Avril 2014

Discours de M. Dioncounda Traoré, Président de la République du Mali, et du Président de la République française

Bamako, 2 février 2013

LE PRESIDENT DU MALI : « Monsieur le Président, ce matin à Tombouctou la foule était telle que nous n’avons pu prononcer de discours. J’avais un message à passer aux populations de Tombouctou. Avec votre permission, je voudrais livrer aux habitants de Tombouctou qui sont présents ici, à la place de l’Indépendance, le discours que je voulais livrer à Tombouctou, la ville mystérieuse.

Voilà ce que j’aurais dit ce matin à Tombouctou. Population de Tombouctou, représentants de Tombouctou ici à Bamako, dites à votre frère, dites à notre frère, François HOLLANDE, qu’il est le très bienvenu parmi nous, le très bienvenu, chez lui, à Tombouctou ! Tombouctou la mystérieuse, Tombouctou la sainte que l’ignorance et l’obscurantisme ont cherché à profaner.

Représentants de Tombouctou, dites à François HOLLANDE, le Président de la France, la France de la Révolution de 1789, la Président de la France de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité, qu’il est le frère de toutes les Maliennes, de tous les Maliens, le frère de toutes les Sahéliennes, de tous les Sahéliens, l’ami sincère de l’Afrique toute entière.

Dites-lui que ce jour – le 2 février 2013, où il est venu nous témoigner de la plus belle des manières sa solidarité et son engagement – sera inscrit en lettres d’or dans ce que cette partie du monde sait faire de mieux, à savoir consigner l’histoire des faits et des Hommes.

Dites-lui qu’en répondant positivement et sans délai à notre demande d’assistance militaire – à un moment où le destin, à un moment où l’existence même de notre pays était menacée – il a réécrit avec l’engagement de l’armée tricolore et le sacrifice de Damien BOITEUX, un nouveau chapitre de notre histoire.

Chers compatriotes représentants de Tombouctou, je voudrais cependant vous demander de rester ce que vous avez toujours été : une communauté forte de sa diversité, une communauté accueillante, une communauté civilisée, une communauté digne et respectueuse de la dignité de l’autre.

Dans l’euphorie de la liberté retrouvée, ne vous laissez jamais aller aux excès, aux amalgames et à des réflexes de vengeance. Offrez au reste du monde qui vous observe, et surtout à ceux qui sont venus vous aider à vous libérer, votre vrai visage. Pas celui d’une communauté qu’illumine la haine et ne pense qu’à régler des comptes. Soyez des Maliens authentiques ! Je sais que je peux compter sur vous pour qu’il n’y ait aucune exaction, aucun règlement de compte. Je demande à tous ceux qui ont quitté leur maison et leurs amis, par peur des représailles, de revenir chez eux et de reprendre leur vie normale.

Monsieur le Président,

En vous remerciant de nouveau, et à travers vous, toute la France pour cet élan fraternel et ô combien amical pour notre peuple, et en vous souhaitant une fois de plus bienvenue à Tombouctou, Vive Tombouctou ! Vive le Mali ! Vive la France !

Monsieur le Président,

Après Tombouctou, nous voilà à Bamako où les populations de Bamako et le peuple malien tout entier ont tenu encore à vous témoigner leur reconnaissance pour l’intervention déterminante de la France, à un moment où l’existence même du Mali était en jeu.

C’est un agréable devoir pour moi de vous transmettre les salutations de millions de Maliennes et de Maliens, de millions de Sahéliens et de vous remercier, au nom des populations de Gao, de Tombouctou, de Kidal, de Mopti, de Ségou, de Sikasso, de Kayes, de Koulikoro et de Bamako.

Le peuple du fleuve vous dit merci, le peuple de la dune vous dit merci.

Merci pour la déroute des démolisseurs qui ont hélas passé à la pique et au marteau un millénaire d’histoire. Merci pour les panneaux des prétendues police et justice islamiques désormais décrochés du fronton de nos édifices.

Merci au nom des femmes libérées de la prison obscurantiste de ceux qui n’étaient venus que pour détourner l’Islam. Merci pour toutes celles qui ne connaîtront plus l’humiliation des mariages forcés et multiples. Merci pour les sanglots que nous n’entendrons pas ce soir de la énième fille violée devant ses père et mère terrifiés et horrifiés.

Merci pour cette jeunesse qui revient à l’espoir, qui sait travailler de ses mains et de sa tête, et qui espère, sous peu, renouer avec les opportunités que leur offre une des plus belles régions naturelles du monde.

Merci pour avoir rendu possible d’autres éditions du prestigieux festival d’Essakane, du festival de Tamadacht, du festival des souks pour ne citer que ces exemples récents d’une créativité symbolisée dans le monde entier par le génie touareg – aussi – et reflet du génie malien.

Oui, Monsieur le Président, grâce à vous, grâce à la France, l’histoire du Mali s’est accélérée depuis le 10 janvier. L’intervention française - autour de laquelle l’humanité se rassemble aujourd’hui, des couloirs de l’Union africaine à ceux des Nations-Unies et qui est née de l’urgence - a permis d’anticiper la mise en œuvre de la résolution 20-85 portant déploiement de la mission internationale de soutien au Mali.

Ce que beaucoup imaginaient pour le moins « à terme » – à savoir la libération des grandes villes du Nord – est en passe d’être obtenu dans les délais les plus brefs. Kona est libre. Diabali est libre. Douentza est libre. Gao est libre. Tombouctou est libre et le reste suivra !

Monsieur le Président, vous avez fait en sorte que l’Afrique soit à nos côtés - les pays de la CEDEAO, comme d’autres tels que le Tchad, venus massivement. Vous avez fait en sorte, par la présence des forces françaises, que l’armée malienne à genoux se remette debout pour aller au combat de la libération, de l’honneur et de la dignité !

En tant que Président d’un pays fier, bien connu pour sa convivialité, j’aurais aimé pouvoir promettre à tous nos amis et à notre peuple « zéro dérapage, zéro représailles, zéro exaction ». Hélas, chacun sait ce que c’est que la guerre, même si jusqu’à présent le comportement de nos troupes dans la présente campagne est quasi exemplaire. Ce que je peux dire par contre, c’est que ceux qui transgresseront les règles de la guerre et le respect des droits humains agissent à leurs seuls comptes. Nous serons intransigeants envers eux, car c’est l’honneur et la dignité de l’armée et de la nation qu’ils ternissent.

Notre crédo est d’accélérer et non de compromettre la réconciliation nationale : celle de la communauté du Nord, celle des forces du Sud et celle de toute la Nation malienne. Nous le concevons comme un devoir historique et il n’y aura aucune complaisance.

Que tous ceux et toutes celles qui ont le Mali à cœur viennent ; nous leur tendons la main ! Que tous ceux et toutes celles qui ne sont pas dans les schémas de partition, du terrorisme, du narcotrafic et du crime organisé nous rejoignent, abandonnant ainsi leurs fantasmes pour un vivre ensemble nécessaire et souhaité !

Le Mali, de 1992 à 2012, est ce pays qui a accepté la discrimination positive au profit des hommes nomades d’une région du Nord avec un investissement sans précédent. Loin d’exclure ou de marginaliser les communautés du Nord, l’Etat central les a au contraire intégrées dans la fonction publique sans concours, dans l’armée, dans la vie politique et économique du pays. En 2012, donc, aucun problème n’était créé à Kidal, à Gao ou à Tombouctou, qui ne pouvait être négocié dans le cadre de la démocratie, de la décentralisation, dans la paix et la concorde.

Monsieur le Président, le peuple du Mali et son gouvernement ont le ressort pour un dialogue inter-malien ouvert à toutes les sensibilités, à tous les débats pour ressouder la Nation et répondre à la demande de décentralisation effective portée par ses 703 communes. Ce dialogue nous mènera, conformément aux dispositions de la feuille de route votée à l’unanimité par l’Assemblée nationale. Une feuille de route qui prévoit un retour total à une vie constitutionnelle normale à la suite d’élections propres et crédibles avant le 31 juillet 2013. Cela semble une gageure pour beaucoup, mais nous pensons que cela est possible avec le soutien de nos frères et de nos amis.

Vous êtes en train de faire le plus difficile avec nous, au prix de la vie de vos soldats. Je n’en doute pas un seul instant que vous nous aiderez à gagner ce pari aussi. Ce pari de la démocratie malienne, vous qui venez, d’une décision rapide et juste, de consolider la France du bon côté de l’Histoire de l’humanité.

Monsieur le Président, j’ai cherché, j’ai cherché en vain – dans cette belle langue que nous avons en partage avec vous – un mot qui puisse exprimer, en une seule fois, le sentiment que le peuple malien éprouve aujourd’hui pour vous. Mais je ne l’ai pas trouvé. C’est pourquoi, vous me permettrez de vous dire encore une fois et tout simplement : merci.

Vive Tombouctou ! Vive Bamako ! Vive le Mali ! Et vive la France !

LE PRESIDENT : « Monsieur le Président du Mali, vous venez à l’instant de remercier la France à travers ma personne, à travers le gouvernement ici représenté. J’y suis sensible. J’en suis fier. Mais à mon tour d’exprimer au peuple malien toute ma gratitude pour son accueil exceptionnel.

Tout au long de cette journée commencée à Mopti, poursuivie à Tombouctou, se terminant ici à Bamako et partout les mêmes clameurs, la même ferveur pour dire « Vive la France et vive le Mali ! ». 

Oui, c’est vrai, j’ai pris une décision grave le 10 janvier d’engager les soldats français avec les soldats maliens. C’était l’appel que m’avait lancé le président TRAORE. C’était le devoir de la France qui agissait au nom de la communauté internationale avec le soutien des pays européens dans le cadre des Nations Unies. Oui, nous devions être là parce ce qu’il était important de combattre, c’était le terrorisme. Le terrorisme ici au Mali, le terrorisme en Afrique de l’Ouest, le terrorisme partout. Agissant ainsi, la France était à la hauteur de son histoire, de la République, des droits de l’Homme et donc de la démocratie.

Depuis cette date du 10 janvier, de l’intervention de la France, ville après ville, village après village, les armées du Mali et de la France appuyées par les pays de l’Afrique de l’Ouest rendent enfin au Mali son unité, son intégrité et sa force.

Oui, le terrorisme a été repoussé, il a été chassé mais il n’a pas encore été vaincu. Je veux saluer devant vous le sacrifice des soldats maliens. Je pense aussi au Commandant Damien BOITEUX, mort pour la liberté et dont je m’honore de dire que, ici, beaucoup de parents maliens ont appelé leur enfant Damien en souvenir du sacrifice qui fut le sien.

La France est à vos côtés, non pas pour servir, je ne sais quel intérêt, nous n’en avons aucun, non pas pour protéger telle ou telle faction, ou pour tel ou tel parti du Mali… Non, nous sommes à vos côtés pour le Mali tout entier et pour l’Afrique de l’Ouest. Nous nous battons ici pour que le Mali vive en paix et en démocratie. Et vous avez donné la meilleure des images aujourd’hui avec votre chaleur, avec votre ferveur mais aussi avec votre douleur pendant tous ces mois où le fanatisme a sévi dans le nord du Mali.

Nous nous battons en fraternité, Maliens, Français, Africains parce que moi je n’oublie pas que lorsque la France a été elle-même attaquée, lorsqu’elle cherchait des soutiens, des alliés, lorsqu’elle était menacée pour son unité territoriale, qui est venu alors ? C’est l’Afrique, c’est le Mali. Merci, merci au Mali. Nous payons aujourd’hui notre dette à votre égard.

Mais je vous l’ai dit, le combat n’est pas terminé. Les groupes terroristes sont affaiblis, ils ont subi de lourdes pertes mais ils n’ont pas disparu. Alors qu’avons-nous à faire ? Continuer, poursuivre. Et la France restera avec vous le temps qu’il faudra c’est-à-dire le temps que les Africains eux-mêmes prendront à travers la MISMA pour nous suppléer, pour nous remplacer. Mais jusque-là, nous serons à vos côtés, jusqu’au bout, jusqu’au nord Mali.

Mais je vous l’avoue aussi, parce que c’est le respect que je vous dois, la France n’a pas vocation à rester ici au Mali, parce que ce sont les Maliens eux-mêmes, les Africains qui assureront la sécurité, l’indépendance, la souveraineté. C’est ainsi que je conçois les relations entre la France et l’Afrique. Le respect, la démocratie, la transparence. C’est vous maintenant qui allez porter votre destin.

Je m’exprime ici devant le monument de l’indépendance, pour rendre hommage à votre histoire mais aussi pour vous dire que votre pays va connaître une nouvelle indépendance qui ne sera plus, cette fois, la victoire sur le système colonial mais la victoire sur le terrorisme, l’intolérance et le fanatisme. Voilà votre indépendance.

La France est aux côtés du Mali par ses soldats mais elle est aussi aux côtés du Mali par son aide, par son soutien. Nous avons décidé d’être à vos côtés pour vous accompagner dans le redressement économique ; dans la renaissance de vos services publics, pour l’éducation, la santé, la sécurité. Nous contribuerons à la réédification des sites culturels maliens.

Nous ne serons pas seuls à le faire, l’Europe est à vos côtés. La communauté internationale est avec vous, l’UNESCO représentée par sa Directrice générale est là aussi parce que nous ne pouvons pas accepter ce qui s’est passé à Tombouctou : des lieux saints qui ont été hélas souillés, des monuments qui ont été profanés, des documents historiques qui ont disparu… Nous les reconstituerons avec vous. Parce que c’est le patrimoine du Mali mais aussi parce que c’est le patrimoine de toute l’humanité que vous avez en charge. Je connais les souffrances qu’a provoquées l’occupation des villes du nord du Mali.

Ceux qui se sont associés aux groupes terroristes devront répondre de leur crime. Devant la justice, il ne doit pas y avoir d’impunité pour ces actes. Mais c’est à la justice malienne, à la justice internationale, à la Cour pénale de faire en sorte qu’il puisse y avoir la juste sanction de ces crimes. Mais la justice n’est pas la vengeance. Ce n’est pas l’exaction. Aucune souffrance ne peut expliquer le pillage ou une exaction. On ne répare par une injustice par une autre injustice. Vous devez être exemplaires. Vous êtes regardés par toute la communauté internationale. Oui, nous devons châtier les criminels, les terroristes mais nous devons le faire, vous devez le faire avec le respect des droits de l’Homme, ceux-là même qui ont été bafoués, floués par les terroristes.

Dans cet esprit de confiance à l’égard du Mali, je sais l’effort qu’il reste à faire : retrouver l’intégrité territoriale de tout le Mali. Aucune ville, aucun village ne doit être occupé par les terroristes et échapper à la souveraineté du Mali.

Oui, nous avons aussi à engager ce processus de sécurité par la MISMA, par les forces africaines. Oui, vous avez à faire la transition politique, la démocratie, les élections. Faites de belles élections au mois de juillet. Montrez à toute l’Afrique, à tout le monde que le Mali est un exemple et faites en sorte que la France puisse se dire que ce que vous faites ici au Mali méritait bien le sacrifice de nos soldats.

Ce qui se joue aussi, c’est la relation entre l’Europe et l’Afrique. Nous avons besoin de nos deux continents ensemble pour assurer l’avenir. Nous avons besoin de la communauté internationale, nous avons besoin des aides qui viendront de partout pour vous. Et puis nous avons besoin de la France et du Mali unis, ensemble, les deux peuples qui se retrouvent dans les mêmes fondements, dans les mêmes valeurs.

J’ai parlé aux Maliens qui vivent en France. Je leur ai promis que je viendrai ici à Bamako pour leur dire, pour vous dire que ce que nous avons à faire ensemble est plus grand que nos deux peuples, c’est de montrer que le terrorisme peut être vaincu, que la démocratie peut prévaloir et que les droits de l’Homme valent partout, sur tous les continents et que nous sommes, les uns les autres, unis par le sang versé, unis par la décision que nous avons prise ensemble, unis avec les Nations unies, unis ensemble.

Faites en sorte, amis Maliens de réussir jusqu’au bout votre nouvelle indépendance. La France est avec vous. La France est à vos côtés. La France est fière de vous.

Et moi, je veux ici vous dire que je viens de vivre la journée la plus importante de ma vie politique. Parce que, à un moment, une décision doit être prise, elle engage la vie d’hommes et de femmes. Cette décision, je l’ai prise au nom de la France. Cette décision, elle honore la France et à travers les clameurs, la ferveur, le soutien que vous m’apportez, c’est à toute la France que vous donnez votre plus grand hommage.

Merci peuple malien. Vive le Mali. Vive la France. Vive l’amitié entre le Mali et la France.

Merci.

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