Discours lors de l'hommage à Dominique Baudis

Aujourd’hui, nous sommes rassemblés autour de Dominique BAUDIS, c’est-à-dire un homme d’honneur, un homme libre et un grand serviteur de la République.

Notre respect, notre solidarité, vont à sa mère Jeanine, à son épouse Ysabel, à ses enfants Florence, Pierre, Benjamin, et à toute sa famille.

Je veux leur dire, en cette triste journée, que la dignité dont a fait preuve Dominique BAUDIS, au cours de sa longue carrière et de sa trop courte vie, explique pourquoi sont rassemblés ici les plus hauts personnages de l’Etat. Leur dire aussi pourquoi sont présentes, si nombreuses, toutes les personnes qui ont accompagné Dominique BAUDIS lors de son parcours professionnel, personnel, politique. C’est le sens de cet hommage.

S’il est un mot qui donne le sens de ce que fut la vie de Dominique BAUDIS, ce mot c’est la liberté.

La liberté d’expression d’abord. Il l’exerça comme journaliste, c’était sa vocation, la première. Prendre des risques pour informer. Etre là où l’histoire se fait. Aller là où personne ne va.

C’est à Beyrouth qu’il est envoyé en mission comme correspondant, de ce qu’on appelle à l’époque la radio-télévision française. Nous sommes en 1971. Il est d’abord coopérant puis reporter.

En 1975, le Liban bascule dans la guerre. Dominique BAUDIS est le seul à filmer les premiers soubresauts du conflit et à les commenter. Sous les bombes, au milieu des fusillades, il fait son métier, journaliste, courageusement, pleinement.

En octobre 1975, il est blessé. Il choisit malgré ce choc de rester sur place encore un an, pour voir, tout voir, tout dire.

Les chrétiens du Liban sont devenus ses amis, pas seulement, il écrira leur histoire pour raconter aux Français cette destinée singulière et ces liens d’histoire et de culture qui les relient, et qui nous relient si intimement au Proche-Orient. C’est pourquoi, bien plus tard, 30 ans après, il sera particulièrement fier d’accéder à la présidence de l’Institut du Monde Arabe.

Rappelé à Paris - il a alors à peine 30 ans - il présente le journal télévisé de la première chaîne. Pour des millions de Françaises et de Français, son visage devient familier. Il s’impose par sa rigueur, son travail et son regard qui indique la franchise et l’honnêteté.

Dominique BAUDIS était né dans une famille politique mais il ne voulait rien devoir à personne. Il voulait être reconnu pour ce qu’il était, pour ce qu’il faisait et non pour son nom, BAUDIS. Son père, Pierre BAUDIS, était devenu maire de Toulouse en 1971. Dominique ne voulait pas être un successeur. Encore moins un héritier.

Il aimait Toulouse. Il voulait servir sa ville, lui offrir son talent de communication mais aussi sa vision de bâtisseur. Il voulait surtout être choisi par elle.

Dans cet esprit, en toute liberté, il accepta de se présenter aux élections municipales de 1983. Il y fut élu dès le premier tour. Ce fut le début d’une longue passion, d’une longue relation, d’une longue aventure entre Dominique BAUDIS et les Toulousains. Ils le réélisent deux fois, 18 ans de mandat. Un lien affectif qui n’a jamais cessé jusqu’à son départ du Capitole en janvier 2001 et qui s’est prolongé, comme le démontre encore l’hommage que la Ville rose lui réserve ces jours-ci.

Car Toulouse est, ou était, comme était son maire : une ville laborieuse, frondeuse, batailleuse, mais libre, libre comme Dominique BAUDIS.

Comme maire, Dominique BAUDIS s’attacha à moderniser sa ville tout en respectant son histoire. Il y installa le métro, transforma les abattoirs en centre d’art contemporain, rendit le centre aux piétons. Il en fit aussi - il en était très fier - la « ville de l’espace ».

Dominique BAUDIS fut aussi un gestionnaire avisé, scrupuleux, soucieux - et c’est un bon principe - de ne pas dépenser trop. Il avait même fait de Toulouse la ville la moins endettée de France.

Ses succès municipaux lui offrirent la possibilité de briguer d’autres mandats : président du Conseil régional de Midi-Pyrénées, député de Haute-Garonne, longtemps. Mais il était passionnément Européen. C’est pour l’Europe qu’il s’était engagé très tôt dans la vie publique, discrètement. C’était aussi sa méthode. Il avait adhéré aux les jeunes Démocrates sociaux en 1971 et c’est pour l’Europe qu’il avait livré son dernier combat électoral, c’était en 2009, comme tête de liste de la Région du grand Sud-ouest.

Dominique BAUDIS aurait pu faire une grande carrière politique nationale et européenne. Il en avait toutes les qualités. Il fut plusieurs fois sollicité pour entrer au Gouvernement, ici des Premiers ministres s’en souviennent. Mais son tempérament d’homme libre lui fit préférer Toulouse. Il avait lui-même déclaré : « Avoir été maire de la quatrième ville de France pendant dix-huit ans, c’est plus important qu’être ministre de ceci ou de cela. C’est plus charnel, plus humain ». Et c’est toujours en homme libre qu’il décida, un jour, de mettre un terme à sa vie politique.

En 2001, il est nommé par Jacques CHIRAC, Président du Conseil supérieur de l’Audiovisuel. Cette nomination fut commentée, contestée. Pourtant, il se montra d’une impartialité et d’une grande indépendance. Dominique BAUDIS avait été un acteur du monde des médias, il en devint le régulateur. Il y engagea  la plus grande ouverture que le paysage audiovisuel français eut à connaître depuis le début des années 80.

Alors que les chaînes historiques tardaient à prendre le tournant du numérique et que les gouvernements hésitaient, Dominique BAUDIS avait compris, lui, qu’une révolution technologique se préparait et qu’elle pouvait offrir un choix aux Français, de chaînes et de programmes différents, un choix de liberté, toujours la liberté.

Il fit donc du CSA l’opérateur majeur de cette mutation. En quelques années, la France est passée de l’analogique au numérique sans aucun incident. Dominique BAUDIS aura réussi sans bruit - c’était aussi son tempérament - une véritable révolution au service du pluralisme, de la diversité, de la gratuité, c’est-à-dire de la liberté.

La liberté, encore la liberté. Pour la liberté il accepta de devenir, en juin 2011, le premier Défenseur des droits, cette innovation constitutionnelle née de la révision de 2008.

Défenseur des Droits, difficile de trouver plus beau titre dans la République. Dominique BAUDIS réunissait ainsi toutes les expériences de sa vie : le goût du concret, de la vérité propre au journaliste, le contact avec les citoyens, digne du grand élu qu’il était, la vigilance de l’autorité indépendante qu’il avait présidée précédemment.

Défenseur des Droits. Il y trouva comme un aboutissement : celui de protéger ceux qui sont sans protection, de défendre ceux qui n’ont pas de défenseur, celui de faire entendre la voix des sans-voix.

Il héritait de quatre institutions : le Médiateur de la République, le Défenseur des enfants, la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité (HALDE) et la Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité (CNDS). Ces institutions avaient toutes leur identité. Il a su les rassembler dans un seul et même ensemble cohérent. Il a fait du Défenseur des Droits un recours pour les plus réprouvés, un exemple aussi pour le monde.

Dominique BAUDIS s’est attaché jusqu’au bout de ses forces à cette mission, avec obstination, fermeté et courage, malgré la maladie qui déjà le rongeait. Il le savait, il ne le disait pas, il ne le confiait pas, mais c’était son ultime combat. Indifférent à la douleur, enfin c’est ce qu’il affectait de paraître, maître de lui et de sa liberté, il voulait être le dernier espoir des Français qui n’en n’avaient plus.

Il s’était personnellement impliqué dans des combats courageux. Pour obtenir en 2012 l’interdiction du placement des enfants dans les centres de rétention administrative, c’était lui qui en avait pris l’initiative. Il rappelait - et ce n’était pas toujours facile - le droit des Roms à circuler. Il s’engageait sur la délicate question des récépissés de contrôle d’identité. Il n’était pas toujours entendu, mais il était toujours écouté.

Cette énergie, plus forte que la maladie, il la tirait de sa propre expérience. Il savait ce que signifiaient l’injustice et la cruauté. Il les avait éprouvées dans son être même, dans sa chair, quand accusé par une rumeur ignoble, il avait dû défendre lui-même, et parfois un peu seul, son honneur.

Je me souviens de ce journal de TF1 au printemps 2003. Il se trouve que j’étais présent sur le plateau ce soir-là. J’y ai vu Dominique BAUDIS proclamer, face à la calomnie, et devant des millions de Français, son innocence, son indignation et en même temps, sa confiance dans la justice de son pays. Des médias, parfois parmi les plus prestigieux étaient tombés dans un piège diabolique et l’avaient entrainé, avaient sali l’honneur d’un homme qui croyait plus que tout à la liberté et qui était même chargé, par ses fonctions mêmes, de la défendre, cette liberté. Pour quelques gouttes de sueur à son front, des procureurs de caniveau l’avaient déclaré coupable.

C’est la justice - avec quelques journalistes courageux - qui imposa la vérité et écrasa l’infamie. Je sais que Dominique BAUDIS resta, tout au long de son existence, marqué par cette épreuve. Elle ne le quitta plus. Il raconta d’ailleurs, dans un livre, la leçon qu’il en avait tirée, non pas pour lui-même - c’était trop tard - mais pour les autres, tous ces citoyens sans appui qui paient de leur réputation, et parfois de leur vie, les conséquences d’une rumeur destructrice. Il avait écrit ces phrases simples qui méritent ici de résonner : « J’aimerais que cette affaire puisse faire évoluer certaines mœurs judiciaires et médiatiques. Alors, alors seulement je n’aurais pas subi cela en vain ».

Indépendance, impartialité, intransigeance, innocence, voilà la vie de Dominique Baudis, une vie dont sa famille, ses enfants, ses proches peuvent ressentir, en cet instant, une fierté légitime, une fierté immense.

Dominique BAUDIS, journaliste reconnu, auteur de livres à succès, homme politique aux multiples mandats, maire adulé d’une grande métropole, responsable d’institutions publiques prestigieuses, Dominique BAUDIS aura tenu tous les rôles, les premiers, dans la République.

Mais ce qui donne un sens à l’existence de Dominique Baudis, si riche, ce qui fait que Dominique BAUDIS a su donner une unité à un parcours si divers, c’est qu’il a fait le choix, toujours le choix, de servir, en toutes circonstances et surtout en toute liberté, la dignité humaine.

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