Discours à l’Université de Jiao Tong à Shanghai

Monsieur le Président de l’Université de Jiao Tong,

Mesdames et Messieurs les ministres qui m’accompagnez,

Je veux dire d’abord tout l’honneur qui m’est fait et qui est fait à la France, par l’invitation ici dans cette grande université, dans l’une des plus prestigieuses de Chine. Une université qui a fait trois Prix Nobel de physique et qui a même eu comme étudiant un ancien président de la République populaire de Chine – c’est dire si elle est capable de produire de l’excellence.

Je salue les professeurs – dont je connais la réputation – et je veux m’adresser aux étudiants. Aux étudiants chinois qui aujourd’hui peuvent se réjouir de cette coopération avec Paris Tech, puisque nous allons pouvoir échanger nos connaissances mais également pouvoir produire des diplômes qui nous seront communs, avec la possibilité pour ces étudiants, d’utiliser leur savoir, ici en Chine, ou partout dans le monde et notamment en France.

Je veux également dire un mot aux étudiants français – s’il y en a dans cette salle et j’en vois, j’en devine la présence – pour leur dire qu’ils ont de la chance d’effectuer une partie de leur cursus universitaire ici dans cette grande université à Shanghai.

Shanghai, ils ne sont pas dépaysés les étudiants français ! On appelait cette ville le « Paris de l’Orient ». Bientôt on dira de Paris que c’est presque le « Shanghai de l’Occident », enfin je le souhaite d’un certain point de vue, si cette appellation signifiait de la technologie, de la recherche, du développement économique. C’est d’ailleurs ce que fait Paris, qui veut être une vitrine pour le numérique et une grande ambition pour la recherche et pour l’université.

Shanghai, c’est le symbole de la réussite de la Chine qui, en à peine trente ans – et c’est inédit dans l’histoire de l’humanité – a été capable de se hisser au deuxième rang en terme de puissance économique du monde.

De ce parcours exceptionnel, Deng Xiaoping, qui l’a initié, en a décrit la méthode – elle peut valoir d’ailleurs pour la Chine comme pour d’autres pays – « Nous traversons la rivière en nous appuyant sur les pierres, à tâtons», disait-il, pour ne jamais tomber. C’est ce que chaque pays doit faire à son rythme et selon les circonstances, franchir la rivière, être capable de faire toutes les étapes, ne pas prendre la pierre trop loin car elle serait inaccessible, être sûr avec ce bon rythme, cette bonne méthode d’arriver de l’autre côté.

C’est ce que vous avez réussi à faire, ici en Chine, avec une croissance de près de 10% par an, mais qui néanmoins – le Président Xi JINPING me le confiait – ne veut pas dire que la prospérité soit totale en Chine. Il y a encore de grands potentiels de développement, de grandes inégalités à réduire et la France est prête à être à vos côtés pour cette nouvelle étape du développement de la Chine autour de la connaissance, autour de la science, autour de la formation, autour de l’université.

Nous sommes deux grands pays, la France et la Chine. Nous ne sommes pas de la même taille, avec la même population. Mais nous avons depuis longtemps eu l’exacte conscience que notre richesse, c’était notre population, notre jeunesse, à condition de lui donner toutes les conditions de réussir, de se former et d’être au plus haut niveau de la connaissance. C’est ce que vous faites ici.

L’avenir de la Chine est à l’image de sa grande histoire. J’ai salué ce qui s’était produit pendant ces 30 dernières années, montré le caractère exceptionnel de cette croissance, de ce développement. En même temps, la Chine retrouve sa place, celle qu’elle occupait dès l’Antiquité et également au milieu du XVIème siècle où la Chine représentait déjà une puissance. Il n’y avait pas encore les statistiques pour mesurer le PIB, mais les historiens rappellent qu’au XVIème siècle et XVIIème siècle, la Chine représentait 30% de la production et des échanges du monde.

La Chine, c’est un grand pays avec une culture dont les trésors sont admirés depuis longtemps. La Chine, c’est un Etat « plus vieux que l’Histoire » comme le disait le Général de GAULLE qui, au nom de la France, a reconnu en 1964 – premier pays occidental à le faire – la Chine populaire. Ce qui fait que notre amitié, aujourd’hui, est si grande, à travers des actes qui ont été posés par l’Histoire.

L’amitié, cela s’entretient, se travaille, se prolonge. Aujourd’hui, ce n’est plus simplement par la politique, mais par l’économie, par le développement de nos coopérations et notamment dans le domaine scientifique. Là encore, ce n’est pas nouveau, nous n’inventons rien. Louis XIV avait envoyé en Chine les « mathématiciens du Roi » et l’Empereur Kangxi avait permis de les accueillir en signant un édit de tolérance. Déjà, dans un autre temps, dans une autre époque, au temps des monarchies et des empires, la France et la Chine avaient compris qu’il y avait des liens autour de la science qui devaient nous unir.

Le philosophe VOLTAIRE, qui n’était jamais venu en Chine, considérait néanmoins que la Chine était « la nation la plus sage et la mieux policée de l’Univers ». Il en faisait une référence parce qu’il disait que le système mandarinal chinois était fondé sur le mérite et non sur l’argent ou la naissance. Nous pouvons garder ce principe : le mérite doit l’emporter sur la naissance et sur l’argent. La Chine a passionné les philosophes français comme d’ailleurs les philosophes français ont passionné la Chine et ont inspiré la première révolution.

Voilà pourquoi nous devons être exigeants envers nous-même. Parce que nous avons – nos deux pays – des principes qui unissent : cette confiance dans la science, dans le progrès, dans le développement des échanges.

Je souhaite aujourd’hui – m’adressant à vous jeunes étudiants chinois, jeunes étudiants français – vous dire que vous être responsables de l’amitié entre la France et la Chine. Posons-nous la question : pourquoi une amitié ? Pourquoi cette relation si elle n’est pas utile au monde entier ?

Parce que nos deux pays ont des valeurs universelles. Nous voulons peser sur le destin de l’humanité et de la planète. Nous n’avons pas le même système politique, pas toujours les mêmes conceptions – nous pouvons nous différencier. Mais nous devons ensemble – d’abord, nous dire franchement les choses, j’y reviendrai – mais relever les grands défis de la planète.

Le premier défi que nous avons à relever, c’est d’unir l’Europe et l’Asie. L’Europe est la première puissance économique du monde. L’Asie est le moteur de la croissance du monde. Il ne s’agit pas d’écarter les autres, il s’agit de comprendre nos rôles respectifs.

L’Europe parce que c’est un continent ouvert.

L’Europe parce que c’est un continent qui a décidé de s’unir.

L’Europe parce que c’est un continent qui traverse une crise et qui veut en sortir.

La Chine parce qu’elle est capable de trouver, en elle-même, un potentiel de développement. Mais elle a besoin de l’Europe. Elle a besoin d’une économie forte en Europe. Elle a besoin d’une science partagée, des technologies que nous pouvons échanger.

La France qui pèse en Europe est prête à favoriser la relation avec la Chine. Parce que nous avons la croissance que nous devons partager. L’Europe est le premier partenaire commercial de la Chine, la principale destination des exportations asiatiques. La conclusion est simple, il n’y aura pas de reprise en Europe sans la Chine, sans l’Asie. Mais il n’y aura pas non plus de développement durable en Chine sans l’Europe.

Nous avons besoin de nos deux pôles : l’Europe, la Chine. Chacun doit prendre ses responsabilités. L’Europe – et la France a pesé pour qu’il en soit ainsi – doit poursuivre ses efforts pour stabiliser, pour préserver la zone euro, c’est fait ; pour améliorer la compétitivité de nos entreprises, nous y travaillons ; pour renforcer la solidarité entre les pays d’Europe, c’est notre ambition à travers une intégration.

La Chine doit également faire des gestes et poser des actes, soutenir la demande intérieure, développer l’internationalisation du Yuan, améliorer le niveau de vie de la population. C’est ainsi, ensemble, que nous réduirons et résorberons les déséquilibres mondiaux.

Vous l’avez rappelé, Monsieur le Président, cette visite d’Etat est d’abord pour rapprocher nos deux pays, pour renforcer le partenariat politique. Mais c’est aussi pour que la France puisse être davantage présente en Chine et que nous puissions satisfaire les besoins de l’économie chinoise dans un certain nombre de domaines, au-delà du nucléaire et de l’aéronautique : l’agroalimentaire, la santé, les transports, le numérique, les énergies nouvelles … Voilà ce qui peut être facteur de croissance pour la France et de développement pour la Chine.

Là encore, les universités peuvent jouer tout leur rôle parce que, pour inventer les technologies de demain, nous avons besoin d’une culture scientifique commune qui permettra à nos entreprises d’être davantage adaptées au marché chinois.

Le deuxième défi que nous avons à relever ensemble, Chine et France, c’est celui du développement durable, de l’environnement.

J’ai rencontré le Premier Ministre ce matin et il m’a dit que la Chine avait besoin d’une nouvelle pensée en matière d’environnement. Nous sommes tous confrontés à cette nécessité d’inventer un nouveau modèle de croissance plus sobre, plus économe d’énergie, qui utilisera justement cette transition pour de nouveaux gisements de progrès et de croissance. C’est également une attente très forte de nos sociétés compte-tenu de la pollution, du réchauffement climatique, des catastrophes qu’il peut engendrer. Nous sommes également comptables par rapport aux générations futures, par rapport à vous, de l’état de la planète que nous allons laisser.

Je ne voudrais pas qu’on puisse opposer croissance et environnement. L’environnement doit être un facteur de croissance et la croissance ne peut pas se faire au détriment des ressources naturelles et des conditions de vie de l’humanité.

C’est pourquoi la France a décidé d’organiser la conférence sur le changement climatique pour qu’elle se termine par un succès qui sera regardé, là aussi, comme un élément de sortie de la crise. La Chine appuie notre démarche et j’en suis heureux, le Président XI Jinping me l’a confirmé ce matin.

Je sais aussi ce que représente l’enjeu du développement durable pour la Chine avec une population urbaine qui ne cesse d’augmenter, de nouvelles villes qui sont en train d’être bâties. Pas simplement dans la Chine de l’Est mais dans la Chine du Centre, de l’Ouest, là où les évolutions vont être les plus rapides maintenant. La France est prête à y consacrer tous les moyens technologiques, économiques, humains. Je souhaite que les universités puissent pleinement prendre leur place dans ce projet.

Enfin, le dernier défi que nous avons à relever, Chine et France, est de travailler à un nouvel équilibre du monde, à un nouvel ordre international.

Nous n’avons pas le même système politique, nous n’avons pas toujours les mêmes conceptions. Mais nous partageons l’idée que le monde doit trouver un nouvel ordre, un nouvel équilibre, un nouveau partage, de nouvelles règles. Nous sommes pour une gouvernance mondiale.

D’abord, une organisation du commerce, fondée sur la réciprocité. Ensuite, un système monétaire international qui puisse faire que les monnaies correspondent à l’état de chacune des économies. Et enfin, une capacité à décider, au niveau mondial, de lutter contre la finance grise ou noire, contre les paradis fiscaux, contre les trafics, contre la corruption à l’échelle internationale. Voilà des thèmes qui doivent nous rassembler.

Ce que nous devons éviter aussi, c’est la peur que pourrait inspirer, en Europe, le développement des pays émergents. La peur que pourrait rencontrer un certain nombre de mes concitoyens par rapport à la croissance rapide d’un pays comme la Chine. La peur de tout ce qui est étranger à nos univers. Nous devons au contraire porter, ensemble, un message d’espérance et de confiance. Dès lors qu’il y a des règles, alors chacun peut comprendre qu’il est interdépendant avec l’autre, qu’il peut être solidaire et que nos destins sont liés.

C’est pourquoi, j’ai voulu aussi, dans cette visite, faire comprendre que lorsqu’il y a des investissements français, ici en Chine, c’est utile dès lors qu’un certain nombre de règles sont respectées pour l’emploi, en France, pour lutter contre le chômage en France, pour favoriser l’activité en France. De la même façon, j’ai souhaité qu’il y ait plus d’investissements chinois en Europe et en France pour montrer justement notre solidarité, pour lier le destin de nos entreprises.

Mais nous pouvons déjà en faire la démonstration avec les universités. Que de grandes écoles françaises – et je salue ici le directeur de l’Ecole polytechnique – soient présentes dans cette université, c’est un signe de confiance et d’espoir. Cela prouve que nous sommes capables de dépasser ce qui peut nous séparer pour nous retrouver ensemble. Pas toujours avec la même langue – nous devons y travailler –, mais avec la même volonté de bâtir un avenir commun.

Pour cela, nous devons nous parler, nous connaître. Nous parler de tous les sujets et je l’ai fait avec les dirigeants de votre grand pays, de tous les sujets politiques à l’échelle internationale, de tous les sujets économiques, de la question de la démocratie, des droits de l’Homme parce que cela fait partie de la franchise avec laquelle nous devons nous parler.

En même temps, nous devons établir des relations de confiance. La meilleure façon de le démontrer est en formant des étudiants. Il y a 35 000 étudiants chinois qui, à un moment ou à un autre, viennent en France. Ils sont les bienvenus et le gouvernement fera tout pour que toutes les mesures nécessaires soient prises pour faciliter les procédures, améliorer les conditions de séjour, permettre aux étudiants chinois de trouver des débouchés pour leurs activités. En Chine, il y a 7 000 étudiants français, dont 3 000 à Shanghai.

L’école que nous venons d’inaugurer dans des disciplines d’avenir (les sciences de l’ingénieur), sera encore une preuve de plus de cette capacité à nous connaître et à nous comprendre. Il y a eu plus de 150 accords entre établissements d’enseignement supérieur, chinois et français, dont 20, rien que l’année dernière.

Parfois, la barrière de la langue peut être un obstacle et je souhaite donc renforcer l’apprentissage du français en Chine et du chinois en France. Il y a plus de 30 000 jeunes Français qui apprennent le chinois aujourd’hui dans nos établissements du secondaire. La francophonie, parler français, est une grande cause. Il ne s’agit pas d’imposer une langue par rapport à une autre. Il s’agit de considérer que la diversité culturelle est une chance pour le monde, d’où la nécessité, ici, d’apprendre le français et en France d’apprendre le chinois. Parce que c’est ainsi que l’on forge des liens humains.

Mesdames et Messieurs, vous avez donc ici des conditions exceptionnelles pour mener vos études. Vous avez ici une université, je ne sais pas à quel rang elle se classe dans le tableau de Shanghai, qui fait référence – que nous contestons parfois ! J’aurais dû m’en douter. Cela ne veut pas dire que ceux qui font les classements le font pour être premiers. Vous démontrez ici l’excellence de l’université chinoise. Savoir que l’université française est maintenant présente fera que vous ne pourrez même plus figurer dans le classement, parce que vous serez hors concours ici à Shanghai ! Merci à la génération qui est devant moi, merci à la jeunesse chinoise, merci à la jeunesse française d’être capable de franchir une nouvelle étape de l’amitié entre nos deux pays.

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