Avril 2014

Intervention du président de la République lors de la cérémonie d'hommage national à Pierre MAUROY

Mesdames, Messieurs,

Madame, chère Gilberte MAUROY,

Peu d’hommes, même éminents, peuvent s’enorgueillir d’avoir fait l’histoire de leur pays. Pierre MAUROY est incontestablement de ceux-là. Non par la durée de son gouvernement – un peu plus de trois ans – mais par les circonstances dans lesquelles il eut à agir et par les choix qu’il eut à faire.

Pierre MAUROY fut en effet le « premier Premier ministre » de l’alternance sous la Vème République après l’élection de François MITTERRAND, le 10 mai 1981. Il forma, en juin 1981, un Gouvernement de l’Union de la Gauche. C’était une formule inédite depuis 1947.

A la tête du pays, il engagea de grandes réformes qui demeurent, encore aujourd’hui, comme autant d’acquis, de la décentralisation à l’abolition de la peine de mort, de la 5ème semaine de congés payés à l’instauration de l’impôt sur les grandes fortunes. Il accorda le droit de partir à la retraite à 60 ans à ceux qui n’avaient plus le temps d’attendre, tant la vie les avait usés.

Ce destin exceptionnel, rien ne le disposait à l’accomplir mais tout le conduisait à en rêver.

Pierre MAUROY était un enfant du peuple. Aîné de sept enfants, il avait grandi dans un village de mineurs. Le centre de sa vie, c’était l’école de la commune, l’école de la République où son père était instituteur. Pour lui, aimer le peuple, ce n’était pas le flatter et encore moins l'abuser. Aimer le peuple, c'était le respecter. C'était le servir.

Il s’y était préparé à sa façon.

Sa formation, ce fut l’Ecole Nationale d’Apprentissage, « son ENA à lui ». Son apprentissage, ce fut le syndicalisme, pour défendre les engagements des professeurs du technique. Sa culture, ce fut le socialisme. Il en avait embrassé très tôt la cause.

Le socialisme, il en épousera tous les rôles. Jeune cadre de la SFIO, il fonda avec François MITTERRAND le Parti d’Epinay en 1971. Il fut le Premier secrétaire en 1988, puis – consécration suprême à ses yeux – il succéda à Willy BRANDT en 1992, à la présidence de l’Internationale Socialiste. Jusqu’à la fin de la vie, jusqu’à son dernier souffle, il anima la fondation Jean JAURES, pour bien marquer la continuité de son engagement.

Sa terre, c’était le Nord, c’était Lille.

Devenu maire en 1973, il modernisa sa ville, la transforma, la tourna vers l’Europe. Lille dont il fit, avec la Communauté urbaine, une grande métropole économique et culturelle. Lille, c’était sa fierté, son refuge, sa ressource. Lille, c’était sa capitale. La capitale des Flandres. La capitale de son cœur.

Mais si nous sommes rassemblés aujourd’hui, ici dans ce lieu, ce n’est pas simplement parce que Pierre MAUROY fut un enfant du peuple, un socialiste, un élu local d’une dimension exceptionnelle. Non ! Si nous sommes réunis, c’est parce que Pierre MAUROY est entré dans l’histoire. Pour avoir été l’artisan de grandes conquêtes sociales et de libertés nouvelles. Sûrement. Rien que pour cela, il a sa place.

Mais il a surtout fait des choix, des choix essentiels dont nous sommes les uns et les autres – quelle que soit notre place dans la vie politique – les héritiers.

Le choix du réformisme, d’abord. Pour Pierre MAUROY, réformer ce n’était pas renoncer. C’était réussir. Réformer, c’était se défaire de l’illusion des mots pour passer à la vérité des actes. Réformer, ce n’était pas céder à la réalité, c’était la saisir à la gorge pour la transformer. Pour Pierre MAUROY, réformer c’était inscrire la gauche dans la durée.

Et pour y parvenir, il lui fallut faire face. Faire face aux espoirs et aux attentes sans limites, après vingt-trois ans dans l’attente de l’alternance. Faire face aussi aux difficultés, aux défis du monde, d’un monde nouveau qui commençait à émerger. Faire face aux impatiences et aux colères.

Il lui fallut assumer. Et Pierre MAUROY assuma le sérieux budgétaire, le blocage des prix et des salaires, les restructurations industrielles. Des décisions qui lui coûtèrent, surtout quand lui, l’homme du Nord-Pas-de-Calais, il lui fallut fermer le dernier puits de mines, lui qui entreprit de moderniser les laminoirs de Lorraine. Oui, cela lui coûtait, mais il sut prendre ces décisions parce qu’il les savait non pas inévitables, mais nécessaires pour reconvertir, redresser et repartir.

Il avait surtout compris que le destin de la France passait par l'Europe. Que faire "cavalier seul" pouvait finir en une cavalcade sans lendemain. Qu'il fallait donc faire la France en construisant l'Europe.

Tout était lié. Par facilité ou commodité de langage, on désigna cette orientation d’un même mot : « la rigueur ». Et le même homme, Pierre MAUROY, qui avait été choisi par François MITTERRAND pour incarner la volonté de changement, conçut, engagea, appliqua cette politique. Il n’y voyait pas de contradiction. Il n’y en avait d’ailleurs pas. La rigueur, c’était la condition pour poursuivre la réforme, le changement.

Le rôle historique de Pierre MAUROY se révéla dans ces semaines décisives du printemps 1983, lorsque se jouèrent le sort de la France et l'avenir de l'Europe. Il sut convaincre François MITTERRAND, avec le concours de Jacques DELORS, pour rester dans le système monétaire européen et, ainsi, préparer la création de l’euro.

La vie de Pierre MAUROY est une belle leçon politique pour l’ensemble des Français. Elle nous montre que l'on peut avoir le sens des responsabilités et conserver son idéal. Que l'on peut servir l'intérêt supérieur de l’Etat et garder ses valeurs. Que l’on peut concilier la justice sociale et l’ambition économique. Que l'on peut porter la modernité et préserver son authenticité. Que l'on peut défendre les classes populaires et travailler pour tous les Français. Que l'on peut être fidèle à sa tradition et préparer l’avenir. Que l’on peut faire de grandes réformes et faire preuve de réalisme. Que l'on peut se révéler homme d'Etat et demeurer homme du peuple. Que l'on peut être patriote et Européen. Que l’on peut exercer les plus hautes fonctions et rester un « militant ».

Pierre MAUROY avait cette formule citant KIPLING. Il disait : « Dans ce monde, il y a ceux qui restent chez eux et puis il y a les militants ». Il se méfiait des idéologies, mais il croyait aux idées, à celles qui entraînent, à celles qui mobilisent, à celles qui élèvent. Et notamment à l’éducation populaire qui le conduisit à créer, jeune homme, une institution qui demeure aujourd’hui : la Fondation Léo LAGRANGE.

Pierre MAUROY, c’était une stature imposante, une voix chaude avec des phrases longues, des intonations tumultueuses. Pierre MAUROY, c’était un visage bienveillant, solide, ferme. Mais Pierre MAUROY, c’était aussi un homme d’une grande finesse.

Finesse d’esprit, avec une intelligence des gens et des situations. Il voyait tout et parfois ne disait rien ou il le gardait pour lui et le confiait plus tard. Sans acrimonie, car Pierre MAUROY n’avait pas besoin d’être méchant pour être craint. Finesse politique pour parvenir habilement – quelques fois dans des circonstances laborieuses – à ses fins.

Oui, Pierre MAUROY avait de l’élégance, de la subtilité. Ses mains, longues, interminables, blanches qui, telles deux oiseaux, accompagnaient ses discours, étaient par elles-mêmes aussi le reflet de sa personnalité. Sa force et sa finesse : c’est cet alliage qui lui donnait la « sérénité du couvreur sur le toit » pour reprendre une belle formule de Léon BLUM pour qualifier les bâtisseurs.

Pierre MAUROY aimait les gens et les gens l’aimaient. Il avait cette qualité rare de prendre du temps, y compris avec les humbles. Il savait raconter les histoires, émouvoir par les mots, donner ses impressions. Il avait le sens de la camaraderie comme d’autres ont le sens de la chevalerie. Il n’était pas familier, mais il était chaleureux.

Mesdames, Messieurs,

Madame,

Rendre hommage à Pierre MAUROY, c’est faire l’éloge du courage en politique, de la constance et de la fidélité. Fidélité à ses origines, fidélité aux ouvriers, fidélité à son parti, fidélité à ses amis, à ses idées, à sa ville, à son pays, fidélité à l’Europe. Oui, fidélité à ce qui fait le sens d’une vie, l’accomplissement d’un destin, la contribution à l’Histoire.

En ce moment où tout s’achève, je repense à l’ultime ligne du dernier livre que Pierre MAUROY publia. Il écrivait : « Les hommes passent avec le reste. Mais les justes causes, elles, ne meurent jamais ».

Mesdames, Messieurs,

C’est en servant ces causes, c’est en les servant bien que nous serons, à notre tour, fidèles à Pierre MAUROY, à la République et à la France.

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