Discours à l'occasion du 70ème anniversaire du Conseil national de la Résistance

 

Monsieur le Proviseur,

Je veux vous exprimer ma gratitude pour l’accueil que vous nous faites dans votre établissement avec tout le personnel et beaucoup d’élèves. Tous n’ont pas pu rentrer dans cette salle, beaucoup nous écoutent.

C’est un moment important. Non pas parce que je suis là, ici, parmi vous ; mais parce que sept héros de la France sont devant vous. Ici, il y cinq hommes et deux femmes qui ont servi leur pays au risque de leur vie. Aujourd’hui, ils rendent encore grand service à la Nation en portant témoignage, en allant auprès de vous, en répondant – y compris – à la question du Proviseur : comment ont-ils pu faire ces actes de héros, alors qu’ils étaient, avant de les accomplir, des femmes et des hommes jeunes, forcément anonymes, qui s’engageaient pour une cause qui leur paraissait plus haute que toutes les autres, qui dépassait même le sens de leur propre vie et qui était la liberté – la liberté pour eux-mêmes, la liberté pour leur pays.

Tout à l’heure, nous étions ensemble, réunis pour le déjeuner. Daniel CORDIER qui est le héros malgré lui d’un film que vous avez sans doute vu – dont je salue ici ceux qui l’ont réalisé – se posait lui une autre question. Elle était celle de beaucoup de résistants : qu’aurions nous fait si nous avions été arrêtés et torturés ? Aurions-nous pris cette petite pilule qui nous privait de la vie et nous empêchait de donner à l’occupant la connaissance d’autres réseaux et d’autres vies que celle qui fait sacrifice ? Voilà pourquoi nous sommes ici, à la fois, convaincus de leur combat et, en même temps, obligés par leur combat.

Nous sommes réunis le 27 mai, ici, au lycée Buffon. Pourquoi au lycée Buffon ? Vous le savez, vous. Beaucoup de Français, de parisiens – je salue les élus de la ville de Paris – l’ignorent. Ici, il y a eu dès 1940, dès le 22 septembre 1940, un enseignant Raymond BURGARD, professeur de lettres qui, le 22 septembre, parce que c’était l’anniversaire de la proclamation de la République, avait réuni un petit mouvement de résistance. Il avait fondé un périodique du nom de Valmy et il avait fédéré autour de lui plusieurs élèves.

Ces élèves ont, plus tard, été arrêtés et fusillés par les nazis le 8 février 1943. Les portraits sont dans cette salle : ceux de Jean-Marie ARTHUS 15 ans, Jacques BAUDRY 18 ans, Pierre BENOIT 15 ans, Pierre GRELOT 17 ans, Lucien LEGROS 16 ans. Je tenais à ce que ces noms fussent prononcés ici, devant eux, et devant vous.

Pourquoi le 27 mai ? Le 27 mai, parce que s’est réuni à Paris, ce jour-là, le 27 mai 1943, il y a tout juste 70 ans, le Conseil national de la Résistance. Jean MOULIN avait voulu constituer ce Conseil national de la Résistance pour fédérer la Résistance de l’intérieur autour du général de GAULLE. Le 27 mai 1943, il s’agissait aussi d’unir les forces de la Résistance pour qu’elles préparent la Libération. Pendant cette nuit de l’occupation, cette nuit de combats, il y avait des hommes qui réfléchissaient à ce qu’allait être le jour d’après la Libération. Pour que rien ne fût improvisé, pour que tout puisse être préparé, ils commençaient à travailler sur les textes qui allaient fonder la reconstruction et la nouvelle République.

Il y avait des sensibilités différentes parmi ces résistants. Comme il y a encore des sensibilités différentes aujourd’hui. Mais ce qui leur est apparu encore plus fort que leurs différences, c’était l’exigence de l’unité. Alors, ils se sont rassemblés rue du Four pour préparer la suite. La suite, ce fut le programme du Conseil national de la Résistance. La suite, ce fut la libération de Paris, puis celle de l’ensemble du pays et, après, la reconstruction.

Les valeurs qui ont été inscrites dans le préambule de la Constitution de 1946 sont directement issues du programme du Conseil national de la Résistance. Les grandes réformes qui ont été accomplies au lendemain de la Second guerre mondiale, se sont inspirées également de ce programme. Nous en avons encore les traces aujourd’hui – traces que certains voudraient même effacer : un plan complet de Sécurité sociale, des comités d’entreprise, le droit au travail, la garantir d’un niveau de salaire, la dignité et la possibilité de vivre dans la société en ayant la solidarité de la Nation, la subordination des intérêts privés à l’intérêt général, le contrôle même de l’appareil de production car il fallait bien reconstruire.

Une grande partie, je l’ai dit, de ces propositions, de ces principes, sont devenus des lois de la République. D’autres ont pu trouver d’autres formes. Mais l’esprit demeure, l’esprit du Conseil national de la Résistance.

Alors que retenir - même si je ne suis pas là comme professeur ? Que retenir, moi comme président de la République, et vous comme citoyens, de ce qui s’est accompli le 27 mai 1943 ? Que retenir du sacrifice de ces jeunes du lycée Buffon ?

D’abord, trois leçons qui ont trait à l’esprit même de résistance et qui valent aujourd’hui.

La première leçon, c’est de continuer de lutter contre le racisme, contre la xénophobie, contre l’antisémitisme. D’abord, parce que c’est un principe qui doit nous rassembler tous. Ensuite, parce que ceux qui se sont levés dès juin 1940 – ils l’avaient fait aussi avant contre le nazisme – ils voulaient combattre le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie et la haine. Ce combat que l’on croit derrière nous est encore, hélas, devant nous. Trop de discriminations, trop d’insultes, trop d’agressions fondées sur des considérations racistes, xénophobes, antisémites, nous obligent à mener ce combat avec grande vigilance. C’est vous qui devez le faire autant que ceux qui ont à appliquer les lois de la République. Ne laissez rien passer, y compris dans cet établissement.

La deuxième leçon, c’est le combat pour les libertés. Bien sûr, vous avez vécu – comme ma génération – en paix, ce qui est un privilège par rapport à ceux qui sont présents devant vous. Vous avez vécu en démocratie, ce qui n’a pas empêché quelque fois certains de la combattre. Mais la liberté est notre bien le plus précieux. La liberté n’est pas figée, la liberté n’est pas un acquis pour toujours, la liberté évolue car il y a des droits nouveaux à conquérir. Cela fait partie du débat, parfois même du combat dans la République. Jusqu’où aller dans l’exercice, dans l’accomplissement de la liberté ?

C’est aussi votre tâche : ne jamais penser que tout serait figé, que vous n’auriez rien, vous-mêmes, à conquérir. Vous avez à conquérir d’abord des droits économiques, à avoir votre pleine place dans la société, à faire en sorte que la République permette à chacun d’accéder à l’emploi, ce qui est déjà un combat qui devrait suffire à notre propre mandat. Mais vous avez aussi à aller plus loin, à aller chercher tous ceux qui, aujourd’hui, sont dans la pauvreté, dans le doute, dans la misère. Ce combat pour la liberté doit donc aussi vous animer.

La troisième leçon de l’esprit de la Résistance, c’est de croire toujours en l’avenir. Bien sûr, il y a des doutes, bien sûr le présent peut être difficile, bien sûr que le passé peut parfois terrifier. Mais nous devons toujours avoir ce sentiment que demain peut être meilleur qu’aujourd’hui. Une femme qui est là, Madame CHOMBART de LAUWE, a connu le pire de ce qu’il était possible de supporter : l’arrestation, la torture, la déportation. Elle vous racontera que, dans le camp où elle était, elle gardait espoir. Espoir pour sa propre liberté, espoir pour sa jeunesse dont on l’avait privée, espoir pour les générations à venir. Elle a consacré sa vie, d’ailleurs, à la jeunesse, à la comprendre, à l’étudier. Elle a essayé de faire passer cette belle idée que la jeunesse doit accomplir le destin qui n’a pas pu être le nôtre, que la société avance, que l’humanité est en progrès. C’est cette confiance-là qui doit vous animer.

Je termine pour dire que le Conseil national de la Résistance lui-même nous laisse plusieurs devoirs. Le premier, c’est le devoir d’unité et de rassemblement. Je l’évoquais tout à l’heure : dans ce CNR – Daniel CORDIER pourra vous en parler mieux que moi – il y avait des personnalités différentes, elles représentaient des partis politiques, des syndicats… Il y avait donc des sensibilités, des philosophies politiques et sociales différentes. D’ailleurs, après la guerre, chacun a repris sa liberté, c’est la démocratie !

Mais il est des moments, dans notre Histoire, où nous devons nous rassembler sur ce qui est l’essentiel, sur ce qui fait que nous sommes une Nation, que nous avons des valeurs – c’est ce qu’a fait le CNR. C’est parce qu’il y a eu unité de la Résistance, autour de la haute figure du général de GAULLE, qu’il y a eu aussi la victoire.

La deuxième exigence, le deuxième devoir, c’est que nous devons toujours penser qu’un peuple – et le nôtre également – peut se relever de la catastrophe ; qu’il n’y a pas de déclin; que ce qui a été possible au lendemain de la Seconde guerre mondiale – reconstruire le pays, le redresser – doit l’être encore à d’autres moments, dans d’autres circonstances où, convenons-en, les défis sont moins élevés. Nous pouvons donc, nous devons donc réussir. Nous le devons pour ceux qui ont mené le combat qui nous fait aujourd’hui des femmes et des hommes libres.

Le dernier devoir, c’est d’assurer la justice, l’égalité. Dans la Résistance, il y avait des hommes et des femmes de toutes conditions. Il y avait ceux qui représentaient les élites ; il y avait ceux qui représentaient les catégories populaires, les métallos ; ils y avaient ceux qui n’avaient pas d’instruction et il y avait ceux, parmi les mieux formés de notre République, qui avaient fait les plus grandes écoles. Ces femmes et ces hommes étaient ensemble et voulaient une France plus juste. Ils avaient conscience que ce qui s’était fait dans la guerre devait se faire dans la paix : l’égalité.

Encore aujourd’hui, cette promesse d’égalité nous devons l’honorer. C’est pourquoi je suis vraiment très heureux d’être parmi vous, qui représentez la jeunesse de France, et à côté d’eux qui représentent la fierté de notre pays.

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