Discours de commémoration du 50ème anniversaire des relations diplomatiques franco-chinoises

Quai d’Orsay – Jeudi 27 mars 2014

 

Je voudrais d’abord remercier Laurent FABIUS de nous avoir ouvert le quai d’Orsay.

C’est un privilège, c’est aussi une épreuve que de parvenir jusqu’à vous.

Monsieur le président de la République populaire de Chine, Madame, Monsieur le président du Sénat Mesdames et Messieurs les ministres et autres personnalités qui êtes ici réunies.

Je salue aussi les photographes amateurs qui font une promotion pour des appareils qui ne sont pas forcément fabriqués en France mais dont on voudra croire que la technologie a une part liée à la créativité de nos industriels et de nos chercheurs. Je salue aussi les ambassadeurs de nombreux pays qui nous ont rejoints.

Aujourd’hui, c’est la Chine et la France qui se retrouvent une fois encore.

Les liens qui unissent nos deux pays s’inscrivent loin dans notre histoire. Les premiers contacts ont eu lieu dès le règne de Saint-Louis. Puis vint le temps des jésuites et des missions que le roi Louis XIV décida d’envoyer auprès de l’empereur Kangxi. Plus tard, au siècle des Lumières, les philosophes français furent influencés par les penseurs de Chine. Voltaire, qui était pourtant sévère, voyait dans la Chine la nation la plus sage et la plus policée de tout l’univers.

Et puis ensuite, ce furent les philosophes français qui inspirèrent les révolutionnaires chinois – je pense notamment à la révolution de 1911. Au fil des siècles, grâce aux diplomates, aux artistes, aux commerçants, aux voyageurs, nos deux civilisations se sont rencontrées. Et dans ce long récit, un acte plus important que tout autre a été posé le 27 janvier 1964. Il y a des actes qui se résument à quelques mots et il y a parfois beaucoup de mots qui ne produisent aucun acte. Là, le général de GAULLE avait raccourci pour mieux forcer sa pensée et il avait ainsi écrit : « Le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République populaire de Chine ont décidé, d’un commun accord, d’établir des relations diplomatiques. » Pas un mot de plus n’était nécessaire.

La France fut parmi les grandes nations occidentales, la première, à procéder à un échange d’ambassadeurs avec la République populaire de Chine. Le général de GAULLE, toujours lui, pour donner un sens à sa décision, avait dit que c’était un choix de l’évidence et de la raison. Et 50 ans plus tard, c’est encore l’évidence, la raison et, en plus, l’amitié qui nous unissent.

50 ans plus tard, nous pouvons aussi mesurer le chemin parcouru. La Chine, sous l’impulsion de DENG Xiaoping, a pris la voie de la réforme et de l’ouverture.

Elle est devenue en 30 ans la deuxième puissance économique du monde, un grand pays scientifique avec plus d’un tiers des ingénieurs formés chaque année dans le monde. On se demande où sont les autres, pour partie – heureusement - dans notre pays.

La Chine, c’est également la troisième nation à avoir conquis la lune. La Chine, elle est portée par la dynamique d’abord de son émergence, ensuite de son influence. Et elle poursuit un développement à un rythme très rapide.

La France, quant à elle, doit regarder ce qu’elle pèse, ce qu’elle est, y compris à côté de la Chine. Nous sommes la deuxième économie de l’Union européenne. Nous avons des entreprises de taille mondiale qui réussissent à être leaders sur leurs marchés respectifs.

La France a de nombreuses entreprises de toute taille et notamment des start-up qui ont des niveaux technologiques particulièrement élevés.

La France, elle fait un effort de recherche, d’innovation qui la place dans de nombreux secteurs au premier rang des performances.

La France, ce sont des prix Nobel, ce sont des chercheurs reconnus, ce sont des jeunes qui créent, qui entreprennent, qui investissent.

La France, c’est une nation qui, dans bien des domaines, fait rêver par sa pensée, par ses idées, par ses valeurs. Alors, la France, elle veut encore renforcer sa relation avec la Chine.

Depuis longtemps, nous avons des coopérations industrielles particulièrement brillantes – je pense au domaine du nucléaire civil, je pense également à l’aéronautique où, encore ces derniers jours, nous avons pu confirmer notre capacité à pouvoir travailler en commun. Et nous avons également prolongé ces coopérations traditionnelles dans d’autres secteurs : l’automobile, l’agroalimentaire et le tourisme.

Aujourd’hui, 1 500 000 Chinois visitent la France chaque année et je ne doute pas que votre visite, Monsieur le Président, Madame, donnera envie à d’autres Chinois de venir ici, en France, pour découvrir nos œuvres d’art, nos patrimoines, nos paysages. Ils seront les bienvenus. Ils pourront être dans notre pays en pleine sécurité et avoir le meilleur accueil possible et nous y veillons.

Nous avons aussi une chance qui est de partager une communauté chinoise ici, en France, et je la salue.

Plus de 600 000 personnes qui sont particulièrement dynamiques et qui vous ont réservés un très bon accueil. Et puis il y a ces Français qui se sont installés en Chine soit pour y faire leurs études – de plus en plus nombreux –, soit pour y créer une activité, y investir, y commercer et qui sont nos meilleurs vecteurs pour prolonger, promouvoir nos relations et notre amitié.

Alors, 50 ans après cette décision historique, qu’est-ce que nous avons à faire ensemble ? Quels défis nous pouvons relever ?

Le premier, c’est la paix. C’était d’ailleurs ce que voulait le général de GAULLE, ce que voulait le président MAO Zedong à ce moment-là où la Guerre froide avait saisi le monde, où la confrontation pouvait déboucher à tout moment vers le conflit, où le dialogue n’était pas la voie utilisée pour chercher la conclusion d’un accord. Alors, la paix, nous devons toujours l’avoir à l’esprit car elle est encore aujourd’hui menacée.

La France et la Chine défendent les mêmes principes sur le plan international : l’équilibre, le caractère multipolaire du monde, le respect du droit international et notamment l’intégrité territoriale des nations souveraines. Nous sommes attachées, la Chine et la France, à l’indépendance, à la souveraineté. Nous avons aussi, vis-à-vis des organisations internationales, à commencer par l’ONU, le plus grand respect parce que nous sommes membres permanents du Conseil de sécurité et que nous ne nous opposons pas aux résolutions quand elles permettent de trouver une issue à des conflits qui, depuis trop longtemps, bouleversent les équilibres du monde.

Nous avons également les mêmes principes pour lutter contre la prolifération des armes nucléaires.

Sur l’Iran, nous avons ensemble obtenu la suspension du programme d’enrichissement. Certes, tout n’est pas réglé, il faut maintenant chercher l’accord final. Mais nous avons, là aussi, dans cette perspective, décidé de travailler ensemble.

Je sais aussi la préoccupation de la Chine – nous en avons parlé hier – quant à la situation de la péninsule coréenne. Je sais vos efforts et il est impératif que la communauté internationale soit unie et ferme pour lutter, là encore, contre la prolifération des armes de destruction massive.

La France est attachée à la stabilité en Asie et entend renforcer les liens entre l’Europe et la zone Asie-Pacifique. Nous avons repris cette belle idée des sommets de ce qu’on appelle l’ASEM et dont la prochaine réunion se tiendra à l’automne à Milan. Nous y serons ensemble.

La Chine et la France regardent au-delà de leurs propres continents et c’est pourquoi nous sommes solidaires de l’Afrique. La Chine y investit depuis longtemps, y travaille, y construit et les Africains savent ce qu’ils leur doivent à ces Chinois qui viennent également vivre dans ce grand continent.

Mais ce que je retiens, lorsque la France a agi au Mali pour répondre au défi terroriste, la Chine a été à nos côtés.

De la même manière, la Chine est présente pour permettre une médiation au Soudan. La Chine est également en appui de la position française pour éviter les massacres en Centrafrique.

Au Moyen-Orient, là aussi, nous sommes conscients des risques. Je ne parle pas simplement du conflit israélo-palestinien, je pense à ce qui se produit en Syrie et à cette crise humanitaire sur laquelle nous travaillons. Et nous essayons, après l’échec des négociations de Genève 2, de reprendre la seule voie possible qui est celle du dialogue et de la recherche d’une issue politique et, en même temps, d’agir sur le plan humanitaire.

Voilà le défi, toujours le même, la paix.

Et 50 ans après la reconnaissance, cet acte historique, nous avons ce même devoir.

Le second défi, c’est la croissance. J’allais dire, le vôtre, c’est de la maîtriser parce que vous êtes sur des rythmes considérables de progression de l’activité : 7 % par an, ce sont les mauvaises années ; 10 % par an, ce sont les moyennes. Je ne dis rien des nôtres. Mais nous avons, là aussi, un sort commun. Il n’est pas possible que la Chine puisse continuer à connaître une activité aussi intense si elle ne s’associe pas à l’Europe et si l’Europe elle-même ne prend pas sa part dans cette dynamique. L’Europe doit donc être le partenaire privilégié de la Chine et la France est disponible pour favoriser ce rapprochement.

Notre objectif, quand nous regardons notre commerce extérieur, c’est de le rééquilibrer par le haut pour que ce soit gagnant pour nos deux pays. Je l’ai dit à Pékin l’année dernière. J’avais également précisé dans une formule que la France ne cherchait pas le déficit avec la Chine sinon elle l’aurait déjà trouvé, mais que la Chine ne cherchait pas non plus les excédents et nous en avons fait la démonstration aujourd’hui en signant bon nombre d’accords.

La France doit également mieux répondre aux besoins de la Chine. Il y a tout ce qui a déjà été fait et qui va s’amplifier en matière de nucléaire civil et d’aéronautique. Nous avons maintenant de nouveaux domaines. Je vais en prendre quelques-uns.

Dans le domaine de la santé, du vieillissement de la population, nous pouvons apporter des solutions nouvelles alliant le savoir-faire humain et les nouvelles technologies. Il y a eu un accord important qui a été conclu pour la construction et la gestion de maisons de retraite en Chine.

Dans le domaine de l’environnement, un partenariat de plus de 6 milliards de yuans entre SUEZ ENVIRONNEMENT et CHONGQING WATER GROUP a été conclu, là aussi, pour être exemplaire dans ce que l’on appelle le développement durable. Je rappelle que d’ici 2020, plus de 200 villes chinoises dépasseront le million d’habitants. Et là, il y a des besoins considérables que nos entreprises ici présentes peuvent satisfaire.

Troisième illustration, dans le domaine de ce que l’on appelle le développement des entreprises. Nous avons pu rapprocher la banque publique d’investissement française et le ministère chinois de la Science et de la Technologie pour investir en Chine et en France dans des entreprises de taille intermédiaire qui ont cette potentialité d’innovation.

Rien que sur l’année 2013, nous avons déjà des résultats. Ces accords ne pourront que les amplifier puisque dans l’année 2013, nous avons augmenté nos exportations vers la Chine de 7 % dans les nouveaux secteurs de coopération.

Hier, ce sont 50 accords d’une valeur globale de 18 milliards d’euros qui ont été signés à l’occasion de cette visite d’État. Et dans le moment que nous vivons, où la reprise est là mais doit être renforcée, cette perspective de relations économiques, commerciales, industrielles, touristiques entre la France et la Chine est particulièrement bienvenue.

Le deuxième objectif que nous devons nous donner, ce n’est pas simplement d’échanger, de commercer, mais d’investir ensemble. La France est la première destination en Europe des investissements chinois créateurs d’emploi. Les 200 entreprises chinoises implantées sur notre territoire y emploient déjà 12 000 personnes. C’est peu à l’échelle de la Chine, c’est déjà significatif à l’échelle de la France. Mais nous devons faire davantage. La France est un pays ouvert qui ne craint personne, qui ne refuse personne, à condition que les capitaux qui viennent s’y investir créent des emplois et des richesses et ne viennent pas chercher simplement des produits de la rente.

C’est ce que nous avons démontré ensemble dans l’automobile puisque une étape importante a été franchie avec l’accord entre PEUGEOT CITROËN et DONGFENG. Beaucoup a été dit sur cet accord. Chacun, selon son humeur, le décrit comme avantageux, pour la Chine ou pour la France. Généralement, en Chine, on dit que c’est avantageux pour la France ; et en France, certains doivent penser que c’est avantageux pour la Chine. Mais ils se trompent les uns et les autres ! C’est avantageux pour la France et pour la Chine parce que ça va être un grand constructeur à l’échelle mondiale et ça va nous permettre de conquérir des marchés ensemble puisque rien qu’en Asie, le marché automobile représente 70 % du potentiel de croissance. C’est donc grâce à ce grand constructeur que nous avons bâti que nous pouvons y parvenir.

Sur le plan financier, là aussi, nous avons innové puisque des partenariats ont été conclus entre la CAISSE DES DEPÔTS ET CONSIGNATIONS française et la CHINA INVESTMENT CORPORATION. Cela représente 600 milliards d’actifs financiers. Si là encore nous arrivons à mettre ces capitaux dans la bonne direction, nous pouvons là aussi imaginer les emplois de demain. Nous avons également réussi à nouer une relation entre la Banque publique d’investissement française et la CHINA DEVELOPMENT BANK pour apporter des capitaux dans nos entreprises. La Chine, on le dit trop peu souvent, n’est pas simplement une grande puissance économique, c’est aussi une grande puissance financière puisque la Chine est l’un des principaux créanciers des pays occidentaux notamment des Etats-Unis. Mais elle est aussi l’émetteur d’une des devises qui devient progressivement, je dis bien progressivement, une des premières monnaies du monde, le yuan. La France l’a compris avant d’autres et c’est pourquoi Paris est aujourd’hui la première place financière pour les émissions en yuan.  Les entreprises et les banques de la zone euro disposent maintenant d’une facilité de fourniture de yuan. La France est prête à accompagner, Monsieur le président, le processus d’internationalisation de votre devise parce que le yuan va prendre toute sa place dans le système monétaire international. C’est notre volonté, c’est aussi la vôtre et c’est l’intérêt du monde. Alors il faut là aussi que nous accompagnions la Chine et que nous puissions passer des accords entre nos autorités de régulation pour créer un véritable partenariat financier.

A l’échelle du monde, la Chine et la France poursuivent également les mêmes objectifs, une meilleure gouvernance, une plus forte régulation de la finance et une stabilité monétaire. Dans le cadre du G20, l’engagement de la Chine est essentiel et c’est la raison pour laquelle je souhaite qu’elle puisse organiser très prochainement sur son sol un prochain sommet du G20. Enfin, la France soutient toutes les mesures qui ont été prises par la Chine pour accroitre la flexibilité de son régime de change et aussi pour soutenir la demande intérieure.

Enfin, nous avons le défi, Monsieur le président, de relever l’important rendez-vous qui nous attend : la conférence sur le climat, à la fin de l’année prochaine. La France a le privilège de l’accueillir. Elle a la responsabilité de sa réussite. Et je sais pouvoir compter sur vous, compter sur la Chine pour obtenir un accord universel et solide permettant de réduire, en tout cas de limiter la hausse des températures qui menace l’ensemble de la planète. La conférence de Paris répondra aussi à votre propre engagement et les réformes que vous avez menées pour votre propre transition énergétique pour limiter la pollution ne pourront s’inscrire que dans cette perspective.

Voilà, Monsieur le Président, Madame, ce que je voulais ici, dans cette salle prestigieuse, marquer comme responsabilités communes pour la France et la Chine. Il y a maintenant 17 ans la France et la Chine concluaient un partenariat stratégique, les objectifs n’ont pas véritablement changé mais le monde, lui, a changé. Il y a 17 ans, la Chine représentait 3 % de l’économie mondiale, aujourd’hui elle en représente 12 %. Il y a 17 ans, l’euro n’existait pas, aujourd’hui c’est la monnaie unique de 18 pays européens et la première devise en circulation dans le monde. Il y a 17 ans, le protocole de Kyoto pour le réchauffement climatique n’était qu’un projet à l’avenir incertain, aujourd’hui la réduction des émissions de gaz à effet de serre est un enjeu majeur des relations internationales. Alors voilà nous devons maintenant regarder vers l’avenir et nous dire que les pages que nous allons écrire ensemble, dirigeants chinois, dirigeants français, vont modifier le monde.

Nous devons rester fidèles à l’esprit de 1964. Quel était cet esprit ? C’était celui de l’aventure au meilleur sens du terme, c’était celui du choix de l’avenir, c’était celui du pari, du risque de croire que la Chine allait devenir un grand pays ouvert sur le monde et que nous pourrions demain avoir un partenaire qui nous soit lié par l’acte que nous posions. Aujourd’hui, la France et la Chine ont des devoirs pour la gouvernance mondiale, pour le développement des pays les plus pauvres, pour lutter contre les inégalités, pour prévenir le réchauffement climatique. En 1964, nous avons trouvé le sens de l’histoire, nous avons bravé les préjugés, enfin nous, nos prédécesseurs. En 2014 nous devons avoir la même clairvoyance, la même espérance, la même volonté, vouloir une croissance durable, équilibrée, vouloir également un monde qui puisse respecter le droit, faire en sorte que les peuples puissent décider souverainement de leur avenir et aussi contribuer à la paix.

Monsieur le président, Madame, votre visite en France aujourd’hui marque 50 ans après, l’ouverture d’un nouveau cycle et je souhaite qu’il soit de même portée, qu’il ait la même force et les mêmes conséquences que l’acte qui avait été posé en 1964.

Bienvenue, Monsieur le Président, en France, vous êtes ici en pays ami.

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