Avril 2014

Discours du Président de la République au Mémorial Nehru

Madame la Présidente, vous me faites grand honneur de m’inviter aujourd’hui à m’exprimer ici dans ce lieu chargé d’histoire et d’émotion. Je le fais devant les Ministres d’Inde et de France, et devant de hautes personnalités parmi lesquelles le Professeur Amartya Sen que j’aurai le privilège de distinguer au nom de la République Française, dans quelques minutes.

Mesdames, Messieurs,

Monsieur le Professeur, Cher Amartya Sen,

Mesdames et Messieurs,

Ici, devant le mémorial consacré à l’un des pères de votre indépendance, je salue la grandeur de votre histoire et les prestigieuses personnalités qui l’ont marquée. « L’extraordinaire apostolat de Gandhi puis de Nehru, aboutissant à l’avènement d’un Etat maître de lui-même » : ainsi s’exprimait le Général de Gaulle et je tiens, après lui, après tous mes prédécesseurs, à renouveler l’hommage de la France à l’Inde indépendante. 

L’Inde, on le dit souvent, est la plus grande démocratie du monde. Mais ce n’est pas seulement par sa démographie, ni par l’immensité de sa géographie qu’elle a mérité ce titre. L’Inde est la plus grande démocratie du monde parce que, depuis longtemps, dans chaque village, des conseils avaient semé l’idée du consensus. C’est également parce que votre constitution a été rédigée par le grand leader des déshérités, le docteur Ambedkar, et qu’encore aujourd’hui, son influence trouve écho.

Ce sens démocratique de l’Inde est également l’œuvre de vos philosophes mais au-delà des créations de l’esprit, c’est aussi le fait d’une société qui veut participer, qui veut discuter de son avenir, et qui a la passion de la politique, comme les français l’ont également. L’Inde prouve que la démocratie n’est pas une idée occidentale, mais le bien commun de toute l’humanité.

Comme le disait Nehru en cette nuit mémorable: « il y a bien longtemps, nous avons pris rendez-vous avec le destin. » Et il ajoutait: « Quand sonnera minuit sur un monde endormi, l’Inde s’éveillera à la vie et à la liberté. Il est des moments, rares dans l’histoire, où l’ancien fait pour nous place au nouveau, où un âge prend fin, où l’âme d’une nation longtemps opprimée retrouve son expression ».

Oui, Mesdames Messieurs, l’Inde est un pays neuf et Nehru avait raison. Ce peuple est aujourd’hui à la pointe de l’informatisation de masse, et vos ingénieurs diplômés sont si nombreux qu’ils dépassent à eux seuls toute la population française.

Je mesure l’ampleur du chemin parcouru par l’Inde depuis son indépendance en 1947, l’Inde est désormais une grande puissance émergente et sera demain l’une des toutes premières économies du monde.

Les populations de l’Inde pratiquent sept grandes religions, sans compter les trois cent millions de dieux de l’hindouisme et les divinités des autochtones de l’Inde. Ce pourrait être un risque de division, d’éclatement, et au contraire, vous avez su rassembler toutes ces identités dans une fédération qui n’a rien de rigide, puisque l’Union indienne s’est même enrichie de nouveaux Etats. Bel exemple que vous donnez au monde de tolérance, de liberté, de ce que nous appelons en France, mais aussi en Inde, de laïcité, c’est à dire permettant la coexistence religieuse avec l’exigence d’une pratique de tolérance, mais également de règles qui doivent être respectées pour partager des valeurs communes.

La France et l’Inde ont cette même inspiration, cette même conception de la vie en société, cette même exigence de liberté et de justice. Nous avons également une même conception de la culture. L’Inde s’honore d’être le premier producteur de films dans le monde, et le Festival de Cannes aura l’occasion de célébrer le centenaire du cinéma indien, Nous en sommes fiers.

Mais vous avez aussi des artistes qui ont une réputation internationale. L’Inde rayonne par sa culture, et la créativité se retrouve aussi dans la pensée. Et parfois même dans la pensée économique, puisque vous avez ici le Prix Nobel d’économie, Amartya Sen, qui a su construire une thèse, attentive à la « capabilité » de chacun. Capabilité, je ne sais pas si le mot peut être traduit, c’est un mot inventé et qui signifie tout simplement que toute société compte en elle-même des potentialités qui ne demandent qu’à s’exprimer, et que le rôle du politique, ou qu’il soit, c’est de permettre à chaque individu de réussir sa vie et ainsi d’améliorer le bienêtre de tous. Nos deux peuples, le peuple indien, le peuple francais, sont épris de justice. Et c’est toujours pour nous, français, une joie d’entendre la devise de la République être évoquée dans un pays ami : Liberté, Egalité, Fraternité. Ces mots ne nous appartiennent pas, nous les avons offerts au monde et l’Inde les a pour sa part en toute indépendance, repris pour son propre destin.

Nous sommes deux peuples fiers parce que nous avons une grande histoire. Parce que nous sommes deux peuples qui désirons plus que tout, notre indépendance. Pour l’Inde, cet attachement à l’indépendance a pris sous l’impulsion de Nehru, la forme du « non alignement », qui demeure encore aujourd’hui. Pour la France, ce principe d’indépendance s’est inscrit dans un engagement européen, et respectueux de notre autonomie de parole et de décision, et que nous avons encore marqué ces derniers jours par l’intervention de la France au Mali.

Ces principes démocratiques, ces valeurs que nous partageons, obligent l’Inde et la France à prendre leurs responsabilités face aux défis planétaires.

D’abord dans la lutte contre le terrorisme. Le terrorisme, ce mal absolu qui exploite la misère pour semer la désolation. Le terrorisme, cette haine qui utilise les conflits ancestraux pour faire resurgir les guerres de religion. Le terrorisme, cette sinistre entreprise qui se sert de la drogue pour asservir les âmes.

C’est contre cette menace que la France s’est levée, et encore récemment, pour prendre sa part de la responsabilité mondiale dans la lutte contre le terrorisme au Mali.

Je remercie du fond du cœur l’Inde pour le soutien qu’elle a manifesté, dans ces circonstances, à l’action de la France et des Etats africains.

Dans le même temps, après plus de dix ans de présence, la France a pris la décision de retirer ses troupes combattantes d’Afghanistan. Je sais que l’Inde est préoccupée par l’avenir de l’Afghanistan, nous aussi, mais c’est maintenant aux Afghans de construire leur propre avenir. Tous les pays de la région, et notamment le Pakistan, devront contribuer à la réalisation de cet objectif. Et je salue le rôle que joue l’Inde pour la paix et pour la stabilité dans cette région.

L’Inde, qui chaque fois cherche par la négociation à éviter le conflit, l’Inde qui ne répond à aucune provocation tout en affirmant clairement ses valeurs et ses principes. L’Inde qui intervient partout pour favoriser des médiations utiles. L’Inde, aussi qui, pour se faire comprendre, assure pleinement sa sécurité.

Cette responsabilité, commune, pour relever les défis du monde, l’Inde et la France la prennent pleinement pour lutter contre la prolifération nucléaire, qui est aussi l’un des grands périls auxquels le monde est confronté. Nos deux pays ont exprimé, ensemble, leur refus de voir l’Iran et la Corée du nord accéder aux moyens de leurs ambitions destructrices. Je sais que, pour de multiples raisons, l’Inde est proche de l’Iran et de son peuple.

Votre influence est d’autant plus importante car l’Inde pourra contribuer à convaincre les dirigeants de ce grand pays qu’est l’Iran d’entrer dans une négociation sérieuse pour respecter les obligations internationales, de la non-prolifération nucléaire.

Nous aussi, nous sommes amis avec le peuple d’Iran, nous aussi nous sommes conscients des risques, nous aussi nous appelons à la négociation. L’Inde et la France sont unies pour la paix.

La France est présente également dans l’Océan indien. Je rappelle que plus d’un million de mes compatriotes vivent à la Réunion et à Mayotte. Bon nombre d’ailleurs sont d’origine indienne et apportent à la France le meilleur de leur culture. Je vous confirme que mon pays contribuera dans l’Océan Indien à assurer la sécurité de la région. Ici comme ailleurs, nous assumerons nos missions, et nous ferons œuvre de paix avec l’Inde.

Mais, au-delà de l’Asie et au-delà de l’Océan Indien, l’Inde doit avoir les moyens d’élargir encore son influence. C’est l’intérêt du monde et c’est la raison pour laquelle la France a à chaque fois soutenu la participation de l’Inde dans les grands moments de la vie internationale, et dans toutes les instances où l’Inde peut faire parler la voix de la paix.

Nous avons souhaité que l'Inde puisse être pleinement membre du G20 pour discuter de notre avenir économique. Nous avons voulu que l’Inde puisse être associée dans toutes les instances pour le nucellaire civile et aujourd’hui la France demande que l’inde puisse siéger de plein droit au Conseil de sécurité des Nations Unies.

Elle le demande, parce que les Nations-Unies doivent refléter la réalité du monde. Elle le demande parce que la sécurité du monde a besoin de la présence indienne. Elle le demande parce que l’inde est une puissance qui sera toujours une puissance de paix.

La France et l’Inde ont conclu depuis 1998, quinze ans déjà, un partenariat que l’on dit stratégique et que je devrais appeler exceptionnel parce que l’idée que nous avons eue depuis longtemps est d’approfondir nos relations dans nos domaines les plus sensibles, les plus cruciaux, c’est à dire l’échange de la technologie, c’est à dire la capacité de nous défendre, c’est à dire la lutte contre le terrorisme.

Mais la France et l’Inde au-delà de ce partenariat stratégique, doivent maintenant relever encore d’autres défis : le premier c’est celui de la croissance. Des entrepreneurs indiens que j’ai rencontrés avant de m’adresser à vous, me disaient que leur volonté était que la croissance indienne puisse dépasser 8, 9, 10 %, j’en rêvais, alors même qu’aujourd’hui leur crainte est qu’elle puisse descendre à 5%, ce qui serait une très grande performance pour la France mais un risque pour l’économie indienne, parce que vos besoins liés à la progression de la population, à son besoin d’accéder au marché de consommation, aux biens durables, exigent une croissance forte.

Nous en France, nous luttons pour que la croissance ne soit pas en dessous de zéro, nous y parviendrons, mais nous avons quand même des objectifs plus élevés, et nous devons retrouver nous aussi, pays développés, une croissance qui nous permette non pas de lutter contre la misère, encore qu’elle existe aussi dans les pays développés, mais de lutter contre le chômage, qui est notre fléau, et donc nous avons un objectif commun, hisser notre taux de croissance et bien comprendre que nous sommes liés, les économies émergentes, les économies développées. Qu’il ne peut pas y avoir de progrès pour un grand pays comme l’Inde s’il n’y a pas l’Europe qui, elle-même connait stabilité, confiance et croissance.

De la même manière, pour l’Europe, qui cherche des ressorts pour son développement économique, ce sont dans les pays émergents que nous trouverons des moyens de tirer notre propre croissance. Nos intérêts sont communs.

Je veux vous rassurer sur la situation de l’Europe. Elle a connu une crise, dont elle n’était d’ailleurs pas responsable : la crise financière, qui a fini par affecter sa capacité à pouvoir lever convenablement des emprunts pour un certain nombre de pays.

Je veux vous l’affirmer ici, avec la gravité et la responsabilité du moment que nous traversons, de la fonction que j’exerce : la crise de la zone Euro est derrière nous. Les pays européens et la France y a pris sa part, ont été capables d’introduire des mécanismes permettant la stabilité, offrant aux marchés financiers des éléments de confiance qui étaient attendus. Et également de mettre en place une Union bancaire pour éviter que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Pour autant, si l’Europe a retrouvé sa cohésion, sa capacité et la confiance qu’elle devait mériter par ses efforts, et notamment de sérieux budgétaire, l’Europe n’est pas sortie de la crise complètement. Nous devons agir, en Europe et dans le monde, pour que la croissance soit la priorité. C’est en coordonnant nos politiques, en travaillant ensemble à une meilleure régulation de la finance et de l’économie mondiales que nous progresserons.

Mais nous avons besoin aussi, et c’est le sens de ma visite ici, au-delà de l’amitié, au-delà des liens historiques, au-delà des positions communes que nous avons pour le destin du monde, le sens de ma visite c’est aussi d’intensifier les échanges économiques et commerciaux.

Il y a eu de grands progrès ces dernières années, les flux commerciaux ont triplé entre l’Inde et l’Union européenne. Mais nous sommes encore loin de ce que nous pourrions faire. Alors la France, qui est présente en Inde à travers 750 entreprises implantées ici, permettant la création de 250 000 emplois, la France a pris de l’avance. Mais elle doit également investir davantage en Inde et notamment dans les secteurs de haute technologie. Le faire avec les entreprises indiennes, qui y sont prêtes, partager nos expériences et conquérir de nouveaux marchés en Europe, en Afrique, voilà le lien que nous devons établir.

J’ai lancé également un appel aux investisseurs Indiens, pour qu’ils viennent investir en France, où nous devons leur faire le meilleur accueil. Je suis heureux de voir que sur le plan technologique, nous coopérons chaque jour davantage. Et la France sera en octobre prochain, le pays partenaire du « Delhi Technology Summit ». Ce sera une occasion exceptionnelle de réunir nos communautés scientifiques pour aborder de nouveaux domaines de coopération comme la ville durable, l’urbanisation, qui va être un grand enjeu pour l’Inde, les technologies de l’information, mais également les biotechnologies, l’énergie.

C’est la raison pour laquelle nous avons décidé, le gouvernement Indien et le gouvernement Français, de renforcer nos liens dans le domaine de l’enseignement supérieur. L’Inde compte 17 millions d’étudiants, ce qui est considérable. Seuls 3000 viennent en France, c’est trop peu. Nous devons faire en sorte que d’avantage d’étudiants indiens puissent étudier dans nos universités. Et de la même manière, que nous puissions vous envoyer nos meilleurs étudiants pour venir étudier ici, dans vos universités.

Il y a 430 coopérations entre établissements français et d’enseignement supérieur et établissements indiens. Nous allons encore intensifier ces relations. Je souhaite que chaque grande Ecole, chaque Université française ait un accord de coopération avec son homologue, ici, en Inde.

Je souhaite que, dans les cinq ans à venir le nombre d’étudiants indiens en France ait augmenté de 50%, le pourcentage de progression est considérable mais la base est faible, nous devons atteindre cet objectif.

Voilà, mesdames et messieurs, ce que jetais venu vous livrer aujourd'hui, un appel à travailler ensemble, a être plus uni au plan Eco, au plan commercial, a être capables de nous lancer dans des aventures technologiques ensemble, à renforcer nos partenariats partout, entre entreprises, entre universités, entre collectivités locales, ici plusieurs grands élus sont présents.

Mais je suis également devant vous à l’invitation de votre fondation madame la présidente, pour exprimer une vision du monde que nous partageons.

Celle qui nous conduit, en Inde comme en France, à penser que la liberté est à la fois l’aboutissement et l’instrument du développement. Pour reprendre les mots du Professeur Amartya Sen, « tout jugement sur le progrès n’a de sens que rapporté aux libertés ».

L’Inde, au cours des dernières décennies, a réussi à atteindre des objectifs qui paraissaient insurmontables, inatteignables : l’autosuffisance alimentaire, le développement d’une économie moderne, la réduction des inégalités, l’émergence d’une classe moyenne, et aujourd’hui votre pays est capable d’aider les pays les plus pauvres, en Asie ou en Afrique.

Mais en même temps, soyons lucides, il demeure encore tant d’inégalités, tant de pauvreté, tant de misère. Il y a encore tant de besoins à satisfaire, tant de liberté à conquérir. Nous avons un objectif commun, la croissance durable, et nous devons prendre en compte la dimension sociale et environnementale du développement.

Il y a urgence. La population mondiale atteindra 9 milliards d’êtres humains en 2050. Et chacun sait que les ressources de la planète ne sont pas illimitées.

Nos deux pays sont conscients des enjeux du changement climatique. Je veux saluer ici les efforts accomplis par l’Inde, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et pour améliorer l’efficacité énergétique. Là encore, l’Inde et la France peuvent unir leurs efforts dans une coopération sur le nucléaire civile et sur les énergies renouvelables.

Mais nous pouvons aussi agir dans le domaine agricole. Nous avons le même objectif, la sécurité alimentaire, l’exigence environnementale, la capacité de produire davantage. Nous avons les mêmes volontés de préserver toutes les formes d’agriculture et de lutter contre la volatilité des prix agricoles

C’est un enjeu aussi pour nos deux pays qui ont une agriculture forte et qui veulent aussi préserver une bonne harmonie sur le territoire. J’ai dit que nous avions aussi des domaines communs en matière énergétique, je souhaite que l’excellence française en matière de nucléaire et en matière de renouvelable puisse ici trouver toute sa place puisque vous avez la même volonté.

Mesdames et Messieurs, Madame la Présidente,

L’Inde et la France, nos deux grandes démocraties, malgré la distance géographique qui les sépare malgré les différences culturelles qui nous distinguent. Oui l’Inde et la France portent la même d’une voix dans le concert mondial. Cette voix c’est celle du respect des peuples, cette voix, c’est celle de l’indépendance, cette voix, indienne, française, c’est celle de la justice sociale, de la culture, de la protection de notre planète.

Cette voix, c’est celle qu’exprimait déjà Gandhi quand il écrivait : « Les systèmes économiques qui négligent les facteurs moraux sont, comme des statues de cire : ils ont l’air d’être vivants et pourtant il leur manque la vie de l’être en chair et en os. »

Nous ne devons pas faire que l’économie ressemble à des statues de cire, nous devons y mettre l’âme, la morale, l’éthique, tout ce qui fait la grandeur d’un destin. Gardons la leçon de Gandhi, faisons vivre nos économies, nous avons besoin de prospérité, cherchons inlassablement le progrès, nous avons besoin de justice, portons nos technologies au plus haut, nous avons confiance dans la science, mais n’oublions jamais de mettre l’économie et le progrès au service de l’humanité parce que nous portons non seulement espoir d’un destin meilleur, mais nous sommes les héritiers de forces morales. Je le dis ici dans ce lieu si symbolique, de forces spirituelles dont nos deux grandes nations sont héritières, et dont elles ont aujourd’hui à assurer la traduction dans le monde de demain.

Merci

 

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