Avril 2014

Discours du Président de la République lors de l'ouverture du nouveau département des Arts de l’Islam au Musée du Louvre

Madame la ministre de la Culture,

Messieurs les ministres,

Monsieur le président du Louvre,

Mesdames, Messieurs,

Le 20 septembre 1792, la première République française était proclamée.

La veille, il était décidé, par l'assemblée législative, de créer au Louvre un lieu où seraient déposés « les tableaux et autres monuments relatifs aux Beaux-Arts se trouvant dans toutes les maisons royales ». Cela veut dire qu'avant même la proclamation de la République, les révolutionnaires avaient voulu installer un grand musée.

Un an plus tard, il s'ouvrait. Installé dans le palais des rois, il devenait alors le bien inaliénable des peuples de France.

Richesse de notre nation, le musée du Louvre est aujourd'hui le plus grand musée du monde. Il n'a cessé d'évoluer, car le patrimoine est un bien vivant.

Le Louvre est d'ailleurs bien plus qu'un musée, c'est une institution de la République, forgée par plus de deux siècles de combats et de conquêtes, une institution dont le prestige et le succès, toujours plus spectaculaires : en 10 ans le nombre des visiteurs du Louvre a presque doublé, passant d'un peu plus de 5 millions à 9 millions aujourd'hui. 35% sont Français, et la moitié des visiteurs a moins de 30 ans, confirmant ainsi le succès international de cet établissement, pour toutes les générations.

C'est une étape supplémentaire que nous franchissons aujourd'hui.

Elle s'inscrit dans le prolongement de la belle idée, de la grande idée, du Louvre, du Grand Louvre, conçu et voulu par François MITTERRAND et Jack LANG, ici présent.

C'est une véritable bataille qu'ils lancèrent il y a 30 ans, une de celles que notre pays est capable de livrer et parfois de se livrer à lui-même. En l'occurrence cette lutte fut menée dans les antichambres de nos palais nationaux et dans les couloirs de nos ministères.

Cette bataille fut gagnée. Elle fut marquée par l'édification, de la pyramide d'abord, un moment contestée, puis par l'installation du ministère des Finances à Bercy, contestée pour d'autres raisons, et par la reconquête des Tuileries.

Elle fut conduite contre les réticences de toutes sortes, contre les conservatismes, contre les inerties, et il y fallut de l'audace, de l'obstination, de tous les ministres de la Culture successifs, une vision de ce que l'Etat peut faire et doit faire pour la culture.

L'inauguration des nouveaux espaces consacrés aux arts de l'Islam constitue le dernier épisode en date de cette bataille.

Cette réalisation a nécessité, là encore, une forte volonté politique, au-delà des changements et des alternances. C'est Jacques CHIRAC, en 2003, qui a annoncé la création de ce nouveau département et rappelé l'apport essentiel des civilisations de l'Islam à notre culture.

Le 16 juillet 2008, Nicolas SARKOZY posait la première pierre, parvenait aussi à sanctuariser les financements et à en mobiliser d'autres.

Aujourd'hui il me revient d'inaugurer le huitième département du Louvre.

Je salue ceux qui, par leur générosité, et leur haute conscience, ont rendu ce moment possible, tout simplement par le souci de permettre au regard de tous, de constater, les merveilles des arts de l'Islam, le roi du Maroc, l'émir du Koweït, le sultan d'Oman, le président de la République d'Azerbaïdjan, ainsi que le Prince AL-WALEED d'Arabie saoudite, ils comptent parmi les nombreux partenaires, publics et privés, de France et d'ailleurs, qui ont contribué à ce projet d'un coût de 100 millions d'euros. C'est la plus vaste opération de mécénat qui n'ait jamais été entreprise au Louvre. Je veux d'ailleurs rappeler que le mécénat continuera d'être stimulé, encouragé, car c'est une chance pour notre pays. Grâce à l'Etat, par son budget, aux dons recueillis, les trésors que nous découvrons aujourd'hui sont maintenant rassemblés et exposés.

La France possédait depuis longtemps, très longtemps, dans le domaine des arts de l'Islam, l'une des plus belles collections du monde. Elle les avait oubliées, elle les avait laissées s'accumuler dans des réserves, elle confinait ces merveilles dans des caisses, elle les dispersait dans des lieux, notamment au Musée des Arts décoratifs. Ce qui manquait jusqu'à présent à ces chefs-d'œuvre, c'était l'espace : seul un dixième des pièces disponibles était présenté au public.

Voilà cette anomalie réparée. Il en est terminé de cette injustice.

Provenant du Louvre, mais aussi du Musée des Arts décoratifs, 3000 œuvres sont désormais présentées. Elles sont placées dans un écrin magnifique : ce grand geste architectural que nous découvrons, de Mario BELLINI et Rudy RICCIOTTI, qui, dans la cour Visconti ont inscrit l'avant-garde la plus audacieuse, dans l'Histoire la plus vénérable et ont été capables de mélanger la modernité avec l'Histoire.

Ce département des arts de l'Islam est un projet emblématique à plus d'un titre.

D'abord c'est une conception de la culture, d'une culture ouverte à tous. Chaque citoyen, chaque personne, a droit à la beauté et à la création. Nul ne doit en être écarté, pour quelles que raisons que ce soient, les pires étant le préjugé ou l'ignorance. C'est la mission de la ministre de la Culture, Aurélie FILIPPETTI, que de faire vivre cette égalité. C'est pourquoi le gouvernement a placé l'éducation artistique parmi ses priorités, car rien n'est inné. Le beau, quand il est l'œuvre de l'esprit, s'apprend aussi. Et cet enseignement doit permettre aux enfants, à tous les enfants, d'acquérir bien plus qu'un savoir, une curiosité, une sensibilité, une élévation d'esprit, une fierté.

Ce projet traduit, ensuite, une volonté, celle de conforter la vocation universelle du Louvre, car la culture est universelle.

Les civilisations ne sont pas des blocs qui s'ignoreraient ou qui se heurteraient. Les civilisations progressent par leurs rencontres, par leurs dialogues.

Ainsi s'exprime la grandeur de l'art : il nous élève en nous tournant vers les autres, il nous fait mieux prendre conscience de nous-mêmes. La culture, comme l'évoquait BAUDELAIRE, est une « invitation au voyage ». Voyage dans le temps et voyage dans l'espace. Voyage aussi dans notre propre intimité.

Découvrir les arts de l'islam pour les visiteurs du monde entier, qui se presseront bientôt dans ces salles, ce sera donc traverser des continents, parcourir des siècles, mais aussi découvrir une part d'eux-mêmes. C'est vrai en particulier des Français et des Européens, qui constateront avec surprise ce qu'ils doivent aux cultures de l'Orient. Les exemples sont innombrables : le Taj Mahal, les chiffres arabes, les rapports étroits qui unissent les philosophies grecque et islamique, ARISTOTE et AVERROES. Voilà, nous partageons les mêmes œuvres, nous sommes liés par l'histoire, héritiers que nous sommes de cultures qui nous rassemblent.

Vous avez fait allusion, Monsieur le Président, à ce magnifique baptistère de Saint-Louis, cette création mamelouke, qui servit pendant des siècles aux baptêmes des enfants royaux de France. Révélation, ainsi les monarques de droit divin avaient baigné dans des œuvres islamiques. Nous ne le savions pas. Voilà qui nous rappelle cette origine parfois commune.

Je pense aussi à cette aiguière de l'Egypte fatimide, qui faisait partie du trésor de l'abbaye de Saint-Denis.

Une fois encore, l'évidence : entre l'Europe chrétienne et les cultures d'islam, les correspondances sont innombrables.

Je dis les « cultures d'islam » car cet univers est fait de mille et un mondes, il est multiple.

Variété des époques. Du VIIème siècle au XIXème, les collections présentées ici invitent à un itinéraire dans le temps où chaque moment a sa signification, son identité, son esprit, sa lumière.

Variété des lieux. De l'Espagne à l'Inde, de l'Egypte à l'Iran, de la Turquie à la Malaisie, de Samarcande à la Transoxiane, ce sont les arts andalou, mamelouk, ottoman, persan et tant d'autres qui se montrent ici. Les langues et les traditions se croisent, se mêlent, se répondent, et contribuent à cette mosaïque qu'est la culture en terres d'islam.

Variété, enfin, des inspirations. Les inspirations sont ici à la fois laïques ou religieuses, marquées par l'hellénisme ou par l'orientalisme, interprétant de façons diverses l'interdit de la représentation. Ni les textes, ni les œuvres, pas davantage les hommes n'ont de visage unique, c'est pourquoi ils sont représentés de mille façons.

Il n'y a pas une civilisation, mais des civilisations de l'islam. Toutes raffinées et rayonnantes. Telles qu'elles se révèlent ici, elles sont autant de preuves et d'espaces de liberté. Elles se fondent sur la tolérance à l'égard de toutes les interprétations du monde. Elles partent de la religion pour donner à l'œuvre humaine toute sa force.

L'honneur des civilisations islamiques est d'être plus anciennes, plus vivantes, et plus tolérantes que certains de ceux qui prétendent abusivement aujourd'hui parler en leur nom. Il est l'exact contraire de l'obscurantisme qui anéantit les principes et détruit les valeurs de l'islam, en portant la violence et la haine.

Et quel plus beau message, oui, quel plus beau message que celui livré ici, par les arts, au Louvre. Car dans cette profusion d'œuvres, devant tant de patience, mise au service de l'harmonie, on comprend que les meilleures armes pour lutter contre le fanatisme, qui se réclame de l'islam, se trouvent dans l'islam lui-même.

La création comme la beauté doivent être à chaque instant défendues. Ici, en France, chaque fois qu'est mise en cause la dignité de la personne humaine et la liberté d'expression, nous serons là, partout dans le monde. Car c'est une agression à l'égard de toutes les civilisations quand le patrimoine est saccagé, nous serons là pour lutter contre les groupes mus par l'insondable bêtise, qui rend chaque civilisation vulnérable. Je pense aux destructions récentes des mausolées de Tombouctou, véritable richesse de l'Humanité toute entière.

Et c'est au nom de cette liberté que la France aujourd'hui s'honore du plus grand musée du monde, s'honore de cette plus belle collection des arts de l'islam, et prend l'engagement de les protéger, de les mettre en valeur, de les offrir au regard de tous, sans aucune exclusive. Je veux exprimer toute ma gratitude aux équipes du musée du Louvre, qui ont assuré cette maîtrise d'ouvrage jusqu'au bout. Je veux aussi dire à la Conservatrice, Sophie MAKARIOU, combien je suis émerveillé par sa persévérance, par son courage, par les choix qu'elle a pu faire avec ses équipes. Il n'était pas facile de faire une sélection entre toutes ces merveilles. Elle a pu y parvenir que parce que le président Henri LOYRETTE a considéré -- et c'était également une volonté de la République -- que le Louvre n'avait ni frontière ni limite, sauf peut-être financière.

Et c'est au moment où est exposée à Paris la plus belle collection au monde des Arts de l'Islam que s'ouvrira aussi, au début du mois de décembre, le Louvre-Lens, vitrine nouvelle du Musée, et qu'à Abu Dhabi, démarrera la construction d'un musée qui accueillera un art, tous les arts, avec des œuvres de toutes origines, et avec des tableaux de toutes les religions.

Voilà, réalisée la volonté des conventionnels de 1792, ils ne savaient pas qu'un jour, nous serions là pour cette inauguration, mais ils avaient posé les conditions, donné l'inspiration : faire du Louvre le bien de tous, au-delà même de la nation, au-delà même de la France, pour permettre que le regard du monde vienne jusqu'à nous. Ce département consacré aux Arts de l'Islam est donc à la fois un projet artistique de grande dimension, une réussite architecturale de grand talent, une manifestation internationale de belle facture, à tous les sens du terme, et un geste politique au service de l'harmonie, du respect et de la paix. C'est cet acte-là que nous avons posé ensemble, un acte de culture, un acte de confiance, un acte de paix, et un acte politique.

Merci à tous.

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