On doit laisser derrière nous les vieilles façons de penser.

SPIEGEL : Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?

Macron : Je pense que le but, c’est de se dire que nous voulons construire un espace qui va nous protéger et va nous permettre de réussir dans le monde parce que l’Europe, c’est une communauté de valeurs inédite. Elle concilie la démocratie avec l’économie de marché, les libertés individuelles avec la justice sociale. Comment pouvons-nous nous attendre à ce que nos valeurs et cet équilibre unique européen qui s’est développé au cours des décennies, soient défendus par les USA ou les Chinois ? Les défis sont multiples : les migrations et le terrorisme, sont l’affaire de tous. Mais nous devons également penser ensemble la transition énergétique. Sans oublier la numérisation, qui s’accompagne d’un changement profond de société. Nous ne réussirons qu’en avançant de façon unie.

SPIEGEL : Mais comment voulez-vous combiner tout cela ? Comment enthousiasmer les Européens de l’Est pour votre projet et les pays qui montrent de plus en plus de tendances nationalistes et qui ne veulent plus rien avoir à faire avec l’Europe ?

Macron : Je ne crois pas que ce soit vrai. J’étais fin août en Bulgarie. En Bulgarie il y a une envie d´Europe.  N’enfermons pas les gens dans des cases. Ce fut bien souvent d´ailleurs l’erreur de la France de ne pas parler à tout le monde en considérant quelques pays comme négligeables. Je suis convaincu qu’il y a une envie d’Europe. Et lorsque ce n’est pas le cas, à qui la faute ? Aux Européens. On a intégré une forme de défaitisme collectif. Nous laissons uniquement la parole à ceux qui détestent l’Europe et qui veulent l’abandonner.

SPIEGEL : Là vous exagérez.

Macron : J’ai souvent assisté comme sherpa à des rencontres ubuesques dans des institutions européennes ; on disait aux Etats membres, qu’on n’allait pas se réunir en sommet de la zone euro, car cela pourrait contrarier des Britanniques ou des Polonais. Cinq ans plus tard, vous vous réveillez avec quoi ? Les Britanniques qui veulent sortir. Et les Polonais qui s’éloignent de plus en plus de l´Europe. Donc vous voyez bien : moins vous êtes ambitieux, moins on avance.

SPIEGEL : Quelle importance accordez-vous à une bonne relation avec les USA ?

Macron : Je pense que la relation transatlantique est forte et doit le rester parce que les Etats-Unis sont un allié dans le camp de la liberté. Et sur les sujets de sécurité, militaires, dans la zone irako-syrienne ou en Afrique, nous sommes étroitement liés les uns aux autres. Mais il faut qu’on puisse construire une stratégie commune sur d’autres sujets comme l’Iran, la Corée du Nord ou les changements climatiques. Je pense qu’il faut donc beaucoup parler au président américain et lui montrer qu’il y a une voie de coopération possible. Je m’en fais un devoir.

SPIEGEL : Avez-vous peur de Trump ?

Macron : [il réfléchit longuement avant de répondre] : Trump est là et il est le leader d’une puissance mondiale. J’échange avec lui, je lui explique mes vues. Nous avons une relation très chaleureuse et parfois nous partageons des désaccords, parfois des accords, mais je ne cesserai pas de travailler avec lui.

SPIEGEL : Vous parlez d’une Europe unie, mais on a le sentiment que vous agissez volontiers de façon unilatérale, en invitant Trump à Paris en annonçant une médiation française après le référendum d’indépendance kurde dans le Nord de l’Irak, en faisant un grand discours sur l’Europe deux jours après les élections au Bundestag.

Macron : Chaque pays a sa diplomatie. Etre européen ne veut pas dire ne plus avoir d’indépendance ni ne plus prendre d’initiatives. Nous sommes 27. Est-ce que cela interdit à quelques-uns d’être plus ambitieux ? Non, sinon il ne se passe plus rien et vous vous entravez vous-mêmes. Je parle par exemple souvent avec le président Erdogan. J’ai construit une certaine relation avec lui. J’en discute avec la chancelière et lorsque je parle au président turc, je défends des positions européennes. C’est comme ça qu’il faut faire entre partenaires européens. Quant au discours de la Sorbonne, il ne vous aura pas échappé que j’ai attendu les élections allemandes pour le tenir. Je m’étais étroitement concerté avec la chancelière et je lui ai parlé à la fin de la campagne électorale ainsi qu’au moment des résultats. Elle a même eu le texte de mon discours avant.

SPIEGEL : Et avez-vous ensuite changé quelque chose à votre texte ?

Macron : J’ai pris en compte plusieurs choses et volontairement laissé ouvertes les options de mise en œuvre technique de certains points. Je me méfie de certains débats politiques, qui parfois font échouer les projets pour des détails techniques. Mais nous sommes d’accord sur le principe. La chancelière est d’accord avec moi sur l’objectif et l’orientation de mon discours. C’est très important pour moi. L’essentiel, c’est d’avoir l’ambition commune de faire quelque chose de nouveau pour l’Europe. Je ne voulais surtout pas provoquer des débats en Allemagne qui auraient conduit la chancelière à devoir prendre ses distances avec mon discours. Nous avons pu éviter cela, grâce à une coopération étroite et une concertation parfaite.

SPIEGEL : « La France doit permettre à l’Europe de devenir leader du monde libre », avez-vous récemment dit. Ça ne ressemble pas non plus à quelque chose de très modeste.

Macron : L’ambition n’est jamais modeste. Si être modeste, c’est vouloir réussir moyennement avec ce qu’on a, je vous confirme que ce n’est pas ce qui m´intéresse. La France a une position particulière. Elle est la puissance nucléaire de l’Europe continentale et un membre permanent du conseil de sécurité. Mais cela n’a du sens que si on se conduit en Etat membre de l’Europe. La France seule, ne peut pas jouer ce rôle. Il doit être compris comme celui de la France en tant qu’une partie de l´Europe. J’y ai toujours été très attaché. Notre rôle international dépend d´une Europe forte. Et une Europe forte dépend d’une capacité française à en partager le leadership avec d’autres, dont l’Allemagne.  Quand la France est faible sur le plan économique, quand elle ne fait pas de réformes, elle n´est pas crédible. Et donc l´Europe pèse moins au niveau international. C’est tout ça, que je veux changer. La France a besoin d’une Allemagne forte et d’une chancelière forte. Et l’Allemagne a besoin d‘une France forte.

SPIEGEL : Le premier ministre canadien Justin Trudeau nous a dit dans une interview qu’il apprenait beaucoup d’Angela Merkel. C’est pareil pour vous ?

Macron : J’échange très souvent avec Madame Merkel. On se parle au moins une à deux fois par semaine depuis que je suis élu. On s’envoie des messages très régulièrement et nous avons eu beaucoup de réunions ensemble. J´ai beaucoup de respect pour elle. Même si nous avons des différences.

SPIEGEL : De quel point de vue ?

Macron : Nous n'avons pas la même histoire, ni le même parcours, et en même temps il y a une volonté absolue de nous comprendre mutuellement. Moi j'ai beaucoup d'amitié pour votre chancelière. Je la trouve très courageuse, c'est pour cela aussi que j'ai beaucoup de respect pour elle. Mais je sais aussi qu'elle a vu des présidents français fonctionner depuis 12 ans maintenant, donc j'essaie toujours de me figurer toutes les erreurs qu’ont commises mes prédécesseurs pour ne pas les répéter.

SPIEGEL : Y a-t-il malgré toutes les différences, quelque chose qui vous réunit tous les deux ?

Macron : Oui, absolument. Nous sommes l'un et l’autre très méthodiques, nous aimons les détails. [le conseiller Europe présent dans la pièce opine avec insistance] On est parmi les rares chefs d’État ou de gouvernement autour de la table qui prenons des notes. Moi j’ai toujours été quelqu’un de très méthodique parce que j’aime bien aller dans les détails concrets pour comprendre. Et elle est pareille, et moi j’apprécie beaucoup cela chez elle. J’aime beaucoup les discussions que nous avons justement là-dessus.

SPIEGEL : Vous avez bien 23 ans de moins que la chancelière allemande. Avez-vous toutefois le sentiment que votre relation est celle de partenaires sur un pied d’égalité ?

Macron : Absolument. Je lui dis par exemple que nous ne pouvons pas arrêter l’Europe au stade où elle est, que nous devons avancer. Je pense que nous sommes complémentaires.  Là où j'ai beaucoup de reconnaissance, c'est qu'à aucun moment elle ne freine mon élan ni mon ardeur. Elle me dit : je ne vais pas jouer à celle qui a déjà tout vu, tout connu.

SPIEGEL : On vous sent presque un peu amoureux.

Macron : Nous avons construit une relation très forte et je n'aurais jamais fait le discours de la Sorbonne sans être en accord avec Angela Merkel sur les points essentiels.

SPIEGEL : Elle n’est donc pas non plus pour vous le sphinx politique qu’elle est pour beaucoup d’Allemands qui continuent d’avoir le sentiment de ne pas véritablement connaître leur chancelière ?

Macron : Non, et je dirais même que Madame Merkel incarne le destin de l’Allemagne au XXe siècle. Ce n'est pas à moi de juger sa place dans l‘histoire, mais je pense qu'elle est la chancelière de la réconciliation allemande avec l'Europe. Elle représente une Allemagne qui réussit la mondialisation, qui assume son rôle en matière de politique étrangère et de défense. Je trouve qu’elle a eu un comportement courageux sur les réfugiés. Donc je pense vraiment que c'est la chancelière de la réconciliation. Et je souhaite qu'elle puisse être la chancelière de la refondation européenne, en lien étroit avec le rôle que je jouerai.

SPIEGEL : Craignez-vous qu’une coalition Jamaïque puisse gêner votre projet européen ? La montée de l’AfD va aussi certainement compliquer les choses.

Macron : Je ne crois pas et je l'ai dit aussi à la Chancelière. Face à un parti d‘extrême droite, il y a trois réactions possibles. La première c'est de faire comme si cela n'existait pas et de ne plus oser d‘initiatives politiques par peur que ce parti ne se tourne contre vous. En France, beaucoup l'ont fait, et nous avons vu que ça ne marche pas, parce que les gens qui vous soutiennent ne se retrouvent plus dans les discours de votre parti. Et on crée une audience toujours plus importante pour l’extrême-droite. La deuxième réaction c‘est d’être fasciné et de courir après l’extrême-droite.

SPIEGEL : Et la troisième option ?

Macron : C’est de dire : ce sont eux mes vrais ennemis et de mener alors la bataille contre eux. C'est exactement l'histoire du deuxième tour de l’élection présidentielle en France. Et moi j'ai donné ce témoignage à nos amis allemands : ne soyons jamais timides avec l’extrême-droite. Regardez mon cas. Le Front National était beaucoup plus élevé que l’AfD, madame Le Pen a obtenu à la fin 34% des voix, 34% ! J'ai défendu l'Europe, une société ouverte, toutes mes valeurs et aujourd'hui, le FN est très affaibli. On ne les entend plus dans les débats parce que nous avons porté le fer.  Et donc, c'est le moment d'être audacieux ! La seule réponse à l‘AfD c'est l'audace, c'est l'ambition.

SPIEGEL : Sérieusement, comment voulez-vous faire adhérer à ce projet un électeur de l’AfD qui se sent menacé par la mondialisation, par l’Europe ?

Macron : Il faut démontrer que l’Europe protège les gens. Je pense que la montée de l’AfD peut être une opportunité qui nous oblige à clarifier des choses. Beaucoup de partis, en Europe, comme les partis classiques en France, ne sont plus des vrais ciments. S’agissant de la coalition, je suis convaincu que la chancelière a la volonté et l’ambition nécessaires. Je voudrais, dans mes déclarations, être très prudent sur ses négociations en cours, mais tant les Verts que le FDP ont dans leur ADN le soutien à l'Europe. Et j'ai été très satisfait de voir que les dirigeants de ces deux partis se sont montrés, dans leurs déclarations publiques, très positifs sur le projet européen. J’ai noté aussi l’enthousiasme de Wolfgang Schäuble pour la refondation européenne. J‘ai donc de l‘espoir.

SPIEGEL : L’hebdomadaire Le Point vous a décrit comme « la dernière chance de la France ». Cela vous pèse ?

Macron : Non, sinon je n’aurais pas engagé cette bataille. Et s'il n'y avait pas eu cette énorme pression, je n'aurais pas été élu. Un des candidats habituels l'aurait emporté. Mais cela veut dire aussi que je ne peux pas voir de répit.  J'avais intitulé mon livre Révolution. Et c‘est effectivement ce qui se passe. La France vit un moment de transformation dans l'éducation, sur le marché du travail et sur les retraites. Il s‘agit d‘une révolution culturelle.

SPIEGEL : Beaucoup de Français vous voient comme le représentant d’un monde qui n’est pas le leur. Vous qualifiez ces gens de « fainéants » ou vous leur dites la semaine dernière qu’ils devraient chercher du travail plutôt que de manifester et de créer le chaos. Pourquoi faites-vous cela ?

Macron : Depuis que je suis entré dans la vie politique, on me fait ce procès. Il y a des gens qui veulent vous accrocher comme les entomologistes accrochent les papillons morts en disant : regardez, c‘est le banquier qui n'aime pas les gens. Si c’était le cas, je ne serais pas là ! Je ne suis pas arrogant avec les Français, je suis déterminé. En campagne, j’ai parcouru tout notre pays. J‘aime mon pays et les Français. J’aime débattre avec eux, j’aime les convaincre. Et mon devoir quotidien c’est de me battre pour mes concitoyens, mais aussi de ne rien céder à la démagogie, à la complaisance et au mensonge.

SPIEGEL : La gauche française voit en vous un néolibéral dur qui protège sa caste ?

Macron : Qu'est-ce qu'il faut faire pour réconcilier la France aujourd'hui ? Pour certains, il suffit de distribuer de l'argent public, c'est ça ce qu'attendent certains, à l’extrême gauche notamment. Ils pensent qu’aider les gens, c’est leur distribuer de l’argent. Or c’est un raisonnement faux parce que cet argent, ce n’est pas moi qui le distribue, mais les générations à venir. Donc c’est mon devoir de dire : quelque chose doit changer. Je parle de façon très directe aux gens, je parle clair pour qu‘il n’y ait pas de malentendus. Je crois à notre nouvelle initiative sur la formation continue et l’apprentissage. Pour les Français qui ne sont pas nés dans un milieu favorisé, c’est cela qui veut vraiment dire les considérer et les aider.

SPIEGEL : Ce sont précisément ces Français qui ne peuvent pas comprendre non plus pourquoi vous voulez supprimer l’ISF.

Macron : Pourquoi ? Parce que l’ISF, ça ne leur apporte rien. L’ISF n’existe pas en Allemagne ni ailleurs en Europe. On veut faire l’Europe et garder l‘ISF en même temps? Et qu’est-ce qui fait que des créateurs d’entreprises s’en vont et que nous perdons des emplois ? On n’aidera pas les plus démunis si ceux qui sont en situation de faire réussir le pays s’en vont. Je ne le fais pas pour aider les riches comme disent certains. Mon prédécesseur a taxé comme jamais les gens qui avaient de l’argent et qui réussissaient. Que s’est-il passé ? Ils sont partis. Bilan des courses, est-ce que l’on a réduit le chômage ? Non.

SPIEGEL : Vous connaissez la puissance des symboles. Supprimer l’ISF est un acte symbolique avec lequel vous rassemblez toute la gauche contre vous.

Macron : J‘assume totalement cette décision. Moi, je ne suis pas né dans l’aristocratie politique ou de la banque. Je suis un enfant de la classe moyenne de province française. Et si les gens m’avaient dit c’est mal de réussir ou m’avaient mis des barrières, je ne serai pas là où je suis aujourd’hui. Et moi, je veux qu’il y ait des jeunes qui puissent réussir dans notre pays. Quelle que soit leur solution de réussite : artistique, familiale, entrepreneuriale… Et je ne céderai en rien au réflexe triste de la jalousie française. Car cette jalousie paralyse notre pays. On ne créera pas d’emplois s’il n’y a pas d’entrepreneurs. Ce n’est pas l’État qui va les créer par décret.

SPIEGEL : Vous étiez cette semaine en Allemagne et avez ouvert la foire du livre de Francfort avec Angela Merkel. Qu’apprenez-vous sur votre pays quand vous lisez des auteurs français contemporains comme Michel Houellebecq, Virginie Despentes ou Patrick Modiano ?

Macron : Houellebecq est certainement l‘écrivain qui décrit le plus les phobies, les peurs de notre époque. Il réussit peut-être mieux que tout autre à représenter le caractère post-moderne de nos sociétés. Chez lui, il s’agit ici des possibilités de la génétique, là de l’islamisme, tout cela avec une touche d’absurdité. Cela le conduit à ne pas exalter la peur, mais montrer que nous ne vivons jamais loin de l‘absurde. Je trouve que c’est très fort par exemple dans Soumission. Ce jeu avec l’absurde fait de lui un auteur à part. Ces peurs que décrit formidablement bien Houellebecq, je les appelle « passions tristes »". Patrick Modiano par contre est l’auteur de la mélancolie, d’un certain Paris avec une obsession de la Deuxième Guerre mondiale ainsi que des traces qu’elle a laissées dans la société.

SPIEGEL : Que lisez-vous d’autre ?

Macron : Les auteurs de la francophonie m’intéressent beaucoup. J’aime beaucoup Kamel Daoud par exemple. Meursault, puis Zabor démonstration d’abord d’une passion pour la langue française et d‘un rapport à l’écriture qui est extrêmement spécial, le rapport de ceux qui, vivant de l’autre côté de la Méditerranée, se raccrochent à toute l’histoire, à la civilisation, parfois à nos valeurs, par la langue.  De la même façon, Leila Slimani, qui est marocaine, vivant en France maintenant depuis plusieurs années, a écrit des livres très forts, là, récemment encore, sur la situation de la société française, sur nos sociétés contemporaines. Je pense que la lecture et la littérature peuvent aider une société à mieux se comprendre.

SPIEGEL : Votre Premier ministre écrit des romans, votre ministre de l’Economie également. Quand paraît votre premier roman ?

Macron : Je les écris, mais pour le moment je les garde dans mes tiroirs. J’ai toujours écrit. Le seul livre que j’ai publié c’était au moment de la campagne, le livre Révolution où il y avait une partie qui était un peu plus personnelle, une autre qui était un peu plus politique. Et je n’ai jamais été content de ce que j’écrivais, dont trois romans, incomplets à mes yeux.

SPIEGEL : Qu’est-ce qui leur manquait, ce n’était pas assez bon ?

Macron : Dans la vie politique, l’insatisfaction se soigne, ou au moins se combat, par l’action. Et donc comme vous ne pouvez ne pas être totalement satisfait, vous allez continuer à faire, à avancer. Dans la vie littéraire, à un moment donné, il faut mettre un point final et donner à lire ce que l’on a écrit. Je trouve ça difficile. C’est sans doute de l’orgueil, mais de ce fait, je n’ai jamais publié. J’y viendrai, après.

SPIEGEL : C’est d’abord votre grand-mère qui vous a sensibilisé à la littérature, à la lecture ?

Macron : C’est vrai. L’histoire de ma grand-mère, c‘est l’histoire d’une jeune femme provinciale française, qui par la connaissance et l’aventure accède à un poste qui était celui de proviseur du collège en province. C’est une génération où on voyageait peu. Elle a dû faire deux voyages, pas plus. Mais elle croyait en l’Europe, elle voulait l’Europe. Mais elle lisait beaucoup et elle connaissait très bien la mythologie, la littérature, les classiques. Et c’est donc plutôt cela qu’elle m’a transmis. Et puis la conviction qu’on peut se battre pour avoir une place dans la société.

SPIEGEL : Vous souvenez-vous du premier livre allemand que vous avez lu ?

Macron : Mon père lisait lui Günter Grass. Et donc c’est lui qui m’a ouvert à la littérature allemande. Le premier livre que j’ai lu écrit par un auteur allemand, je crois que c’est Grass.

SPIEGEL : Quel livre était-ce ?

Macron : Attendez, je ne veux pas dire une bêtise, j’ai lu Goethe dans l’édition bilingue et après il y a beaucoup de philosophie. Mais je pense qu’en effet en littérature allemande, contemporaine, ce fut Grass et Süsskind.

SPIEGEL : Le parfum ?

Macron : Oui, mais aussi La contrebasse. De Grass, naturellement le tambour. Après, Thomas Mann m’a accompagné plusieurs années, quand j’étais étudiant en littérature. J’ai entrepris plusieurs fois de le lire en allemand mais je n’y ai jamais réussi. La poésie allemande m’a toujours beaucoup touché en particulier le romantisme.

SPIEGEL : Et qu’en est-il de la musique, des compositeurs allemands ?

Macron : Je vivais dans une famille qui était très attachée à la musique, à la musique allemande de Bach jusqu’à Beethoven. J’ai beaucoup joué du piano et surtout Bach. J’ai beaucoup aimé l‘interprétation de Glenn Gould. D’ailleurs le master class que je devais faire était sur Le Clavier bien tempéré. C’est un univers en soi, cette musique a une telle profondeur, une telle intimité, elle est à la fois émouvante et intemporelle. Ce que j’aime chez Bach, c’est qu’il n’y a pas de fioritures. Il y a quelque chose dans sa musique comme dans les tableaux de Latour, une espèce de dénuement extrême et qui oblige à se départir de toute vanité. Le plus génial est Mozart. Quand je dis ça, je dis, évidemment, une banalité. On a beau vouloir jouer au snob, à la fin, c’est simplement comme ça. Quand Daniel Barenboim est venu récemment à Paris, nous en avons parlé. Même lui préfère jouer Mozart. Je trouve que Mozart a quelque chose en musique de ce qu’est Rimbaud en littérature.  Ce sont des gens qui sont parvenus à créer des choses que personne n’avait faites avant eux. Ce sont des génies absolus. On reconnaît leurs harmonies entre mille. Il y a quelque chose de très puissant dans la musique allemande. C’est aussi pour ça que j’ai, le jour de mon élection, choisi une musique allemande à la signification européenne : j’ai marché, accompagné par la musique d’un Allemand sourd…

SPIEGEL : …Beethoven naturellement, la 9e symphonie…

Macron : … dans la cour du Louvre, au son de l’hymne européen.

SPIEGEL : Et depuis, à quoi ressemble votre vie ?

Macron : Je fais énormément de voyages - en France, en Europe -, dans le reste du monde. Quand il n’y a pas d’obligations protocolaires, pas de rendez-vous le soir ou des dîners avec des collègues ou autres, il y a beaucoup de dossiers sur lesquels je travaille ici le soir.

SPIEGEL : Est-ce qu’il arrive que vous retrouviez assis ici dans ce salon avec votre femme, à lire ?

Macron : Oui, nous avons réussi jusqu’à présent à préserver une certaine intimité. Il y a au moins un soir semaine où nous nous voyons. Quant à la lecture, je ne l’ai jamais abandonnée. Donc je lis tous les soirs. Toujours. Le soir, la nuit ou quand la journée me le permet quand il y a des déplacements. J’ai toujours lu.

SPIEGEL : Vous avez dit à plusieurs reprises que la famille de votre femme Brigitte, vos enfants, vos sept petits-enfants étaient votre roc, votre base. Y a-t-il de la place pour eux à l’Elysée ?

Macron : Oh oui. Nos enfants et petits-enfants viennent nous rendre visite régulièrement, les petits courent dans le parc à l’extérieur. La première fois quand ils sont venus, ils étaient encore intimidés par les lieux. Mais ils y sont maintenant tout à fait à l’aise. Je pense que c’est important que ces lieux soient vraiment habités.

SPIEGEL : Avez-vous changé beaucoup de chose depuis que vous y avez emménagé ?

Macron : Tout. Le bureau par exemple n’avait rien à voir précédemment. Il y avait ici un très grand tapis, beaucoup plus de meubles. Nous avons tout allégé, modernisé, nous avons donné plus de place aux artistes contemporains. Je veux ouvrir ce palais. Ce soir, nous organisons un concert.  On invite des classes de quartiers défavorisés et le personnel de l’Élysée et leurs familles - 200 personnes - qui normalement n’auraient jamais accès à cette maison. Habiter un lieu comme celui-ci cela veut dire le partage avec d’autres. 

SPIEGEL : Monsieur le Président, nous vous remercions pour cet entretien.

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