Discours du président lors de la conférence du Cercle de l'Arctique

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Rubrique : COP 21, International, développement et francophonie

Reykjavik (Islande) – vendredi 16 octobre 2015

Monsieur le Président,

Monsieur le Premier ministre,

Mesdames, Messieurs les ministres,

Mesdames, Messieurs les délégués,

Je vous remercie de m'avoir permis de m'exprimer devant vous, ici, à la Conférence du Cercle Arctique.

Dans 50 jours, la France va organiser à Paris la Conférence sur le climat. La préparation de cet événement m’aura conduit à visiter le monde dans ce qu'il a de plus éclatant, de plus glorieux, mais aussi dans ce qu'il a de plus vulnérable, de plus fragile, de plus inquiétant.

La route vers la Conférence de Paris m’aura donc emmené aux Philippines où j'ai pu constater les désastres provoqués par les typhons ; puis je suis allé dans les territoires insulaires du Pacifique menacés par la montée des eaux ; dans les Caraïbes où l’on m’a indiqué toute l'inquiétude qui régnait par rapport aux tempêtes ; je suis allé dans les déserts du Sahel pour constater que la sécheresse avance inexorablement et je suis aujourd'hui à Reykjavik.

Ici, en Islande et d'une manière générale en Arctique, vous êtes à l'avant-poste du dérèglement climatique qui sévit, au point que certains glaciers millénaires connaissent, année après année, un recul qui les voue à une disparition quasi-certaine si rien n'est fait d'ici 100 ou 150 ans. Alors on pourra se dire que dans 100 ou 150 ans, il n'y aura plus de glaciers et que notre génération et celle qui suit seront les dernières à pouvoir connaître cette merveille du monde.

Tout à l'heure, avec le Président GRIMSSON, nous sommes allés marcher sur un sol qui était il y a encore quelques années occupé par un glacier. Devant nous, il y avait une masse qui fondait inexorablement : j'entendais le bruit de toutes ces gouttes qui témoignait de ce processus. J’imaginais ce que dans un an, dans deux ans cette forme allait être ou n’allait plus être. Je me disais que là, je voyais un glacier et que demain, il n'y aurait plus rien.

Je voulais venir avec le Président GRIMSSON pour que le monde entier ou au moins que la France puisse regarder en face cette réalité, qui ne s’écrit pas dans des rapports. Ces rapports existent. J'ai reçu à Paris le nouveau président du GIEC et je salue les travaux de tous ces chercheurs qui, dans le monde entier, nous ont avertis, prévenus, donné toutes les informations. Mais une image parfois résume un discours, un livre, un rapport ; celle d'aujourd'hui était la plus pédagogique qui soit.

Je voyais aussi ces promeneurs qui venaient, comme des touristes du changement climatique, voir une dernière fois ce qui ne serait plus. Je ne veux pas que l'Islande, qui est un grand pays touristique, puisse simplement accueillir des visiteurs pour fixer dans les mémoires un monde qui disparaîtrait. Nous avons cette responsabilité, vous l'avez depuis longtemps et ici vous êtes ce que j'appelle des "lanceurs d'alerte du climat". Ce fut une très belle initiative que de vouloir rassembler tous ceux qui - pays de l'Arctique, proche de l'Arctique - pouvaient être concernés. Responsables, nous le sommes tous parce que ce qui se passe ici n'est pas le produit de vos propres décisions ou comportements ; ce qui se passe ici, c'est hélas le résultat d’un réchauffement provoqué par le comportement humain partout dans le monde et des gaz à effet de serre, qui dégradent en Islande comme partout des équilibres millénaires jusque-là préservés.

Alors, on pourrait considérer que dans ce dérèglement, il y a peut-être des opportunités économiques ; que si la banquise fond de plus en plus vite, des voies navigables s’ouvriront ; que des ressources pétrolières et gazières pourront être exploitées ; que le potentiel pour la pêche s’en trouvera accru ; ou que des minerais précieux ou des terres rares pourraient être rendus accessibles par la disparition des glaces.

Ce serait un mauvais calcul. Il ne peut y avoir de progrès économiques fondés sur des désastres écologiques. Il ne peut y avoir d'avancées scientifiques simplement fondées sur un désastre environnemental. Nous avons donc le devoir de nous mobiliser. La France elle-même fera tout ce qu'elle pourra ici, dans cet extrême-nord de la planète, pour agir, pour mobiliser ses chercheurs, ses entreprises – ils le sont d’ailleurs – et pour nous permettre de préserver cette partie du monde qui est sans doute l'une des plus belles.

La France, je l’ai dit, va réunir la Conférence sur le climat. C’est là que se prendront les grandes décisions et en même temps, nous devons aussi agir à l'échelle de l'Arctique.

La première priorité, c'est de poursuivre et renforcer la coopération scientifique. Nous observons déjà avec une grande précision tout ce qui, ici, peut altérer le climat, grâce au réseau de chercheurs internationaux et notamment aux chercheurs français de l’Institut polaire Paul-Émile Victor, qui travaillent en étroite collaboration avec nos partenaires norvégiens, allemands. La France renforcera sa participation au sein des groupes de travail du Conseil de l'Arctique et amplifiera encore ses efforts financiers.

La deuxième priorité, inscrite dans la Feuille de route préparée par Michel ROCARD, notre ambassadeur pour l'Arctique et l'Antarctique, est de lutter contre les forceurs climatiques à courte durée de vie comme le carbone suie. C'est essentiel pour la maîtrise des températures mondiales.

Enfin, il y a la question des ressources fossiles de la région, je l’ai dit. Nous devons renoncer à exploiter la plupart des ressources connues, et éviter les explorations qui donnent ensuite lieu à des exploitations. Il faut aborder ces questions avec réalisme économique bien sûr mais aussi avec une grande prudence écologique. Ce n'est pas une question de rentabilité, c'est une question de principe et de bon sens.

L'intérêt de la France pour l'Arctique s'est récemment concrétisé, je l’ai dit, par une Feuille de route et elle nous engagera pendant les prochaines années car la France considère que l’Arctique est une zone d'intérêt scientifique mondiale.

Nous avons donc mis en place un observatoire scientifique sur l'Arctique et nous voulons coordonner notre présence au niveau international pour qu'il puisse y avoir des chercheurs qui travaillent dans tous les domaines des sciences de la terre, des sciences de l'environnement et des sciences humaines et sociales.

Jamais la France ne considérera l’Arctique comme un océan parmi d'autres. Nous appelons donc à y mettre en place des normes environnementales élevées. Dans plusieurs enceintes internationales, notamment l'Organisation maritime internationale, nous allons participer aux discussions et aux négociations sur les projets d'encadrement des activités. Nous veillons également à préserver les écosystèmes. L’Arctique doit être une zone pilote de développement des technologies vertes.

Bien sûr, la France respecte et reconnaît la souveraineté, la juridiction des Etats de l’Arctique. Mais elle connaît aussi ses obligations au niveau du droit international. La sécurité maritime dans les eaux polaires est un défi qui engage la responsabilité de tous les utilisateurs de l'Océan Arctique. Et puis nous voulons donner au rendez-vous annuel du Cercle Arctique toute sa mesure, toute sa place, dans la communauté internationale.

Voilà ce que nous avons à faire dans la région. Mais si je suis venu ici, c'est aussi pour vous parler aussi franchement que possible des conditions d'un accord à Paris en décembre prochain.

Je pense qu’il y a eu un grand progrès ces derniers mois, celui de la prise de conscience des chefs d'Etat et de gouvernement du monde entier - pays développés, pays émergents, pays vulnérables, pays les plus pauvres - face au dérèglement climatique. La prise de conscience aussi des opinions publiques, car il n'y a plus de doute sur l'ampleur du réchauffement et ses conséquences. La prise de conscience aussi des acteurs économiques – entreprises, grandes institutions d'assurances, banques - pour intégrer maintenant le carbone dans leur raisonnement, dans leurs choix, dans leurs décisions. Prise de conscience enfin de beaucoup de collectivités locales, de régions qui maintenant engagent des politiques de développement durable.

Beaucoup ont pris des responsabilités : de nombreux pays ont déjà engagé des projets de transition énergétique. Ici en Islande, vous êtes un modèle en matière de géothermie. En France, nous avons une loi sur la transition énergétique qui va accroitre la part des énergies renouvelables, qui va plafonner la production nucléaire et qui va aussi lancer de grands programmes en matière d'efficacité énergétique. Beaucoup de pays maintenant sont engagés.

Et puis il y a les paroles des chefs d'Etat et de gouvernement. Certains disent que les paroles ne suffisent pas, mais enfin, encore faut-il qu'elles soient déjà prononcées. D'autres remettent en cause le caractère souvent nouveau de ces déclarations, de ces prises de conscience. Je le disais tout à l'heure au Premier ministre d’Islande : la foi des convertis est souvent celle qui s'exprime avec le plus de ferveur ; il ne faut jamais la décourager parce que ces convictions sont peut-être apparues récemment, mais aujourd'hui elles sont fortes.

Tout cela me convainc que les conditions n'ont jamais été aussi propices pour qu'il y ait un accord mais les paroles, les prises de conscience, les déclarations, les intentions, et même les politiques engagées dans chacun des pays ne suffisent pas. J'ai donc demandé que puissent être adressées à la France, pays organisateur, et au système des Nations unies, les contributions que chaque pays devait présenter pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et donc limiter le réchauffement de la planète. Nous avons reçu 150 contributions sur à peu près 190 pays membres du système des Nations unies. Ces 150 contributions représentent 90% des émissions de gaz à effet de serre. Nous sommes donc tout proches.

Quand on fait l'agrégation de ces contributions et même leur vérification, il est clair que nous sommes encore au-dessus de 2 degrés quant au réchauffement climatique qui pourrait être constaté d'ici la fin du siècle. Alors il nous faudra ajouter à toutes ses contributions, tous ces engagements, une clause à Paris et ce sera d'ailleurs le signe de cette volonté d’un accord ambitieux à Paris. Cette clause, elle introduira une évaluation, une révision des engagements, de manière à ce que tous les 5 ans, nous puissions savoir où en sont les différents États, les différentes actions et comment nous pouvons encore renforcer un certain nombre d'obligations, afin que nous puissions être sûrs que pour les prochaines années, nous ayons bien la trajectoire de 2 degrés et pas davantage pour le réchauffement de la planète.

Ensuite, il a été demandé de mobiliser des financements et nous avons repris le chiffre qui avait été indiqué à Copenhague : 100 milliards de dollars. Nous avons donc le devoir de trouver 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 afin de mener des politiques d'adaptation, des politiques de transition, offrir à des pays vulnérables les conditions de se protéger et à d'autres, de franchir des étapes technologiques.

A Lima, les ministres des Finances de tous les pays concernés par la Conférence sur le climat ont pu progresser. Aujourd'hui, le niveau d’engagement se situe entre 60 et 70 milliards de dollars, venant de financements multiples, privés comme publics. Nous ne sommes donc pas si loin du but - pas encore au but, mais pas si loin. Et d'ici Paris, d'ici décembre, nous devons être à 100 milliards. Si nous ne sommes pas suffisamment ambitieux en matière de financement, les chefs d'Etat et de gouvernement des pays vulnérables et des pays les plus pauvres, notamment africains, ne voudront pas d’un accord. Ils m'ont prévenu. Enfin, il y a aussi ce que nous avons pu obtenir des grandes régions, des collectivités locales, des entreprises, des organisations non gouvernementales pour ajouter encore aux obligations des Etats, pour permettre la lutte contre le réchauffement climatique.

Voilà les conditions qui indiqueront si l’accord est à la hauteur de notre ambition ou si l’on en sera simplement resté déclarations d'intention. Il y a également la nécessité de pouvoir mobiliser les chefs d'Etat et de gouvernement dès le début de la conférence. C'est la raison pour laquelle je les ai invités tous à venir le 30 novembre à Paris pour donner l'impulsion politique nécessaire et faire en sorte que les négociateurs ne puissent plus partir de Paris sans avoir conclu l'accord. C'est un risque parce que Paris est une ville très agréable, ils pourraient prendre encore davantage de temps. Mais non il faut qu'à Paris, il y ait un accord. Je n'ai pas forcément d'inquiétude sur l'accord, je vous l’ai dit, ce qui compte, c'est quelle est l'ambition de l'accord et sa vérification, quelles seront les suites en termes d'engagements financiers. Et nous devons aussi, à travers cette Conférence de Paris, pouvoir dire à des acteurs économiques, financiers, qu'il y aura un prix du carbone, que nous pouvons nous organiser avec des marchés de carbone afin que chacun puisse s'organiser et se déterminer. C’est déjà le cas en Europe, même en Chine et dans certains pays ou régions qui ont déjà eux-mêmes déterminé un prix du carbone.

Voilà Mesdames et Messieurs, rien n’est acquis mais tout est possible, comme dans toute espérance humaine, il y a une part de risque, de doute mais aussi, une part de volonté. Il y a celle des chefs d'Etat et de gouvernement, mais il y a aussi celle des peuples et c'est pour cela qu'il est si important de multiplier les communications, les événements, les initiatives, les conférences. C’était très important au cours de ces derniers mois, qu'il ait pu y avoir, au-delà des réunions d'organisations régionales, des rassemblements de scientifiques - ils ont été nombreux - des rassemblements aussi d'acteurs économiques, de grandes entreprises qui aujourd'hui s'engagent sur le prix du carbone. C'était très important qu'il y ait eu aussi des rassemblements d'élus - ils ont été aussi au rendez-vous - et puis il y a même eu, et c'était aussi un signe tout à fait nécessaire, ce que l’on a appelé le Sommet des consciences, toutes les grandes autorités spirituelles, toutes les grandes religions, tous les grands mouvements philosophiques qui se sont, au-delà de leurs différences et on sait ce qu'elles peuvent être dans cette période, qui se sont retrouvés pour dire qu'il fallait au nom de ceux qui vivent aujourd'hui, au nom ceux qui vivront demain et au-delà des sensibilités, qu'il y ait un accord à Paris.

Merci, ici, dans l’Arctique de nous rendre une fois encore possible cette mobilisation. Je vous assure que nous ferons tout ce que nous pouvons pour réussir et à Paris, je penserai à vous, je penserai à cette marche pour retrouver un glacier qui reculait devant nous ; je penserai aussi à ces îles qui sont menacées de disparaître sous les eaux, je penserai à ces Africains qui regardent le désert et l'aridité ; je penserai aussi à ces villages philippins détruits, qu'ils sont en train de reconstruire avec toujours l'idée que cela peut revenir ; je penserai au Vanuatu qui a connu là aussi une terrible tempête ; je penserai à tous ces peuples qui nous regardent et puis je penserai à ceux qui ne sont pas encore nés, qui ne savent pas encore s’ils seront sur cette planète et qui, finalement, un jour, nous demanderont des comptes.

Alors faisons en sorte que nous puissions avoir, au terme de notre existence, la fierté d'avoir réussi non seulement notre vie, mais la vie des autres, la vie de nos enfants, de nos petits-enfants. C'est ce qui s'appelle l'Humanité.

Merci.

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