Discours à l’occasion de la cérémonie de commémoration franco-allemande du centenaire de la Grande Guerre au Monument National du Hartmannswillerkopf

Monsieur le président de la République fédérale d’Allemagne, cher Joachim GAUCK, mesdames et messieurs les élus de la région Alsace, mesdames et messieurs du monde combattant, mesdames et messieurs les jeunes qui venez ici témoigner de la force de l’amitié entre la France et l’Allemagne, c’est une cérémonie exceptionnelle à laquelle nous participons.

C’est la première fois qu’un président de la République fédérale d’Allemagne vient ici, dans ce lieu, et nous sommes à un moment où nous allons déposer la première pierre d’un musée, un musée franco-allemand sur ce mémorial.

Il y a un an, j’étais à Oradour-sur-Glane avec vous, cher Joachim GAUCK, nous évoquions le passé, le passé le plus terrible, le plus horrible dans ce lieu d’Oradour. Les peuples doivent regarder lucidement leur histoire, s’ils veulent affronter les défis du présent et préparer l’avenir. C’est ce que nous avions fait ensemble à Oradour, c’est ce que nous faisons aujourd’hui même ici, sur ce site d’Hartmannswillerkopf, là où il y a 100 ans, la guerre faisait ses premières victimes.

Il y a 100 ans précisément, l’Allemagne et la France s’engageaient l’une contre l’autre dans un conflit qui allait concerner 72 pays, et jeter 65 millions d’hommes dans une boucherie. Tout est allé très vite, depuis l’assassinat le 28 juin à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand. Une mécanique folle s’était à ce moment-là déployée et un engrenage infernal s’était hélas mis à l’œuvre.

Le 28 juillet, l’Autriche-Hongrie déclarait la guerre à la Serbie, le 30 juillet la Russie – protectrice de la Serbie – mobilisait ses soldats. Le 1er août, l’Allemagne se rangeait derrière l’empire austro-hongrois. Aussitôt la France et la Russie décrétaient la mobilisation générale. Et le 3 août 1914 c’était la guerre.

La guerre, elle n’avait pas attendu, la veille à Joncherey, pas loin d’ici étaient tombés un soldat allemand et un soldat français : Albert MAYER 22 ans et Jules-André PEUGEOT 21 ans. Les deux premiers noms d’une longue liste qui allait en compter plusieurs millions : 1.500.000 côté français ; 2 millions côté allemand. Je n’oublie pas les blessés, les mutilés, les gazés, les « gueules cassées » qui allaient garder tout au long de leur existence sur leurs corps, sur leurs visages les stigmates de l’affrontement.

L’empreinte de la première guerre mondiale, ce sont aussi des champs de bataille devenus aujourd’hui des lieux de mémoire, le Hartmannswillerkopf en est un. Les Français l’avaient appelé et l’appellent toujours le Vieil-Armand, puis « la montagne mangeuse d’hommes ». Cette montagne allait dévorer 30.000 soldats.

Le mémorial où nous sommes fut inauguré en 1932, un an avant qu’une autre catastrophe ne se prépare venue d’Allemagne. Ce mémorial a été conçu par un architecte, Robert DANIS, avec la collaboration d’un grand sculpteur, Antoine BOURDELLE. Deux anges à l’entrée du monument semblent veiller sur l’âme des morts, veiller sur l’âme des morts, hélas ! Sans empêcher d’autres morts.

Bientôt un musée binational sera bâti. Il sera le symbole de la réconciliation entre la France et l’Allemagne, mais surtout de la volonté de forger ensemble une mémoire commune. Il y a eu au Vieil-Armand 1.256 tombes et, à côté d’elles, les restes de 386 militaires qui n’ont pu être identifiés parmi beaucoup d’autres. C’est pourquoi nos deux nations sont dans le même deuil, incapables de savoir si ces soldats inconnus sont français ou allemands.

C’est ce qu’avait compris le cinéaste François TRUFFAUT, lorsqu’il avait choisi ce site solennel et symbolique pour y tourner quelques-unes des scènes les plus fortes de « Jules et Jim », grande œuvre dédiée à l’amitié entre la France et l’Allemagne.

Nous sommes ici en Alsace, une terre qui a beaucoup souffert des déchirures de la guerre, une région qui était intensément présente dans le cœur des Français de 1914, une région aussi qui a enduré les pires supplices pendant la seconde guerre mondiale. Je salue les élus qui sont ici et qui sont largement engagés dans la commémoration pour le centenaire de la première guerre mondiale.

Nous sommes ici sur la ligne bleue des Vosges qui fut si longtemps une déchirure entre la France et l’Allemagne. Nous sommes ici sur une montagne où se livra l’une des batailles les plus âpres de la Grande Guerre. L’objectif c’était de contrôler ici, sur ce site, les voies de communication dans les vallées. 8 fois, oui 8 fois entre décembre 1914 et décembre 1915, le sommet a changé de main avant de demeurer figé jusqu’à l’armistice, les deux armées se faisant face à une vingtaine de mètres l’une de l’autre.

Le Vieil-Armand c’était l’angoisse de mourir ou d’être blessé, c’était la faim, la soif, le froid, le bruit et la pluie, je parle de la pluie des bombes. Un survivant, André MAILLET a écrit des pages hallucinantes sur l’infernale tuerie qui s’est produite ici, au Vieil-Armand. Il écrivait : « des formes remuent, d’autres immobiles clouées au sol qui râlent, ah mon Dieu, venez me chercher, ah maman, maman, emportez-moi. Mais personne n’accoure à l’aide des martyrs qui se tordent des dernières douleurs. Le Dieu imploré reste sourd aux invocations et les mères, oui les chères mères, les mères aimées ne viennent pas se pencher sur les lèvres ardentes qui les appellent éperdument. » Voilà ce qu’ont vécu ceux qui étaient ici au Viel-Armand.

Mes deux grands-pères ont fait la guerre, cette guerre-là et la suivante aussi. Mes deux grands-pères peinaient à pouvoir raconter ce qu’ils avaient enduré, ce qu’ils avaient vécu. Ils taisaient, par pudeur sans doute mais également par calcul, les horreurs de la guerre comme pour mieux nous installer, m’installer moi-même dans l’idée de la paix. Eh bien ! C’est tout l’inverse qu’il faut faire aujourd’hui. Nous les descendants, il nous appartient de rappeler le calvaire, le calvaire qu’ils ont connu pour mieux comprendre la barbarie et empêcher tout retour.

Les commémorations n’ont pas pour but de rouvrir les blessures, les commémorations ne sont pas une nostalgie. Elles sont un rappel des épreuves traversées par les peuples, elles sont les leçons de l’histoire, elles sont des appels à l’union, au rassemblement, à la mobilisation face à d’autres enjeux, d’autres menaces, d’autres défis. Les commémorations, elles viennent donner du sens au monde d’aujourd’hui, d’abord sur ce que doit être le patriotisme.

En célébrant le courage des soldats, nous insistons sur ce qu’il y a d’universel, je dis bien d’universel, de l’amour de son pays, c'est-à-dire la capacité pour chacun et chacune d’entre-nous de regarder au-delà de lui-même, au-delà de son intérêt particulier. La nécessité de s’affirmer chaque jour dans son appartenance à la communauté nationale, de comprendre ce qui nous unit, ce qui nous permet de nous ouvrir à d’autres. Le patriotisme, c'est-à-dire la volonté de vivre ensemble en défendant les mêmes valeurs.

Le patriotisme n’éloigne pas de l’Europe, il permet d’en comprendre le projet, l’Europe s’est construite non pas pour faire disparaitre les appartenances et les souverainetés, mais pour fonder une communauté de valeurs autour d’une exigence de paix et de partage de responsabilités. L’Europe, elle ne dilue pas la nation, elle constitue un ensemble plus fort qui n’a pas vocation à affaiblir les pays qui la composent. L’Europe, a réussi à vaincre la guerre, est parvenue à réunifier le continent dans la démocratie. L’Europe, s’est donnée de institutions exemplaires, l’Europe a ouvert un marché, introduit une monnaie, conçu des politiques, et c’est donc encore aujourd’hui une aventure exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité.

Et en même temps, nous devons en convenir, elle est aussi apparue démunie face aux crises, elle n’a pas apporté la prospérité attendue, elle s’est habituée à être une évidence et non plus un idéal. Et c’est pourquoi elle est contestée, non pas pour ce qu’elle est mais pour ce qu’elle n’est pas. Alors pour rétablir la confiance qui s’est perdue, pour susciter l’adhésion des peuples, pour redevenir un idéal, l’Europe doit ouvrir une perspective de croissance, d’emplois, de solidarité mais également de culture, d’éducation, de savoirs. Pour y parvenir, beaucoup dépendra de l’amitié entre la France et l’Allemagne.

La France et l’Allemagne, au-delà des souffrances et des deuils, ont eu l’audace de se réconcilier, c’était la plus belle façon d’honorer les morts et d’offrir aux vivants une garantie de paix. Le Chancelier ADENAUER et le Général DE GAULLE ont eu ce courage en signant le Traité de l’Elysée en 1963, nous en avons célébré une fois encore ensemble l’anniversaire. Plus tard, le Chancelier KOHL et le président MITTERRAND ont fait surgir une émotion considérable quand ils se prirent la main, c’était à Verdun le 22 septembre 1984. D’un lieu de désolation, ils ont exprimé une promesse d’avenir, une espérance.

C’est ce que nous ferons encore tout à l’heure, monsieur le président GAUCK, lorsque nous poserons la première pierre de l’Historial franco-allemand du Hartmannswillerkopf. Ce musée sera la première institution franco-allemande consacrée à la Grande Guerre. Il conservera scellé dans ses fondations le message de paix que les jeunes allemands, que les jeunes français ont écrit ensemble à l’intention des générations futures.

Ainsi, le Vieil-Armand n’évoquera plus seulement les hommes qui s’y sont affrontés il y a 100 ans, mais il sera un des symboles de l’amitié franco-allemande et de la paix.

La paix, elle n’est pas si naturelle, elle n’est pas si solide que nous n’aurions plus rien à faire pour la préserver. C’est la responsabilité de chaque génération de la défendre toujours ; et de transmettre à celle qui vient la conscience de sa fragilité. C’est un métier qui nous unit, monsieur le président. La France et l’Allemagne qui se sont tant combattues pendant tout un siècle, sont un exemple pour le monde. C’est une force et une invitation partout où la paix est menacée, partout où les droits de l’homme sont bafoués, partout où les principes du droit international sont floués.

C’est ce que nous faisons, la France et l’Allemagne, pour trouver une issue à la crise ukrainienne, pour ouvrir la porte du dialogue et de la négociation mais aussi pour sanctionner les violations de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. De la même manière lorsque des innocents sont persécutés en raison de leur origine, de leurs opinions, de leur religion, lorsqu’ils sont victimes de leur propre gouvernement ou lorsqu’ils sont frappés par le terrorisme, par des sectes obscurantistes comme les chrétiens en Irak, comme les femmes au Nigeria, alors la France et l’Allemagne doivent faire entendre leur réponse et doivent apaiser ces cris de détresse.

C’est ce que nous faisons aussi en Afrique, au Sahel pour empêcher des groupes terroristes ; c’est ce que nous faisons en République centrafricaine où un génocide menaçait ; et c’est ce que nous devons faire encore et toujours au Proche-Orient pour faire cesser les massacres. Tous nos efforts doivent être tendus pour imposer aujourd’hui plus que jamais le cessez-le-feu à Gaza et en finir avec les souffrances des populations civiles. Je le dis ici, dans un lieu de mémoire.

Mais à ceux qui désespèrent du processus de paix au Proche-Orient, quel plus beau message pouvons-nous délivrer que celui d’aujourd’hui. L’histoire de la France et de l’Allemagne démontre que la volonté peut toujours triompher de la fatalité, et que des peuples qui ont été regardés comme des ennemis héréditaires peuvent en quelques années se réconcilier. Voilà l’image que nous devons donner pour tous les peuples qui s’interrogent sur l’avenir et qui s’affrontent encore aujourd’hui.

Monsieur le président, mesdames et messieurs, la mémoire de la Grande Guerre n’est plus celle des témoins, ils ont tous disparu depuis déjà longtemps. C’est celle des héritiers, nous sommes des héritiers. Pourtant à travers les années, les hommes de 1914-18 continuent de nous parler, nous les entendons, ils nous parlent comme ces soldats allemands cantonnés dans une ville de Lorraine en 1916, qui avaient laissé un message dans une bouteille avant de rejoindre le champ de bataille de Verdun. Cette bouteille, ce message a été retrouvé 65 ans plus tard. Sur cette feuille de papier, ils avaient écrit, pour que des inconnus un jour puissent les lire dans le futur, ces mots simples, je les cite : « l’avenir d’un monde meilleur ne pourra se retrouver que dans une Europe unie, entre des peuples amis, dans laquelle se réalisera cette vérité divine que nous sommes tous frères ». C’était leur espoir au plus profond de la nuit de la Grande Guerre, eh bien ! Cet espoir, c’est à nous de le faire vivre à l’aube du 21ème siècle contre les intolérances, contre les fanatismes, contre le racisme, pour la culture, pour l’éducation, pour la dignité humaine, pour le progrès et pour la paix.

 

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