Intervention de M. le Président de la République, commémoration du débarquement en Normandie

Caen (Calvados) -- Mercredi 6 juin 2012

Mesdames, Messieurs,

Les Ministres,

Les Ambassadeurs,

Le Maire, Cher Philippe,

Monsieur le Président de la région Basse-Normandie, Cher Laurent,

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Messieurs les Chefs d'état-major, les officiers,

Monsieur le Directeur, qui m'avez fait visiter ce mémorial,

Mesdames, Messieurs, qui m'avez attendu, accompagné, suivi, et pas simplement pour ce Mémorial et cette visite,

Chers amis,

Je tenais aujourd'hui à être à Caen, dans ce Mémorial, en cet anniversaire du 6 juin 1944.

C'est mon premier déplacement comme Président de la République, dans un moment qui pour la Nation représente un symbole. Celui du premier pas, qui a conduit à la Libération de notre territoire. C'était il y a soixante-huit ans.

C'était un jour de printemps.

C'était un matin d'accalmie après la tempête et la pluie, comme aujourd'hui.

155 000 hommes s'étaient embarqués de l'autre côté de la Manche, venant d'Angleterre. Ils défendaient la liberté au point d'être disposés à lui faire le don suprême, le plus cher, celui de leurs jeunes vies.

C'est à chacun de ces hommes, aujourd'hui, que je pense. A chacun, qui, dans les barges approchant des côtes, amenait au fond de lui-même ses affections, ses espérances, ses peurs. A tous ces hommes qui livraient surtout leur courte existence au feu du combat.

Je pense également au peuple français qui les attendait depuis longtemps. Il subissait depuis quatre années le poids de l'humiliation et de la douleur de l'Occupation.

L'aube du 6 juin 1944 n'était pas comme les autres. Elle annonçait la fin d'une nuit qui avait duré 1500 jours. Les nuits de l'Occupation.

Ce matin-là, 722 navires de guerre, 4266 bâtiments de transport avançaient vers les plages. Ils avaient été précédés par des parachutistes qui, courageusement, avaient commencé à préparer les travaux qui allaient organiser le Débarquement. Ils constituaient l'armée de la paix. Cette armée-là allait l'emporter par son intelligence, par sa bravoure, par sa ténacité et aussi par la ruse qui a consisté à faire croire aux Allemands que c'était dans un autre lieu qu'était prévu le Débarquement, que celui de la Normandie.

Ainsi, au soir du 6 juin 1944, notre pays, la France, cessait d'être entièrement occupé. Les troupes de la liberté posaient le pied sur le sol de notre territoire. Elles traçaient le chemin. Elles ouvraient l'espoir. Charles de GAULLE pouvait déclarer : « Voici que reparaît le soleil de notre grandeur ».

Je veux exprimer ici, encore aujourd'hui, 68 ans après, la gratitude de la France à ceux qui ont rendu cette Libération possible.

Ces hommes venaient de 12 pays.

Des Etats-Unis, qui ont consenti le sacrifice d'un si grand nombre de leurs enfants -soldats, parachutistes, marins, aviateurs-, dans les bocages de notre Normandie, qui ont perdu leur vie. La France leur doit beaucoup. Elle le sait. Elle ne l'oubliera pas. Je dis bien jamais.

Mais il n'y avait pas que des Américains. Il y avait aussi des Canadiens, des Belges, des Néerlandais, des Tchèques, des Polonais, des Danois, des Norvégiens, des Australiens, des Luxembourgeois, des Néo-Zélandais, et des Grecs, qui étaient venus aussi offrir leur vie pour notre propre liberté.

Je salue la Grande Bretagne qui, pendant si longtemps, fut seule contre la barbarie et qui ne s'est « jamais rendue ». Londres fut, pendant quatre ans, la capitale de l'Europe libre. Et un homme, Winston CHURCHILL, a tenu bon pour que nous puissions nous aussi être prêts pour le combat avec le général de GAULLE et la Résistance.

Je salue également les Russes, qui, de l'autre côté du continent européen, à l'est, se battaient de toutes leurs forces pour faire échec à l'hitlérisme. Inclinons-nous devant la mémoire des 21 millions de Russes -- je dis bien 21 millions !- qui sont morts dans une impitoyable guerre contre l'Allemagne nazie.

Et je salue cette France qui a sauvé la France, je parle de la France libre, celle qui sut redresser la tête, relever le drapeau, libérer notre propre sol.

Mes pensées vont, en cet instant, vers les commandos de KIEFFER qui ont débarqué en Normandie le 6 juin.

Mes pensées vont également vers la Résistance. Ces hommes et ces femmes qui n'imaginaient pas d'autre solution, d'autre issue, d'autre voie que de se battre pour l'honneur de la patrie.

La Résistance française a joué un rôle éminent dans le succès du débarquement. Si, le 5 juin 1944, la Résistance n'avait pas dynamité 500 ponts, si les bases arrières n'avaient pas permis de ruiner les systèmes de communication de l'occupant, alors, les Alliés n'auraient sans doute pas gagné la dure, la grande, la glorieuse bataille de Normandie. Merci aux Résistants français.

Et puis, il y a eu le sacrifice de la Normandie. La Normandie où vous vivez aujourd'hui. La Normandie où certains sont nés. D'autres sont venus, plus tard. La Normandie qui a été un champ de bataille, qui le fut pendant cent jours.

Pendant ces cent jours, deux millions de soldats se sont mêlés à un million de civils: voilà la réalité humaine qui a été vécue à cette époque. La bataille a commencé le 6 juin, et elle allait continuer jusqu'au 29 août. Au total, 38500 soldats auront été tués parmi les Alliés. Il y eut 158 000 blessés, 19 000 portés disparus et les Allemands auront perdu 69 000 hommes, 140 000 d'entre eux aussi ont été blessés et 210 000 faits prisonniers.

Et puis il y a les civils qui sont décédés dans cette terrible épreuve : 20 000 en Normandie.

Oui, votre région a souffert, Caen en particulier. Plus de six maisons sur dix furent détruites; Caen perdit plusieurs milliers de ses habitants.

Hommage aussi à la solidarité de la population, qui en ce mois de juin 44 a fait bloc et je pense notamment aux équipes d'urgence de la Croix rouge, qui ont porté le premier soutien, le premier accompagnement à cette population qui n'avait plus de maison.

C'est de la bataille de Normandie que se décidait en définitive la bataille de France. De Dinan à Rennes, de Laval au Mans, d'Alençon à Chartres...

Quelques semaines plus tard, les troupes américaines et françaises débarquaient en Provence.

A la fin du mois d'août, c'était le 25 août, Paris était enfin libéré. Mais il fallut encore près d'un an, après le sacrifice des soldats du Débarquement, pour que s'ouvrent les portes des camps de concentration et d'extermination. Et ce ne fut que le 8 mai 1945 que l'Allemagne nazie capitulait. Ainsi, c'est le Débarquement de Normandie qui a permis la victoire et rendu possible la paix.

En évoquant la mémoire de tous ces soldats, de tous ces civils qui sont morts, je veux m'adresser aux plus jeunes d'entre vous, ils sont venus nombreux, je les en remercie aujourd'hui. Je voudrais -- c'est le message de ce 6 juin 2012 - que ce souvenir, que nous célébrons, ne soit pas seulement une fidélité par rapport aux anciens, aux générations passées, mais que ce soit un acte de clairvoyance par rapport au danger qui nous menace, d'exigence par rapport à la morale publique, à la dignité humaine, et de conscience que nous n'avons pas terminé dans la belle bataille, dans la grande bataille pour l'humanité.

Je voudrais aussi que ce jour du 6 juin soit un moment de transmission.

Si un jour, il nous arrivait d'oublier les héros du Débarquement, de la bataille de Normandie, alors nous oublierions pourquoi nous vivons.

C'est le sens ce Mémorial de Caen, voulu par Jean-Marie GIRAUD, maire à l'époque et qui a été inauguré en 1988 par François MITTERRAND. C'était aussi un de ses premiers déplacements de président de la République réélu ce qui fait une différence par rapport à ma propre situation. Il avait fait cette promesse avant de connaître le sort des urnes, il l'avait faite à Jean-Marie GIRAUD et à Louis MEXANDEAU et il leur avait dit : je viendrai quelle que soit ma situation et le vote des Français, je viendrai pour l'inauguration de ce Mémorial. Je suis venu pour constater que ce Mémorial est un très grand succès populaire. Bravo à ceux qui en ont eu l'idée et qui l'ont bâti. En effet, 400 000 visiteurs viennent ici chaque année et parmi eux 100 000 enfants. Le Mémorial s'exporte à l'étranger, inspirant nos voisins, il développe même des programmes jusqu'aux Etats-Unis. Et il le fait, toujours, au nom de l'avenir. Car la mémoire n'est pas une nostalgie, elle n'est pas une glorification du passé. Elle est aussi la pensée du présent et la préparation de l'avenir.

La mémoire se définit par la capacité de nous élever tous ensemble au-delà de nous-mêmes pour la mémoire devienne Histoire.

La mémoire doit savoir survivre aux témoins des évènements eux-mêmes et trouver encore les mots quand les voix des survivants se sont éteintes. Cet enjeu de la poursuite, de la continuité, de la transmission, c'est celui de la génération qui arrive.

La mémoire, ce sont aussi des lieux. Et j'apporte tout le soutien de l'Etat à l'initiative prise par la Région de Basse-Normandie, en faveur de l'inscription des sites du débarquement au patrimoine mondial de l'humanité.

La mémoire, ce sont des dates, autant d'étapes dans la marche du temps. Ce sont des rites qui doivent être respectés. C'est pourquoi je suis très attaché aux anniversaires, aux anniversaires d'événements, de drames, mais aussi de faits glorieux, à l'anniversaire du débarquement allié. Je tiens à ce que le 6 juin soit, chaque année, dans notre pays, un moment important de cohésion nationale et de solidarité internationale. Et je souhaite que nous préparions dès maintenant, comme le Mémorial a commencé de le faire, les cérémonies du 6 juin 2014. Ce sera le 70e anniversaire, ce sera l'occasion de nous rassembler, en Normandie, avec les représentants de tous les peuples qui ont combattu ici. Et j'inviterai donc tous les chefs d'Etat et de gouvernement des nations qui ont vu un certain nombre de leurs enfants morts ici, je les inviterai à participer aux cérémonies du 6 juin 2014.

La mémoire, c'est l'enseignement. Et une nouvelle fois, je mesure la responsabilité des professeurs qui doivent expliquer, faire comprendre, accompagner les jeunes esprits, leur dire que la barbarie a été possible au XXème siècle et qu'elle peut revenir au XXIème. Nous en avons des traces, nous en avons des signes. Ces enseignants qui doivent éclairer le sens de l'histoire, fixer des repères moraux à des générations qui parfois peuvent les perdre et qui permettront de reconnaître les failles de toutes les civilisations, qui peuvent s'engloutir dès lors qu'elles ne sont plus fidèles à des valeurs ou à des principes.

La mémoire, c'est aussi la recherche, l'innovation, retrouver les traces de ce qui s'est produit, et innover pour que les informations puissent être connues de tous avec les nouvelles technologies, avec internet. Et je sais que ce Mémorial de Caen est une belle illustration de tout ce qu'il est possible de faire pour donner de l'information, avec la librairie en ligne, avec les audio-guides, avec les ateliers pédagogiques.

Enfin mon dernier message, la mémoire, c'est aussi savoir d'où l'Europe vient et où elle doit aller.

Cette région, la Normandie, est couverte de tombes d'enfants de l'Europe toute entière. Je pense aux cimetières britanniques de Banneville ou de Bayeux, non loin de Colleville-sur-Mer où reposent les frères d'armes américains. Mais je pense au cimetière allemand de La Cambe. Tous ces jeunes Européens ont été les victimes d'une barbarie, celle du nazisme. Tous les Européens qui sont les enfants de ceux qui ne sont pas morts doivent être capables 68 ans après, d'inventer une Europe de paix, de solidarité et de progrès.

 

Seule l'émergence d'une conscience européenne commune nous prémunira contre le retour de la haine du nationalisme, de l'extrémisme, du populisme. Et donc nous devons être à la hauteur de celle et ceux qui nous ont précédés dans le combat européen.

Je n'ai qu'un vœu à formuler ici, et je l'exprime une fois encore en me tournant comme chef de l'Etat vers la jeunesse qui doit être la grande priorité du quinquennat qui s'ouvre.

Vous, jeunes de France, qui n'avez jamais rien connu que la démocratie et la paix, soyez à la hauteur de ceux qui ont eu la volonté de sauver la paix et de préserver la démocratie.

Car la mémoire, c'est la paix. La paix, oui, mais pas au prix du renoncement, pas au prix de la compromission, pas au prix de l'abdication, non. La paix, comme l'aboutissement d'un combat, d'une lutte âpre, dure. Mais d'une libération. Vouloir la paix, c'est combattre contre les injustices, les ignominies, les racismes, l'antisémitisme qui trouve encore ici à s'exprimer.

Voilà comment nous donnerons un avenir à la mémoire.

La mémoire n'est pas un sentiment, une attitude, un état d'esprit, c'est un travail, c'est une politique, et, j'en suis désormais le garant.

 

Voyez chers amis, je suis venu vous parler autant que d'hier que d'aujourd'hui et peut être même vous parler de demain.

Ce qui s'est passé ici, le 6 juin 1944, est un appel. Et nous l'entendons encore ,cet appel. L'appel d'hommes et de femmes qui voulaient se battre pour la fierté, celle de leur nation sans doute, mais de la conscience humaine ; qui voulaient se battre pour leur liberté mais également celle de l'humanité ; qui voulaient se battre pour la paix, la paix d'aujourd'hui mais aussi la paix de demain.

En exprimant notre gratitude à ces combattants du 6 juin 1944, nous sommes venus rappeler un passé glorieux, mais surtout nous sommes là pour nous engager solennellement à en être dignes.

Je vous remercie pour votre accueil et votre présence.

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