Discours lors de l'ouverture de la Philharmonie de Paris

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Rubrique : Culture et communication

Monsieur le Premier ministre,

Madame, Messieurs les ministres,

Monsieur le Maire honoraire de Paris,

Madame le Maire de Paris,

Monsieur le Président du Conseil régional,

Mesdames et Messieurs,

J’aurais voulu inaugurer la Philharmonie dans des circonstances moins éprouvantes. Mais il se trouve qu’il y a aujourd’hui coïncidence entre des drames et une fierté. Nous sommes partagés entre émotion et deuil, malheur et beauté… Nous ne devons pas hésiter. Ce qui se passe aujourd’hui est, en fait, ce que notre peuple peut donner de meilleur : sa capacité de se lever lorsque l’essentiel est en cause et, à la fois, d’ouvrir un grand équipement culturel à Paris.

Dimanche dernier, la France s’est mobilisée pour clamer son attachement à la liberté et donc à la culture, à la création, à tout ce qui fait l’universalité du message de notre pays. Dans ces foules immenses qui se pressaient partout en France, il y avait des millions de mains qui brandissaient un crayon, c’était celui des caricaturistes de CHARLIE HEBDO.

Il y a plusieurs décennies, s’étaient également rassemblés, pour les funérailles d’HUGO, des millions de Parisiens et de Français qui brandissaient la plume d’HUGO. D’autres auraient pu manifester avec le pinceau de PICASSO, les partitions de SCHÖNBERG, l’archet de ROSTROPOVITCH…, tous ces instruments qui ne sont rien eux-mêmes mais qui, par le génie de ceux qui les utilisent, font création.

C’est la culture que les terroristes voulaient atteindre. La culture parce qu’elle est insolente, parce qu’elle est irrespectueuse, parce qu’elle est libre, parce qu’elle est humaine. Tout le contraire de l’obscurantisme, du fondamentalisme, du fanatisme. La culture a toujours été redoutée par les dictatures. Ce sont elles qui brûlent les livres, censurent les films, détruisent le patrimoine. On pourrait remonter au XXe siècle. La barbarie nazie suffirait à le démontrer.

C’est toujours la même répétition. En Afghanistan, les talibans interdisaient la musique et la danse. Au Mali, les jihadistes s’en prenaient au mausolée millénaire de Tombouctou. En Syrie, le groupe Daech a entrepris un nettoyage culturel qui consiste à décapiter d’abord les artistes puis à décapiter tout ce qui peut rappeler l’Histoire.

La culture est toujours menacée quand il y a des barbares, des terroristes, qui prétendent laver, dans le sang des caricaturistes, l’honneur d’une religion qu’ils ont dénaturée pour justifier leur forfait. Mais on le sait – on le sait toujours, mais le rappel est heureux – la tentative est vaine.

On peut assassiner des hommes, des femmes…, on ne tue jamais leurs idées. Au contraire !

CHARLIE HEBDO était menacé depuis longtemps de disparition faute de lecteurs ; aujourd’hui, il revit. CHARLIE HEBDO a été tiré à trois millions d’exemplaires et il paraît qu’il en manque ! Il paraît même qu’il y a des manifestations pour avoir « son » numéro de CHARLIE HEBDO… J’espère qu’il n’y aura pas de violence ! Je sais que des marchands se sont organisés pour essayer de spéculer, y compris sur CHARLIE HEBDO... C’est, hélas, ce que les marchés peuvent quelquefois signifier. Mais CHARLIE HEBDO vit et vivra.

S’en prendre à la culture – et les terroristes en ont fait une nouvelle fois l’expérience –, c’est s’en prendre à la France. Paris était dimanche la capitale du monde pour la liberté, parce que Paris est la capitale de la culture. En tout cas, elle a vocation à l’être puisqu’elle a déjà montré dans le passé qu’elle en était capable. La France aime les artistes. Elle les découvre ou prétend le faire. Elle les expose, elle les défend, elle les honore. C’est son histoire.

La culture est partout chez elle sur le sol de France. Le spectacle vivant est bien vivant. Les spectateurs des théâtres publics sont nombreux : plus de quatre millions. Beaucoup aussi dans le théâtre privé. Trois millions dans les festivals, plus d’un million cinq cent mille dans les représentations lyriques, deux cent dix millions dans les salles de cinéma et souvent pour voir des films français. Chaque année, plus de soixante millions de visiteurs se pressent dans les douze cents musées de France, dix millions de personnes dans les monuments nationaux et douze millions en deux jours pour les Journées du patrimoine.

Voilà ce qu’est la France : une terre de culture, de curiosité, capable d’attirer partout, du monde entier, celles et ceux qui sont curieux. En quelques mois, nous avons vu surgir de nouveaux lieux où la culture est célébrée : le musée PICASSO a été entièrement rénové, une Fondation Vuitton s’est installée aux portes de Paris, le musée SOULAGES à Rodez s’est ouvert, le musée des Confluences à Lyon, le MUCEM à Marseille, le Louvre aussi à Lens…

Voilà ce qu’est la France. Des équipements culturels exceptionnels, inédits, que l’on jugeait parfois impossibles à réaliser ou à tout le moins à financer. Ce soir, ce soir tant attendu, c’est un ouvrage exceptionnel, c’est une inauguration exceptionnelle, y compris dans les circonstances, mais également dans sa réalisation.

Nous vivons un événement que Paris n’avait plus connu depuis plus d’un quart de siècle : l’ouverture d’un équipement culturel à vocation mondiale. La dernière fois – il doit y avoir encore quelques survivants de cette époque –, la dernière fois, c’était l’inauguration de l’opéra Bastille par François MITTERRAND. C’était la veille du 14 juillet 1989. C’était aussi l’aboutissement d’une décision audacieuse : doter la capitale d’un nouveau bâtiment, implanter déjà ce nouveau lieu dans l’est parisien (un quartier que l’on disait alors en pleine transformation), changer les habitudes des spectateurs, en attirer de nouveaux…

Aujourd’hui, il y a la Philharmonie de Paris avec la même audace, la même ambition. La Villette, il y a trente ans – c’était le projet initial que Jack LANG avait soufflé à François MITTERRAND – devait être un « Beaubourg des sciences et des arts ». C’est désormais un immense quartier culturel. On apprend et on découvre à la Cité des sciences et de l’industrie. On forme des amateurs et des professionnels au conservatoire national supérieur de musique et de danse. On cultive sa passion à la Cité de la musique avec laquelle la Philharmonie va être jumelée. On va aux concerts au Zénith. Juste de l’autre côté du périphérique, c’est-à-dire quand même tout près, il y a le Centre national de la danse à Pantin.

Voilà l’ensemble. Et voilà qu’arrive, surgie de terre, la Philharmonie, une salle de prestige. Je veux saluer à mon tour tous ceux sans lesquels ce projet n’aurait pas pu voir le jour. C’est Jacques CHIRAC, conseillé par Monsieur DONNEDIEU de VABRES, qui avait eu l’idée de cet équipement, sensible aux arguments de Pierre BOULEZ. Il fallait aussi une impulsion, celle de la ville de Paris et de Bertrand DELANOË. Cette impulsion est devenue intension, action, avec Anne HIDALGO. Il fallait aussi que la région Île-de-France apporte des financements complémentaires avec l’État et la ville de Paris.

C’est finalement le premier chantier du Grand Paris, avant même qu’il n’ait été constitué formellement. Il avait été comme anticipé. Un jour, l’on dira que c’est la Philharmonie qui a fait le Grand Paris ! C’est un projet d’envergure. Il a donc coûté cher, trop cher, forcément trop cher, plus cher qu’il n’était prévu : trois cent quatre-vingt-un millions d’euros. Moins cher qu’ailleurs… C’est ce qui nous rassure toujours quand on se compare, même à l’Allemagne. On dit qu’Hambourg a coûté deux fois plus. Oslo et Copenhague ont été aussi des projets d’envergure, des beaux projets et donc des chers projets ! Nous devons maîtriser les coûts, tenir les prix. C’est un principe : bien gérer les finances publiques.

Mais il y a aussi les investissements que la culture représente. Investir dans une œuvre comme celle-là, ce qu’elle représente sur le plan architectural, ce qu’elle va faire surgir comme événements et créations, ce qu’elle va permettre d’attirer comme public français et étranger, ce qu’elle va aussi produire comme visiteurs…, nous y sommes très attachés. La ville de Paris est un espace touristique international. Elle le sait. Nous avons là tous les éléments qui nous permettent de dire que ce qui a été fait ici pour la Philharmonie est un investissement et qu’il rapportera beaucoup plus qu’il n’a coûté.

Dois-je ajouter aussi l’éducation, la formation, l’initiation…, bref tout ce qui peut transformer la vie de beaucoup de jeunes aujourd’hui qui rêvent par la culture sans pouvoir toujours y accéder ? Cette réalisation, ce geste, est signé de l’un de nos plus grands architectes, Jean NOUVEL. C’est une démonstration que la création française, que l’école d’architecture française est parmi, une fois encore, les plus brillantes.

Nous avons su créer de grands bâtiments qui font notre renommée : le Centre Pompidou il y a quarante ans, le Grand Louvre il y a vingt ans, la Philharmonie de Paris aujourd’hui. À chaque fois, c’est la même histoire. Il y a toujours une controverse. Nous sommes servis ! Il y a toujours un débat, une discussion à la fois sur le coût – je n’y reviens pas –, sur l’œuvre elle-même, sur le lieu d’implantation, sur la forme. Il y en a toujours qui pensent que ce n’est jamais le bon projet, au bon endroit, avec le bon financement et dans le bon moment.

Ces esprits chagrins – on peut les voir dans d’autres domaines de la vie publique, sauf en ces temps d’unité nationale et que je dois préserver – disparaissent très vite. Les mêmes – ils ne se révèleront pas – qui ont émis les plus terribles critiques, les plus grandes diatribes sur les projets qu’ils fréquentent ensuite, une fois qu’ils sont réalisés, ceux-là mêmes se taisent ou parfois même revendiquent qu’ils en avaient été les premiers soutiens ! Nous les laissons croire. Il est très important que le rassemblement puisse se faire et que l’amnésie puisse être un soutien à ce rassemblement.

Ce bâtiment s’inscrit magnifiquement dans son environnement. Chacun pourra se l’approprier jusqu’au toit puisqu’il est maintenant ou sera bientôt accessible à tous. La beauté de cette salle aux dimensions monumentales donnera pourtant à son public un sentiment unique d’intimité avec les artistes, les formations, les chefs d’orchestre. La beauté de l’acoustique exceptionnelle fait sans doute de la Philharmonie un équipement presque unique au monde. Cet équipement était attendu, espéré, rêvé même, depuis des dizaines d’années. Il est là, il doit vivre.

La Philharmonie n’est pas qu’une salle remarquable, c’est un équipement complet, modulaire, avec plusieurs espaces de répétition, d’exposition. C’est un outil exceptionnel pour les formations prestigieuses qui s’y installent aujourd’hui. Elles ont été citées : l’Orchestre de Paris, l’Ensemble intercontemporain, les trois formations qui leur sont associées, l’Orchestre de chambre de Paris, l’Orchestre national d’Ile-de-France, les Arts florissants. Tout cela fera un ensemble très impressionnant de création.

Cette salle a été pensée, avec les musiciens, pour les musiciens, pour toutes les musiques. J’en veux pour preuve les programmations qui sont déjà annoncées et qui verront se mêler aux formations résidentes des invités prestigieux, dès les premiers jours. C’est pourquoi il ne fallait pas attendre. Il y aura d’autres expériences musicales. On m’annonce que les grands maîtres du Raga indien viendront bientôt et la musique de David BOWIE aussi. Toutes les musiques, tous les répertoires, tous les publics. C’est l’obligation qui vous est faite : vous ouvrir à tous les publics, faire que ce lieu soit autant local – il l’est – que mondial, qu’il puisse être proche tout en étant accessible à des œuvres pour tous.

L’éducation, une nouvelle fois, jouera tout son rôle : éducation à la beauté, ouverture aux arts, découverte des émotions. L’œuvre de transmission qui est dans la mission de l’école, encore davantage aujourd’hui, doit être au cœur du projet éducatif et de nos priorités. C’est aussi le sens de l’implantation de la Philharmonie dans le 19ème arrondissement, Monsieur le Maire. Il marque la volonté de faire entendre le répertoire classique dans de nouveaux territoires, d’apporter de nouveaux publics aux publics déjà existants, de continuer l’œuvre de transmission du patrimoine vivant.

Les chiffres sont cruels. Un tiers des Français sont allés au moins une fois dans l’année à un concert ; 7 % ont fréquenté un concert classique. Si l’on regarde ceux qui y sont allés, on sait bien dans quelle catégorie d’âge ou de la société ces publics sont originaires. Alors, il ne faut pas les décourager. Au nom de quoi ? Au nom de quelle conception de l’égalité ? Il faut que d’autres viennent, ceux qui justement sont les plus éloignés. C’est ce que vous avez comme objectif.

La taille de la salle, avec ses 2 400 places, favorisera des tarifs adaptés à tous les publics, des tarifs exceptionnels même. On pourra bénéficier du meilleur de la musique pour le prix d’une place de cinéma, avec même un tarif réduit à 4 euros pour les plus jeunes. A la Philharmonie, il n’y aura pas que des concerts. Il y aura aussi des parcours d’activités pour les scolaires, des ateliers pour les enfants et les adultes, des créations d’orchestres et des chœurs d’enfants avec les collectivités de Seine-Saint-Denis, des Hauts-de-Seine, des expositions, des cours, des projections, des films musicaux…, bref tout ce qui peut amener un nouveau public.

Pour renforcer encore son ancrage populaire, la Philharmonie sera ouverte aux familles à des heures particulières, notamment en fin de semaine et en journée. Les musiciens y viendront faire des concerts de plus courte durée, des visites de musées seront encouragées, des expositions temporaires pourront être animées par des moments musicaux.

Voilà la belle ambition, la belle vocation de la Philharmonie : rassembler, rassembler toujours. En ces temps, le mot a du sens. Rassembler le répertoire et la création, la musique classique et les musiques actuelles, les artistes de prestige et les émergents, les formations locales, nationales, internationales, les amateurs, les professionnels, les étudiants musiciens, les jeunes des quartiers, tous, tous ensemble à la Philharmonie. La culture doit réunir, elle doit réconcilier, elle doit rassembler. La culture, c’est un trait d’union entre les individus. C’est un pont entre les mondes. C’est un fil ininterrompu entre le passé, le présent et l’avenir.

Voilà, Mesdames et Messieurs, ce que j’étais venu dire ce soir pour cette inauguration. La semaine dernière, trois assassins ont voulu jeter un voile noir, un voile d’horreur sur notre pays, s’en prendre à la liberté, à notre liberté, faire peur, diviser, séparer… Ils n’y sont pas parvenus et c’est notre fierté. Parce que l’esprit, l’esprit de la France, c’est toujours le même, c’est le mouvement, c’est le sursaut, c’est la renaissance. L’esprit de la France, c’est la culture, c’est l’art, c’est l’émotion. L’esprit de la France, c’est la résistance, c’est aussi cette capacité à nous lever quand l’essentiel est en cause.

« Là où il y a de la musique, écrivait CERVANTES, il n’y a pas de place pour le mal. » Je ne sais si la musique de l’Orchestre de Paris chassera le mal à elle seule. En tout cas, nous avons aussi d’autres moyens pour l’éradiquer. Mais la Philharmonie est déjà cette promesse. L’harmonie ! Il n’y a pas plus beau mot pour une Nation : être en harmonie, en harmonie en son sein, en harmonie avec elle-même, en harmonie avec les autres. Quand, en plus, l’harmonie, c’est aimer les autres, cela fait la Philharmonie. Vive la Philharmonie ! Vive la musique ! Vive la République et vive la France !

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