Discours lors des obsèques de René TEULADE

Chère Bernadette,

 

Enfants, petits-enfants, parents,

 

Proches, amis de René TEULADE,

 

Je voulais être parmi vous aujourd’hui, à côté de lui, au milieu de vous. Vous qui avez eu la chance de le connaître, de lui parler, de l’approcher, de vivre avec lui. Je voulais être là, comme Président de la République, pour rendre hommage à un homme qui l’avait servie, cette République, dans des fonctions nationales et dans des domaines si différents : syndicalisme, mutualisme, politique. A chaque fois, il avait le même but : être utile.

 

Mais je voulais être aussi parmi vous, avec le Président du Sénat, un représentant du gouvernement, des parlementaires – ceux de la Corrèze et de la région – et avec les élus qui ont travaillé, avec lui, au conseil municipal, avec ceux qui ont pu partager ses réflexions dans la communauté de commune. Je voulais aussi être avec vous comme Président de la République et comme ami.

 

J’ai eu cet avantage d’être l’ami de René TEULADE. Non qu’il ait été particulièrement exigeant. Son amitié, il la partageait bien volontiers et pas simplement avec ceux qui pensaient comme lui. Mais dans tous les moments de mon existence politique, René TEULADE a toujours été à mes côtés. Je suis aujourd’hui à ses côtés pour ce dernier moment.

 

Mesdames et Messieurs,

 

René TEULADE, tout au long de sa vie, a voulu rendre à la République ce qu’elle lui avait donné, c’est-à-dire d’abord une instruction, à travers l’école publique de son village, de Monceau-sur-Dordogne. C’est grâce à elle, comme il l’a été rappelé, qu’il avait accédé au savoir, à la connaissance, à la compréhension. C’est par l’école, l’école de la République qu’il avait trouvé le chemin de la promotion sociale. Non pas qu’elle y conduisait directement, mais parce qu’il y avait travaillé dur, parce qu’il avait cherché à évoluer par son propre mérite, par son travail.

 

Nous étions dans ce moment-là, dans la guerre et dans l’après-guerre, une période tourmentée. Il avait alors préparé le concours, le seul qui lui permettait de ne pas mettre à contribution les moyens d’une famille très modeste et de s’assurer pour lui-même un avenir. En 1947, ce fut peut-être le plus beau jour de sa vie d’écolier et de collégien. Il entre à l’école normale de Tulle. Il a 16 ans. René revenait sans cesse sur ce moment qui avait décidé de tout, de cette fierté qu’il avait encore d’appartenir aux « hussards de la République » et de partir à l’assaut de l’ignorance et de l’injustice.

 

Voilà ce qu’il avait reçu de la République. Mais, en fait, il avait eu bien davantage. Il en avait eu les valeurs, les valeurs essentielles, celles qui forgent une conscience et qui confèrent un sens à une existence. A ces valeurs de la République, René TEULADE ne renonça jamais et ne dérogea jamais de sa vie.

 

Il revint donc, à Monceau, comme instituteur pour faire la classe à des élèves à peine moins âgés que lui. Il accède au professorat. Il est affecté à Argentat. Il forme aux mathématiques des générations de collégiens qui se souviennent encore de la rigueur de leur enseignant et de l’autorité du chef d’établissement. Il y en a ici qui se reconnaîtront.

 

Voilà ce qu’aurait pu être la vie de René TEULADE et qui aurait suffi à en faire une vie réussie. Celle d’un éducateur au service de la jeunesse, celle d’un fonctionnaire pleinement dévoué à sa mission, celle d’un passionné de rugby, de chasse et de jardinage. Cela suffit à faire une vie bien remplie au service de ses concitoyens.

 

Mais René TEULADE voulait faire davantage. Payer sa dette à l’égard de la République, accélérer encore la marche du progrès, rendre la vie plus juste et la France plus solidaire. Alors il s’engagea dans le syndicalisme. C’était sa façon à lui d’être utile, d’être proche, d’être concret. Il s’impliqua avec passion – il en avait – avec talent – et il était grand.

 

Il fit alors la démonstration de ses qualités d’organisateur et de négociateur au point d’être appelé à Paris pour exercer des fonctions nationales. Déjà ici, en Corrèze, il avait occupé un certain nombre de responsabilités qui l’avaient conduit, il nous le rappelait suffisamment, à participer à sa façon aux évènements de mai 1968 qui, à Tulle, n’avaient pas dégénéré mais dans lesquels il se voulait un acteur.

 

Il se souvenait de ce moment où un jeune lycéen qui, maintenant, doit être un pré-retraité, était venu interpeller tous ceux qui étaient là, dirigeants syndicaux, responsables politiques pour leur dire ce qu’il fallait faire. Il y avait croisé le regard d’un homme plus âgé que lui, Armand BOUCHETEIL, qui avait été stupéfait par cette impertinence. Le professeur de collège aurait pu rappeler le jeune turbulent à ses devoirs. Il avait compris qu’il y avait aussi un mouvement de l’histoire.

 

René TEULADE quitte alors la Corrèze – enfin la semaine – prend sa valise, les effets que Bernadette avait pu préparer, les victuailles qui lui serviraient de repas pour ses soirées dans son petit appartement… Il devient un familier de la Gare d’Austerlitz. La légende – Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Nul ne le saura… – laisse penser que la valise se serait ouverte dans le hall de la Gare d’Austerlitz et qu’auraient ainsi été montrés tout ce que la Corrèze peut compter de produits locaux exceptionnels. René TEULADE était déjà un agent de promotion de son département.

 

C’est l’action syndicale qui le conduit au mutualisme. Cette belle idée, cette grande idée, cette idée neuve, encore aujourd’hui, de la participation citoyenne, de l’utilité sociale, de la solidarité générationnelle. La République a créé la Sécurité sociale. Alors, René TEULADE, toujours pour être à la hauteur de ce que la République lui avait offert, se battra jusqu’à son dernier souffle pour en préserver les acquis, en élargir les financements, en compléter les prestations.

 

René TEULADE milite et militera toujours pour le droit de tous à la santé, comme il s’était mobilisé jeune instituteur, puis professeur, pour le droit de chacun au savoir. C’était sa conception de la dignité humaine. Enfant, René avait été ému aux larmes, et il nous le confiait régulièrement, par le geste d’un médecin d’Argentat : rendant visite à une famille, plutôt que de demander au patient ses honoraires, ce médecin avait laissé discrètement une pièce. Pour René TEULADE, les soins ne devaient plus relever de la charité personnelle – aussi estimable soit-elle – mais de la solidarité nationale.

 

Mais, à cette époque, il en était des mouvements mutualistes comme des organismes de Sécurité sociale. Ils étaient nombreux, disparates, composites, fragiles... Alors, René TEULADE eut le mérité considérable de les rassembler dans une grande fédération pour établir une institution : la Mutualité. Elle allait fonder un étage supplémentaire de notre protection sociale.

 

Je veux ici saluer ses successeurs et tous ceux qui participent à l’action mutualiste. De ce point de vue, la marque de René TEULADE dans notre histoire restera profonde. Pendant 13 ans, à la tête de la Mutualité française, il fut un acteur majeur de notre système de santé et un interlocuteur reconnu, pas facile, par les pouvoirs publics, au-delà même des alternances.

 

Une fois encore, la vie de René TEULADE aurait pu s’arrêter là. Il avait un plus de 60 ans. Il était couvert d’honneurs et de titres. Il était associé à la gestion des plus prestigieux établissements de santé comme de recherche. Il siégeait dans les instances les plus officielles du Commissariat général au Plan jusqu’au Conseil économique et social. Il était reconnu au plan européen, au plan international pour ses grandes compétences. Cette vie aurait pu suffire à tous ces responsables qui cherchent, à un moment, la reconnaissance.

C’est à l’instant même où la retraite pouvait l’appeler à revenir vers sa commune d’Argentat – dont il était devenu maire en 1989 – et vers la Corrèze – où il briguait un poste de conseiller général – qu’il décida une fois encore, une fois de plus, de servir la République mais d’une autre façon.

 

Au printemps 1992, François MITTERRAND l’appelle comme ministre des Affaire sociales au sein du gouvernement de Pierre BEREGOVOY. Il savait que cette gestion serait nécessairement de courte durée. Il s’y est engagé pleinement. Pendant un an, il fait avancer le droit des malades, conforte l’hôpital public, affronte déjà le déficit de la Sécurité sociale. Son grand regret fut de ne pas avoir pu aboutir à une renégociation de la convention médicale sur la tarification des actes. Il fut néanmoins fier de transmettre ce dossier, qui n’a pas d’ailleurs beaucoup avancé, à Mme Simone VEIL pour laquelle il avait une grande estime et je sais qu’elle était réciproque.

 

Il revient en Corrèze en 1993 pour se consacrer pleinement, entièrement à ses mandats, aux Argentacois et aux Corréziens. Toutes les réalisations ici, y compris cette salle dans laquelle nous sommes rassemblés et où je m’exprime, dont il a été à l’origine, sont si nombreuses que je ne peux le citer. Tous les bâtiments, les places, les rues évoquent sa trace. Tous les promeneurs qui déambuleront sur les quais d’Argentat auront une pensée pour René TEULADE qui, enfant, rêvait, lui, d’être gabarier et qui plus tard a fait en sorte que la gabare puisse être ici, sur ces quais d’Argentat, présentée.

 

En 2008, comme une consécration des services qu’il avait rendus à son département, les grands électeurs de la Corrèze en firent un sénateur. Voilà que l’enfant de Monceau était devenu un notable ! Mais rien que le mot l’effrayait. Alors il se mit à travailler comme le militant qu’il était resté, pour suivre avec vigilance au sein du Sénat les sujets de la retraite, de la santé et donc de la Sécurité sociale.

 

Il est mort dans un moment d’échanges où il défendait dans un ultime effort ses positions, avec la force que lui donnait sa grande expérience. Il est mort en militant. Il est mort en acteur public. Il est mort en scène, là où il voulait être, au service de ses concitoyens. Son dernier souffle fut pour la République, celle de ses idées, celle de ses choix, celle de son idéal.

 

Voilà pourquoi, Mesdames et Messieurs, nous aimons René TEULADE parce qu’il était simple. Rien ne lui était monté à la tête. Il était toujours l’enfant de Monceau, celui qui ramassait les écrevisses à la main quand il y en avait. Il vivait comme ses administrés. Il parlait la langue de la vie. Nous aimions René TEULADE parce qu’il était généreux. Il croyait à la solidarité, celle qui fonde une société, celle pour laquelle il luttait. Mais il savait surtout donner de son temps, de sa vie personnelle, de ses relations multiples pour rendre service. Ils étaient nombreux à se presser autour de lui pour un logement, un emploi qu’il ne pouvait pas toujours fournir mais qu’il cherchait pour essayer d’être utile.

 

Il se moquait des ingrats comme des flatteurs. Ils sont d’ailleurs aussi nombreux les uns que les autres... C’est parfois les mêmes... Il avait confiance dans l’humanité. Tout simplement dans l’être humain. Il essayait d’être à la hauteur de ses convictions.

 

Nous aimions René TEULADE parce qu’il était honnête, profondément honnête. Il s’était consacré à ses missions, sans rien rechercher pour lui-même. Il s’était présenté pleinement toute sa vie pour exercer fidèlement les responsabilités qui lui étaient confiées. Aussi avait-il été blessé, au plus profond de lui-même, quand le soupçon s’était introduit sur quelque avantage dont il aurait pu tirer de sa gestion d’une mutualité, qui était pourtant transparente et dont il était bénévole. Rien ne pouvait l’atteindre autant car c’était le sens-même de sa vie que l’on mettait en cause. René était un homme profondément honnête.

 

Nous aimions René TEULADE parce qu’il était fidèle à ses engagements, à ses idées, à ses amis, à sa Corrèze, à sa commune et, tellement aussi, à sa famille. Jamais il ne m’a manqué. Je l’ai dit, René TEULADE a toujours été là et je lui dois une grande part de ce que j’ai réalisé, ici en Corrèze, avec d’autres et aussi ce que je suis aujourd’hui et ce qui me conduit à être parmi vous ce soir.

 

Bernadette, chère Bernadette,

 

Vous perdez un mari, un mari aimant, un mari qui n’a pas toujours été là mais qui a toujours pensé à vous.

 

Dominique, Marie-Paule,

 

Vous perdez un père, un père affectueux et qui était fier de vous.

 

David, Julie, Jefferson, Isadora,

 

Vous perdez un grand-père.

 

Argentacois,

 

Vous perdez votre maire, le maire de votre commune, celui qui l’a transformée.

 

Nous tous, nous tous rassemblés ici, nous perdons un ami, nous perdons René et c’est la République qui perd aujourd’hui l’un de ses enfants, sans doute le plus fervent.

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