Discours à l'occasion de la réouverture du Musée national Pablo Picasso

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Mesdames, Messieurs les ministres,

Madame la Maire de Paris,

Cher Laurent LE BON,

Madame BALDASSARI, qui a tant fait pour que ce musée ait cette ampleur et cette qualité,

C’est un événement attendu depuis près de trois ans. C’est un événement majeur sur le plan culturel et c’est un événement mondial auquel nous participons aujourd’hui. Nous en avons tous conscience.

Le Musée PICASSO s’ouvre enfin de nouveau au public, un 25 octobre. Le 25 octobre, jour anniversaire de la naissance de Pablo PICASSO. Vous avez bien fait les choses, pour que nous soyons à l’heure dite et au jour prévu.

Ce lieu où nous sommes, a une histoire. C’était l’Hôtel de Salé ou plus exactement l’Hôtel Salé. Pourquoi ce nom ? Parce que celui qui l’avait construit, Pierre AUBERT, était percepteur de la gabelle. Il avait laissé, si je puis dire, son nom. C’est rare qu’un inventeur d’impôt puisse laisser son nom à la postérité, mais cela peut donner des idées à certains. Nous n’avons pas encore fait d’impôt sur le sucre, donc cela laisse une perspective.

Cet hôtel a ensuite connu des fortunes diverses à tous points de vue puis a été acheté par la Ville de Paris. Il était dans un état particulièrement déplorable. Il est resté sans affectation pendant des années. En 1975, Michel GUY alors secrétaire d’Etat à la Culture, avait choisi de faire en sorte que ce lieu puisse être racheté par l’Etat pour accueillir la collection d’œuvres dont le patrimoine public venait d’hériter en règlement de la succession de Pablo PICASSO, mort deux ans auparavant.

Sa rénovation fut confiée à Roland SIMOUNET qui a réalisé là une œuvre majeure. Mais depuis 1975, moment où le Président GISCARD d’ESTAING et le secrétaire d’Etat à la Culture de l’époque affectent le lieu, il s’est écoulé dix ans avant que François MITTERRAND ne l’inaugure en 1985. A ce moment-là, l’Etat avait consacré des sommes importantes, mais comme souvent après les alternances, chaque président s’est disputé de savoir qui en avait fait le plus. Ce qui était important, c’est que personne n’en avait fait moins.

En 2009, il a été décidé d’aménager le musée pour le doter d’une surface d’exposition de 2500 m², permettant d’accroître les moyens de faire connaitre, de diffuser Pablo PICASSO.

Le musée nous revient aujourd’hui, à la fois fidèle à son épure et embelli encore, si c’était possible. Cette restauration est une réussite architecturale, due à Jean-François BODIN qui a su garder l’esprit de SIMOUNET.

Tout est beau ici, les œuvres qui sont présentées mais également le lieu tel qu’il est rénové et la manière dont les tableaux sont accrochés.

Tout est fluide, tout est intelligent. Rentrer dans ce musée, c’est déjà être plus intelligent quand on en sort. Voilà qui, pour nous tous, est quand même une garantie.

Le parcours muséographique donne tout son sens aux quatre-vingt années de création de Pablo PICASSO.

Je veux remercier tout particulièrement Anne BALDASSARI qui a suivi avec passion et avec dévouement ce chantier dès l’origine jusqu’à l’accrochage qui en est le point d’aboutissement. Vous avez même veillé, Madame, en organisant la circulation des œuvres partout dans le monde pendant les travaux, à permettre un autofinancement de cette rénovation, pour près de 40% du financement. Tout ce qui a pu être trouvé grâce à vous n’a pas été dépensé par l’Etat. Je veux féliciter aussi les entreprises qui ont contribué à cette réussite exceptionnelle.

Ce musée est l’un des plus beaux du monde mais il est aussi l’un des plus émouvants parce qu’il restitue le travail acharné, considérable, prolifique de l’artiste le plus connu du 20ème siècle.

De salle en salle, d’étage en étage, nous avons à la fois les évolutions de Pablo PICASSO et le mélange des périodes, comme pour mieux nous faire comprendre comment le génie se perpétue au-delà des époques. Il y a des fulgurances, de la créativité qui correspondent à la vie personnelle de Pablo PICASSO mais aussi au rythme de l’histoire du 20ème siècle, à ses drames, à ses tragédies qui ont à la fois choqué le peintre et inspiré l’artiste.

Le caractère inédit de ce musée, c’est de rassembler un nombre considérable d’œuvres de PICASSO. C’est la plus importante collection qui lui est consacrée.

Je veux donc exprimer ma gratitude aux héritiers de la famille de Pablo PICASSO qui l’ont permis à travers dations et donations, d’abord celle en 1979 puis ensuite celle en 1990 par Jacqueline.

En 1947, il n’y avait qu’un seul, je dis bien un seul, tableau de PICASSO dans les collections nationales.

En 1971, pour les 90 ans de PICASSO - donc deux ans avant sa mort - Georges POMPIDOU a voulu réunir au Louvre les toiles présentes dans les collections nationales. Il en a fait la requête auprès des responsables du moment et à sa grande surprise, on ne lui en a présenté que huit. Il n’y avait que huit œuvres de PICASSO dans les collections nationales en 1971.

C’est donc la générosité de la famille conjuguée, il faut le dire, à un système ingénieux de dation qui a permis de réunir autant d’œuvres de l’artiste.

Je reviens à la fiscalité, comme quoi elle peut être aussi ingénieuse, comme quoi elle peut aussi permettre à la France de pouvoir disposer d’œuvres considérables, parce qu’elle s’applique intelligemment. De nombreuses donations ont suivi. La dernière a été faite cet été par Maya PICASSO, un époustouflant dessin cubiste de 1908.

Il y a eu les donations, il y a eu les dations, et puis il y a aussi la malice. La malice fut celle, notamment, de Jack LANG. En 1989, il apprend qu’un collectionneur s’apprête à vendre à Tokyo deux œuvres majeures de la période bleue, qui était jusque-là absentes des collections du musée. Jack LANG accorde alors l’autorisation de sortie pour l’une de ces œuvres à la condition que la légendaire Célestine puisse être donnée dans une collection nationale et ce fut fait. Si Célestine est là, c’est parce que Jack LANG a veillé à ce qu’une œuvre aussi majeure que Célestine puisse revenir dans le patrimoine national.

Parfois, on le voit, une prérogative de puissance publique peut enrichir légalement une collection sans qu’il en coûte quoi que ce soit au budget de l’Etat. Il faut à un moment que l’Etat prenne ses responsabilités. 500 œuvres nous ont été ici montrées mais il y en a 5 000 dans les réserves du musée. Dix musées PICASSO pourraient donc être faits aujourd’hui, mais un seul va nous combler parce que ces œuvres vont être présentées successivement. Je n’oublie pas les 200 000 pièces d’archives qui permettent de comprendre, de déchiffrer, de décrypter et aussi à beaucoup de chercheurs de faire encore leur travail sur PICASSO.

Votre ambition maintenant, cher Président LE BON, c’est de faire vivre, de partager ce patrimoine à travers le renouvellement périodique de l’accrochage, à travers les expositions temporaires, à travers le prêt des œuvres à d’autres institutions. Je pense notamment à des partenariats avec le Grand Palais, avec le musée d’Orsay, avec le Quai Branly, avec le Centre Pompidou où il y aura des conjugaisons, je n’ose pas dire des mariages mais en tout cas des alliances, pour que les œuvres puissent être présentées.

L’enjeu, c’est qu’il y ait de plus en plus de grands rendez-vous, et que des musées en régions accueillent aussi ces événements. Je souhaite que ces coopérations entre les institutions soient les plus nombreuses possibles, y compris dans le monde entier. Je sais qu’il y a un projet avec MOMA de New York, vous l’aviez prévu, Madame.

PICASSO que l’on croit connaître, doit être encore découvert, partagé, montré. PICASSO était un peintre de la liberté. Liberté de créer, il l’a montré mais aussi liberté de choisir pour celles et ceux qui ont une période préférée, qui ont une époque qui leur rappelle certaines tragédies ou d’émotions. Chacun a son PICASSO.

PICASSO avait tout prévu puisqu’il avait écrit qu’il peignait comme d’autres écrivent leur biographie et que l’avenir choisira les pages qu’il préfère. Dans cet immense livre, nous avons tous nos préférences : un trait qui nous frappe, un visage qui nous saisit ou une forme qui nous arrête. Mais dans cet ensemble prodigieux, il se dégage une force. C’est la force PICASSO, une énergie, une puissance, celle de la création.

PICASSO avait tous les talents. Il était à la fois peintre, sculpteur, écrivain et même réalisateur. La force, c’est le foisonnement qui était le sien. Sa force, c’est aussi de ne pas connaître les frontières, les limites, les barrières. Il puisait son inspiration, on le voit très bien dans l’exposition, auprès aussi bien des avant-gardistes que des maîtres anciens, très anciens : les potiers du peuple Dogon ou les sculpteurs du Vanuatu. Tout l’inspirait. Il puisait partout les sources de son génie. Il n’avait pas peur de l’étranger, il s’en inspirait. Il ne craignait pas la comparaison, parfois même il était saisi par d’autres qui avaient des talents qu’il pensait ne pas avoir, mais il était sûr de son génie.

Il s’était constitué une collection personnelle que l’on découvre et qui est magnifique dans le dernier étage du musée. C’était son musée à lui. Il avait voulu par générosité que sa famille après sa mort puisse en faire don à l’Etat. Voilà ce qui fut fait et une fois encore je salue ce geste, parce que PICASSO aimait la France.

L’art de PICASSO, bien sûr, n’est pas d’un seul pays, pas d’une seule culture, pas d’un seul drapeau. Il avait ses racines, Malaga, l’Espagne – je salue son maire – et PICASSO a toujours revendiqué son Espagne natale, ses couleurs, ses traditions, son histoire, sa Guerre. Il s’est construit avec cet héritage et parfois contre quand il a cessé de peindre les colombes, si chères à son père. Néanmoins, il a retrouvé les colombes en revenant sur les traces d’Auschwitz et de Birkenau. Il reprend alors cet oiseau favori de Vénus et en fait le symbole universel de la Paix et de la Liberté.

PICASSO avait choisi la France. D’abord Paris parce qu’il y avait là tous les poètes, tous les artistes qu’il admirait. La France, parce que c’était sa patrie de cœur, celle de la République. Un jour il avait décidé de devenir français. Il en avait fait la demande, c’était en avril 1940. Il n’avait pas choisi la meilleure période, ni le meilleur mois. Alors réfugié dans son atelier du Quai des Grands Augustins, il reste dans le Paris de l’Occupation et demande sa naturalisation. Un enquête se fait, des rapports sont produits, l’administration traîne, cela peut arriver et refuse. Ainsi, PICASSO n’est jamais devenu français. Il n’a jamais déposé de nouvelle demande et cette histoire a disparu pour 60 ans dans les archives. Ces pièces ont été retrouvées dans ce dossier accablant pour la France, par Pierre DAIX, au tournant de ce siècle, si tard. Triste découverte pour notre pays. Mais s’il n’en a jamais eu le passeport, Pablo PICASSO, l’espagnol, le républicain, le communiste, est la fierté de la France. Il a, toute sa vie, défendu les valeurs de progrès, de solidarité, de justice, de dignité que portent à la fois les idées qui furent les siennes et la République française.

Nous avons vécu une belle semaine, en France, à Paris, Madame la maire de Paris, une très belle semaine. Elle a commencé lundi avec l’inauguration d’un vaisseau de cristal qui s’est posé, venant d’une autre planète, au milieu du Bois de Boulogne. C’est la fondation Louis Vuitton, ouverte au public depuis hier.

Aujourd’hui, c’est le musée PICASSO, un geste architectural aussi mais surtout des œuvres exceptionnelles enfin exposées dans cet ensemble. Tous les jours de cette semaine, c’est la FIAC qui est devenue le grand rendez-vous mondial de l’art et de la création. Savoir que la France peut repérer tous les talents du monde entier et attirer les plus grands acheteurs, c’est une fierté de plus. Si PICASSO a eu une éclatante reconnaissance assez tôt dans sa vie, c’est grâce aux marchands, à VOLLARD et ROSENBERG qui ont entretenu et promu ses œuvres.

Pour perpétuer cette tradition, il est essentiel que la France reste un acteur majeur et significatif du marché de l’art. Voilà pourquoi le Gouvernement et Madame la ministre, mènent une politique active pour attirer dans notre pays les grands événements et aussi les plus illustres collectionneurs privés. Il y faut des dispositifs fiscaux intelligents, pour que des œuvres viennent contribuer aux collections publiques.

La France est le pays des grands musées. Il y a eu encore ces dernières années des créations majeures – je pense au Louvre-Lens, au MUCEM à Marseille, au musée Pierre SOULAGES à Rodez, investissement de l’Etat, des collectivités locales. Mais ce qui compte au-delà de ces grands équipements, c’est que les œuvres circulent.

Nous avons fait en sorte que les musées puissent être rénovés autant qu’il est possible – le musée du Louvre en a fait la démonstration – mais également que cette démarche des grands établissements permette d’accueillir toujours davantage de public. C’est ce que vont faire Versailles, l’établissement du Louvre, Orsay en ouvrant progressivement leurs portes 7 jours sur 7 parce que la culture ne doit pas connaître de suspension, parce que nous ne pouvons pas accepter des files d’attente quand des musées pourraient être ouverts tous les jours.

Je sais que c’est une négociation difficile, mais c’est aussi une volonté et je suis sûr que les personnels s’associeront à cette démarche, à condition qu’ils y trouvent également les contreparties nécessaires.

C’est aussi une exigence pour l’attractivité. Les touristes qui visitent la France veulent accéder aussi aux œuvres. Mais nous ne faisons pas une politique culturelle simplement pour l’attractivité ou pour le tourisme.

J’ai appris que, sous votre impulsion, la fréquentation du musée PICASSO avant les travaux avait pu atteindre 500 000 visiteurs. Sur ces 500 000 visiteurs, deux tiers étaient étrangers. Formidable succès et en même temps on peut se dire est-ce que les Parisiens, est-ce que les Français connaissent suffisamment les musées et les établissements culturels ? Nous devons mieux ouvrir nos institutions, permettre que le public scolaire puisse y être accueilli. Tout établissement culturel doit investir dans cette fonction de médiation, de formation, d’éveil du public le plus jeune. L’art doit avoir droit de cité à l’école et c’est la priorité du Gouvernement à travers l’éducation artistique.

Le musée PICASSO a fait d’emblée ce choix puisqu’il y aura un créneau horaire pour les visites scolaires le matin. Il y a des espaces qui sont spécifiquement conçus pour les enfants de manière à les familiariser avec les collections du musée. Il y a des partenariats qui sont également prévus avec des associations, des grandes associations d’éducation populaire pour que tous les Français, quelle que soit leur condition puissent accéder aux œuvres.

Le rayonnement d’un pays, la France, tient à son histoire, à la force de ses valeurs, au courage de les porter partout dans le monde. C’est aussi l’excellence de ses chercheurs et des prix Nobel ont été remis ces dernières années à tant de nos illustres universitaires. C’est le dynamisme de ces entrepreneurs, petits ou grands, qui se dévouent pour que la France puisse être prête à répondre au défi de la compétitivité.

Le rayonnement de la France, c’est le rayonnement de sa culture, de sa création. Le rayonnement de la France, c’est son ouverture au monde, c’est de n’avoir peur de rien, c’est de ne pas se replier, se recroqueviller. Le rayonnement de la France, c’est penser que demain sera meilleur.

C’est hélas le vice des sociétés vieillies que de regarder le passé. La nostalgie ne s’accorde pas avec la création. On ne construit rien sur la nostalgie, on construit sur l’émotion, l’espérance, la volonté, la conquête. Il faut regarder derrière pour savoir d’où l’on vient, quelle est l’histoire qui nous porte. Mais c’est l’avenir qui nous mobilise. Pablo PICASSO, c’était un peintre de l’avenir, de l’espérance, de la conquête, de la liberté. Il s’affranchissait des règles passées tout en ayant le souci de s’en inspirer pour mieux être d’avant-garde.

La France est un pays d’avant-garde. Le talent d’une nation se mesure à la place qu’elle accorde aux artistes. Les artistes, ce sont les premiers à capter les mouvements d’une société. Ce sont ceux qui regardent l’invisible pour le plus grand nombre et le détectent. Les artistes, ce sont ceux qui permettent d’annoncer les mutations qui viennent, d’enjamber les époques comme l’a fait PICASSO avec ses formes et ses couleurs. Les artistes, ce sont ceux qui affrontent l’intolérance, la bêtise qui conduit à agresser un artiste ou à détruire son œuvre. La bêtise, grand combat que la République doit encore poursuivre avec ténacité, également avec enthousiasme. Restons confiants car l’intelligence finit toujours par vaincre la bêtise, c’est un principe. L’intelligence est plus forte. C’est le combat de la connaissance contre l’ignorance. Alors oui, les artistes apportent par leurs crayons, leurs pinceaux ou tout simplement leurs mains, le panache de la création et la liberté. Ils donnent tout simplement de la grâce.

 PICASSO, aujourd’hui nous regarde comme nous le regardons. Il nous regarde avec ses œuvres, par ses œuvres. Il nous regarde avec jubilation, délectation, plaisir. On l’entend rire d’ici. Et en même temps, il nous regarde avec exigence. Il nous dit, il nous répète inlassablement le même message. Quel est-il ? Le monde nous concerne tous. La beauté nous appartient. La beauté de la nature que nous voyons mais aussi la beauté que nous sommes capable de créer. ARAGON a dit « avec PICASSO, le jour au plus profond de nous reprend naissance ». Le jour de PICASSO ne connaît pas la nuit, c’est un beau jour aujourd’hui le 25 octobre. Merci.

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