Discours du président de la République lors de la commémoration du 70ème anniversaire du débarquement en Provence sur le Charles-de-Gaulle

Messieurs les Chefs d'Etat et de Gouvernement,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

 

Il y a deux mois, sur la plage de Ouistreham en Normandie, je rendais hommage aux combattants valeureux du jour J et du Débarquement. Avec eux, l'espoir reprenait pied sur la terre de France. Avec eux, le vent de la liberté se levait sur une Europe asservie.

A cette occasion, j'avais reçu le Président POUTINE et le Président POROCHENKO, qui venait d'être élu. Cette rencontre permettait d'entrevoir le dialogue et la désescalade. Au moment où je m'exprime, il y a encore des tensions très vives à la frontière de l'est de l'Ukraine. J'appelle donc d'abord la Russie à respecter l'intégrité territoriale de l'Ukraine, et j'appelle ensuite les deux présidents à faire l'effort nécessaire pour prévenir toute escalade et retrouver l'esprit de dialogue qui avait présidé à la rencontre du 6 juin en Normandie.

Nous nous retrouvons aujourd'hui au large des côtes du Var, à bord du bâtiment qui porte le nom du chef de la France libre, Charles DE GAULLE, pour nous souvenir, pour nous souvenir ensemble, que le deuxième acte de la libération de la France s'est joué ici même, sur ces côtes, il y a 70 ans. C'était le Débarquement de Provence.

Ce débarquement-là, comme celui de Normandie, avait mobilisé le monde entier. Mais ce débarquement, lui, venait du sud.

Il y avait les Etats-Unis d'Amérique qui assuraient le commandement général de l'opération avec les soldats du Canada, du Royaume-Uni, de la Pologne. Mais la moitié des 250.000 hommes engagés dans cette opération portaient l'uniforme de l'armée du Général DE LATTRE DE TASSIGNY.

C'était une armée française et c'était une armée multicolore. Elle rassemblait les Français qui avaient rejoint le Général de GAULLE après l'appel du 18 juin ; elle rassemblait ceux qui avaient rallié le gouvernement provisoire d'Alger ; il y avait ceux qui s'étaient évadés de la métropole, souvent par l'Espagne ; il y avait ceux qui avaient pris des embarcations de fortune pour rejoindre cette future armée de la libération de notre pays. Mais il y avait surtout les soldats de l'armée d'Afrique, les soldats qui venaient d'Algérie, du Maroc, de la Tunisie, c'étaient les plus nombreux ; il y avait les Africains qui venaient de ces territoires qui s'appellent aujourd'hui le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, les Comores, le Congo, la Côte d'Ivoire, Djibouti, le Gabon, la Guinée, Madagascar, le Mali, la Mauritanie, le Niger, la République centrafricaine, le Sénégal, le Tchad et le Togo ; voilà ce qu'était cette armée, une armée de toute l'Afrique ; une armée mélangée, une armée composite, cosmopolite, une armée qui rassemblait à la fois ceux de Brest et ceux de Bamako, ceux de Londres et ceux de Dakar, ceux d'Alger et ceux de Fort-de-France.

C'est cette armée-là qui a chassé les nazis de France et je voulais ici vous en rendre hommage. Tels sont dans leur diversité, les libérateurs du mois d'août 1944 : des militaires qui n'avaient jamais cessé de se battre depuis 1940, comme des nouvelles recrues qui venaient juste de s'engager ; des jeunes de 17 ans qui avaient menti sur leur âge, mais aussi des hommes mûrs qui avaient connu le feu de la Grande guerre. Il y avait des Français de métropole, d'autres des outre-mer ou d'Afrique du nord et puis il y avait tous ces hommes qui, par les circonstances de l'histoire, venaient de loin, de très loin pour libérer la France.

Ces hommes étaient déjà auréolés de gloire quand ils sont venus sur ces côtes. Ils étaient déjà des vétérans des campagnes d'Afrique et d'Italie ; il y avait ces goumiers marocains qui venaient de remporter la bataille du Garigliano, ces héros de la guerre des sables à Bir-Hakeim, ces commandos d'Afrique, ces tirailleurs sénégalais tout juste vainqueurs de l'Ile d'Elbe.

Ces hommes n'avaient pas tous la même religion, ils ne mangeaient pas les mêmes choses, ils ne parlaient même pas la même langue, ils n'étaient pas de la même couleur, mais ils étaient la diversité du monde. Et cet été-là, ils ne formèrent qu'une seule armée, une seule et même armée, l'armée de la liberté. Et ils portaient un seul et même drapeau, c'était le drapeau tricolore, c'était celui des droits universels.

Ces hommes étaient bien plus que des soldats ; ils n'envahissaient pas un pays, ils le faisaient renaître. Ils combattaient d'autres hommes mais ils ne les haïssaient pas parce que c'était l'idée même de la haine qu'ils entendaient combattre.

Certains sont présents ici ce soir. Ce sont les héros de Provence. Je veux vous dire la reconnaissance de la France. C'est grâce à vous qu'elle est redevenue souveraine. C'est grâce à vous que la France a acquis le droit de s'asseoir à la table des vainqueurs à Berlin le 8 mai 1945. C'est grâce à vous qu'elle est devenue membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies après la guerre. C'est à vous qu'elle doit son rang dans le monde et aujourd'hui encore.

A la jeunesse d'Afrique, je veux dire que nous n'avons pas oublié le sacrifice des anciens et que la France sait ce qu'elle leur doit, même si elle a mis du temps, trop de temps, pour en tirer toutes les conséquences en termes d'émancipation et de reconnaissance. Merci jeunesse d'Afrique d'être fidèle au message des anciens.

Et à tous les jeunes Français issus de l'immigration, je veux également dire qu'ils sont les héritiers de cette page de l'histoire de leur pays et qu'ils peuvent en être légitimement fiers.

Et cette page-là nous adresse en définitive une formidable leçon d'histoire. Depuis que la France existe, les Français n'ont pas les mêmes origines, les Français n'ont pas la même religion et parfois ils n'en ont aucune. Les Français n'ont pas les mêmes convictions, n'ont pas la même couleur de peau mais ils forment la France, ils sont la France. Il y a toutes sortes de Français mais il n'y a qu'une seule France. Hier, il s'agissait de libérer le territoire national ; aujourd'hui, il s'agit de vivre ensemble dans la République et de faire avancer la France coûte que coûte.

En ce 15 août 2014, nous nous souvenons que c'est en Afrique que la France libre a trouvé ses premières forces. C'est en Afrique qu'ont été menées les premières attaques contre les forces de l'Axe. C'est en Afrique que les alliés ont remporté leurs premiers succès, en Ethiopie en 1941, à El Alamein en 1942, en Tunisie en 1943, ouvrant alors la voie à la victoire finale. C'est au sud, oui c'est au sud que l'Europe doit son salut et elle ne doit jamais l'oublier.

A vous chefs d'Etat et chefs de Gouvernement, représentants de ces pays qui sont venus nous délivrer, à vous, chefs d'Etat et de Gouvernement invités ici parce que vous représentez les nations dont sont issus les soldats qui ont combattu sur ces côtes, je vous affirme à nouveau la gratitude de la France. Je sais que parfois, ces combattants, ces combattants glorieux, n'étaient pas tous volontaires ; notre dette à leur égard n'en est que plus grande.

Cette dette, elle n'est pas seulement morale ou financière ; cette dette, elle est politique. Et elle nous oblige, nous la France, à une solidarité face aux menaces d'aujourd'hui, à toutes les menaces et d'abord en Afrique.

Lorsque j'ai pris la décision de lancer l'opération Serval à vos côtés, pays africains, pour participer à la libération du Mali qui faisait face à des groupes terroristes qui entendaient placer sous leur joug toute l'Afrique de l'Ouest, j'honorais la dette historique de la France qui a été constituée lors des deux derniers conflits mondiaux.

Et aujourd'hui, il nous faut encore lutter pour construire un espace de paix, de solidarité, de développement en Méditerranée. Les défis sont immenses, nous les connaissons et cet été 2014 a été hélas marqué par des conflits, des massacres et des guerres.

A Gaza, il ne suffit pas que les armes se taisent - mais c'est déjà beaucoup -, il faut aussi que chaque peuple puisse vivre dans la sécurité et la dignité, dans un Etat qui soit le sien. Et que d'ici là, les blocus et les entraves disparaissent à mesure que la confiance peut revenir. C'est ce qui se joue dans les négociations du Caire et nous devons tout faire pour qu'elles puissent aboutir.

Au Moyen-Orient, ce sont les valeurs les plus fondamentales qui sont bafouées par un groupe sanguinaire qui se réclame faussement de l'Islam pour piller, voler, violer, détruire, persécuter, anéantir. Ce n'est pas simplement l'Irak ou la Syrie qui se trouvent menacés, c'est le monde qui est confronté à un défi humanitaire avec d'abord des foules immenses de réfugiés qui se regroupent dans les pays voisins et également aussi en Europe.

Je pense à ces millions de Syriens chassés depuis deux ans, qui sont allés au Liban, en Jordanie, en Turquie, attendant la fin d'un conflit qui ne vient pas et qui a fait déjà 170.000 victimes.

Je pense aussi en ce moment aux chrétiens d'Irak, aux Yazidis, à toutes les minorités qui se trouvent pourchassées par un obscurantisme barbare.

Je pense aussi à la solidarité que l'on doit porter aux Peshmergas kurdes qui affrontent avec un courage immense un ennemi doté d'un armement supérieur et de moyens financiers considérables, et la France - oui, la France - a décidé de se tenir à leurs côtés en leur fournissant une aide humanitaire mais également militaire. Et même, à notre initiative, l'Europe a enfin décidé d'en faire autant parce que c'est notre devoir aujourd'hui - et pas simplement notre devoir : parce que c'est là aussi que se joue la sécurité de notre continent.

Je pense aussi au peuple libyen qui a courageusement abattu une dictature mais qui lutte aujourd'hui pour que la liberté ne lui soit pas retirée, confisquée par des groupes terroristes, qui créent là encore une instabilité dans toute la région, une instabilité que nous ne pouvons pas accepter. Parce que c'est un danger pour l'Afrique. Parce que c'est un danger pour la communauté internationale et là encore la France et l'Europe devront répondre aux demandes du Parlement libyen.

Je pense aussi en cet instant au Nigeria, au Cameroun qui font face également à un groupe terroriste, Boko HARAM, qui enlève des jeunes filles, des enfants, aujourd'hui même des garçons pour les enrôler de force.

Oui, nous, la France, l'Europe, devons maintenant à notre tour rendre au sud ce qu'il a été capable de nous donner à l'été 1944. Nous devons lui apporter soutien, appui, sécurité, solidarité, développement. La solidarité, elle n'est pas d'ailleurs simplement sécuritaire, elle est aussi sanitaire. Lorsqu'une population est frappée par une épidémie, comme aujourd'hui l'Afrique de l'Ouest par la fièvre Ebola, la France, l'Europe, la Communauté internationale, doivent agir. C'est notre responsabilité de mobiliser tous les moyens de la recherche, de la médecine pour porter assistance et secours à ces populations qui sont touchées - plus de mille morts aujourd'hui - et des pays qui ne peuvent plus faire fonctionner leur économie et qui vivent maintenant en autarcie. Là encore, nous sommes tous menacés car si la maladie n'est pas contenue, elle ne s'arrêtera pas à quelque frontière que ce soit ou à un continent ; elle menacera l'ensemble du monde.

Nous devons également trouver des solutions humaines face aux migrations entre les deux rives de la Méditerranée. Beaucoup de ces hommes, de ces femmes viennent d'Erythrée, de Somalie, de Syrie... Ils fuient les situations de conflits ou de misère, ils sont prêts à tout y compris à la mort pour rejoindre nos côtes. Nous ne pouvons pas accepter de voir la Méditerranée se transformer en cimetière quand mois après mois, des hommes, des femmes, des enfants espèrent trouver de l'autre côté une vie meilleure, ce qui est une illusion. Nous ne pouvons pas accepter que cette mer qui est "notre mer' qui nous rassemble tous depuis l'Antiquité, que cette mer devienne le symbole de nos peurs, de nos insuffisances, de nos incapacités à régler les conflits ou à maîtriser les mouvements de population.

La Méditerranée doit être un espoir de développement commun et solidaire. Il y a 70 ans, la paix est venue du sud des rives de la Méditerranée. Aujourd'hui, c'est la prospérité, c'est la sécurité, c'est le progrès, c'est la paix qui doivent être partagés entre les deux rives de la Méditerranée.

Mesdames et Messieurs,

En ce 70ème anniversaire du Débarquement de Provence, qui a tant contribué à la Libération de la France et à la victoire contre la barbarie nazie, nous devons tous ensemble montrer notre détermination à relever à notre tour le défi d'être à la hauteur de l'histoire. Ce combat aujourd'hui prend d'autres formes qu'il y a 70 ans mais c'est toujours le même ennemi que nous devons terrasser. Qui est cet ennemi ? C'est le fanatisme, c'est l'intolérance, c'est le racisme, c'est la barbarie. Alors à nous d'être à la hauteur des héros de Provence, ceux qui ont uni à tout jamais l'Europe et l'Afrique !

Vive la République et vive la France !

 

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