Remise des insignes de Commandeur de la légion d’honneur à M. Amartya SEN

Monsieur le Professeur,

C’est un privilège que de vous remettre cette distinction au nom de la République française. Vous qui en avez reçu de très glorieuses, notamment le Prix Nobel, Vous êtes un économiste – non. Vous êtes un sociologue – non. Vous êtes un philosophe – pas davantage. Vous êtes un grand penseur, un humaniste qui avait fait la synthèse de toutes les sciences pour arriver à la conclusion morale qui permettait à l’économie d’aller mieux, à la sociologie de mieux comprendre les sociétés qu’elle prétend décrire et également à la philosophie de trouver un moment matière à pouvoir être un vecteur pour la décision publique.

Monsieur le Professeur, vous êtes Indien, Indien de naissance, Indien de cœur, Indien de conviction.

Vous êtes né à Santiniketan, berceau de la culture bengali, la ville du poète Tagore. Et vous suivez donc la trace de cette grande âme parce que vous êtes tous les deux distingués par le Prix Nobel, lui pour la littérature, vous pour l’économie.

Vous êtes Indien, même si vous vivez sur tous les continents, vous avez réussi à conjuguer l’attachement à votre pays avec votre vocation à penser le monde.

Vous êtes aussi un grand ami de la France, et vous avez enseigné à Sciences Po, à Polytechnique, et vous avez même, me dit-on, quelques attaches avec le Bordelais, c’est-à-dire, la région de France qui produit l’un des meilleurs vins du monde.

Vous nous avez appris, en revisitant l’héritage d’Adam Smith, que l’économie ne se réduisait pas à la logique du marché mais qu’elle était une « science morale ».

Vous avez cherché à déterminer comment procéder pour promouvoir la justice. Ça tombe bien - c’est également notre démarche. Vous y avez mis tout le temps nécessaire puisque vous avez commencé à partir de la Théorie de John Rawls, qui fut à un moment votre maître, pour essayer de définir vous-même ce que pouvait être le chemin vers la justice.

La justice ne peut pas se limiter à une institution, aussi parfaite soit-elle, ou à un ensemble de règles, aussi optimales soient-elles. Pour vous, la justice doit prendre pour point de départ les situations réelles, pour pouvoir mieux éliminer les « injustices réparables », celles-là même que nous avons sous les yeux.

Vous montrez toutes les difficultés pour y parvenir et vous concluez que pour atteindre la justice, faut-il avoir encore une analyse objective pour chaque société.

C’est votre fameuse métaphore de la flûte. Flûte que trois enfants réclament et se disputent. Le premier, parce qu’il prétend qu’il est le seul à savoir en jouer, et qu’il a donc droit d’avoir cette flûte. Le second, parce qu’il est pauvre et qu’il n’a pas d’autre jouet, et que donc la flûte lui appartient. Et le troisième qui veut en avoir également l’usage parce qu’il a été le fabricant de cette flûte. Alors, à qui donner la flûte ? C’est un dilemme qui existe dans toute société. Qu’est ce qui est juste face à une telle réclamation ? Les trois enfants ont des revendications fondées : celui qui sait jouer, celui qui n’a rien et celui qui l’a fabriquée. Quel est le bon chemin ? Il n’est pas tracé d’avance. Dès lors, c’est à la démocratie de définir non pas une justice absolue mais de choisir ce qui est le plus utile à la société.

Voilà votre œuvre. Partir de la réalité, utiliser le débat public, pour éclairer les choix, pour fonder une hiérarchie acceptée. Ce que vous appelez le « gouvernement de la discussion ».

Vous ouvrez ainsi aux décideurs politiques, où qu’ils soient, des horizons pour l’action. L’objectif, à vos yeux, c’est de permettre à chacun d’aller vers une liberté positive.

Et qu’est-ce donc une liberté positive ? C’est la possibilité de choisir sa propre vie, de développer ce que vous avez appelé les « capabilités », qui vont bien au-delà des compétences, bien au-delà des capacités. C’est tout ce qui peut permettre à un individu de se perfectionner, de s’élever, de se mettre en possibilité de choisir sa vie.

Merci pour cette leçon. Elle nous sert également dans les pays développés afin de permettre que toutes les « capabilités » puissent être rassemblées pour rendre plus harmonieuses nos sociétés et plus fortes nos économies.

Vous dites aussi qu’il y a deux façons de voir l’humanité : soit comme une population inerte, qui se contente de produire et de consommer pour satisfaire ses besoins ; soit comme un ensemble d’individus doués d’une capacité de raisonner, de liberté d’action, et de valeurs. Et c’est cette seconde conception qui nous unit. Parce qu’elle nous permet de ne pas mesurer le progrès simplement à travers un agrégat, celui de la croissance, de la production mais de dégager des indicateurs nouveaux du développement humain, qui prennent en compte le bien-être, la santé et l’éducation, la lutte contre les inégalités. Et c’est là, Professeur, que vos travaux ont ré-inspiré l’ensemble des institutions internationales, et notamment pour déterminer les objectifs du millénaire.

Merci donc, Professeur, d’avoir permis par les indicateurs d’améliorer les interventions des politiques publiques pour atteindre de meilleurs objectifs.

Vous avez montré, enfin, que la liberté est loin d’être le privilège de l’Occident, que la liberté est plus étendue que le suffrage universel, que la liberté c’est la pluralité des inspirations, des cultures, que la démocratie ne se juge pas simplement à ses institutions mais aux possibilités qui sont données aux citoyens de faire entendre leur voix, leur capacité de choix, et toujours leur liberté de choisir leur existence.

Vous êtes un universitaire, un enseignant, et donc vous êtes conscient que la jeunesse est la force des Nations, que l’éducation, la connaissance, le savoir, permettront d’élever les « capabilités » des générations futures et, là encore, la priorité que vous ouvrez, celle de l’éducation. C’est la nôtre.

Pour toutes ces raisons, Monsieur le Professeur, Monsieur le Prix Nobel, Monsieur l’économiste, Monsieur le sociologue, Monsieur le philosophe, Monsieur le grand humaniste qui nous soit possible de rencontrer, c’est avec beaucoup d’émotion pour votre engagement en faveur d’une science économique tournée vers le développement humain ; Pour l’invitation à la synthèse des connaissances, comme à la synthèse des continents ;

Pour tout votre travail pour la liberté, pour la justice ;

Pour l’amitié entre la France et l’Inde à laquelle vous contribuez ;

Pour toutes ces raisons ; Professeur Amartya SEN, au nom de la République française, nous vous faisons commandeur de la Légion d’honneur.

 

 

 

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