Discours à l'occasion de l'inauguration de l'Anneau de la Mémoire

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Rubrique : Défense, International, développement et francophonie

« Mesdames, Messieurs les représentants des pays qui hier étaient belligérants et aujourd’hui sont unis et amis,

Mesdames et Messieurs les ministres,

Monsieur le président du Conseil régional,

Monsieur le président du Conseil général du Pas-de-Calais,

Monsieur le Maire,

Mesdames, Messieurs les parlementaires et élus,

Mesdames, Messieurs,

Le 11 novembre 1918 à 11 heures précisément le clairon retentissait. En quelques secondes, il mettait fin à la Première Guerre mondiale. Elle avait duré 50 mois, et tué 18 millions de personnes.

A l’occasion du centenaire du déclenchement de cette tragédie, j’ai voulu au nom de la France que nous nous retrouvions pour le 11 novembre sur un site symbolique de cette effroyable tuerie. La colline de Notre-Dame de Lorette fut le choix. C’est en effet le plus grand cimetière militaire français. Ici sont enterrés 40 000 poilus dans 20 000 tombes et 8 ossuaires – c’est-à-dire que pour beaucoup d’entre eux, nul n’a pu retrouver leurs dépouilles.

Hier ennemis, ces hommes sont réunis désormais dans la mort comme s’ils appartenaient à une même famille grâce à l’Anneau de la mémoire. Anneau de la mémoire dont je veux saluer ici l’architecte qui a réussi à donner un sens à ce que nous voulions : ouvrir un livre de pierres et d’acier de 500 pages dans lesquelles pourraient être inscrits 580 000 noms, ceux de 580 000 soldats de toutes origines, de toutes nationalités, de toutes conditions et de toutes religions. Ce qui les unit les uns aux autres sur ces plaques c’est d’être morts, morts entre 1914 et 1918 sur ces champs de bataille.

Je veux féliciter la région Nord-Pas-de-Calais pour cette initiative. Je comprends ses motivations, ses considérations parce que le nord de la France fut particulièrement meurtri par la guerre, j’allais dire par toutes les guerres mais par la Grande Guerre en particulier.

Je suis originaire de cette région. Mon grand-père fut soldat et partit d’Arras pour rejoindre le front. Il laissa sa famille, une famille de cultivateur. L’aîné de la famille était lui aussi soldat. Il ne restait que sa mère et sa sœur, qui furent obligées de fuir parce que dès les premiers jours d’août 1914, les villes du nord subirent les premières destructions, les populations connurent les premiers exodes, les territoires les premières occupations.

C’est dans le nord que les combats furent les plus sanglants : Le Cateau où moururent 7 800 soldats britanniques en quelques jours, Maubeuge écrasée sous les bombes pendant 11 jours, Valenciennes, Lille, Lens et tant d’autres frappées à leur tour entre septembre et octobre à mesure que le front s’étendait vers l’ouest, vers la mer, vers le sud, vers Paris. Après quatre mois de combat de ce qu’on a appelé « la guerre de mouvement » vint une autre horreur, celle des tranchées – ces lignes sur les cartes que l’on prenait, que l’on perdait au gré des offensives sans jamais que le front ne se déplaçât de plus de quelques kilomètres.

La colline de Notre-Dame-de-Lorette où nous sommes fut le théâtre de ces affrontements sanglants. Il y avait là autrefois une petite chapelle. Elle portait le nom du sanctuaire de Lorette en Italie. Les gens, avant-guerre, y venaient en pèlerinage pour prier, pour espérer ; et puis pendant un an entre 1914 et 1915 cette colline-là, Lorette, fut au centre d’une effroyable boucherie. Louis BARTHAS a raconté dans ses « Carnets de guerre » ce qu’était la vie ou plutôt la mort à Lorette. « Lorette, nom sinistre évoquant des lieux d’horreur et d’épouvante, lugubres bois, chemins creux, plateaux et ravins repris vingt fois et où pendant des mois, nuits et jours, on s’égorgea, on se massacra sans arrêt faisant de ce coin de terre un vrai charnier humain ».

Ils sont 100 000 à être tombés ici et désormais ceux-là comme d’autres ont leurs noms inscrits sur l’Anneau de la mémoire.

Roland DORGELES dans « Les croix de bois » avait écrit cette phrase que je veux ici prononcer : « Dire seulement leurs noms à ces combattants, dire seulement leurs noms c’est les défendre, c’est les sauver. »

Parce qu’il n’y a rien de plus terrible pour un soldat déjà anonyme que de mourir inconnu. Dire leurs noms c’est leur donner une identité, une origine, une nationalité, presque un visage.

Je veux remercier les jeunes qui tout au long du parcours autour de l’anneau ont reconstitué ce qu’était la vie ou plutôt la mort trop vite venue d’un Français, d’un Allemand, d’un Britannique, unis désormais à jamais.

Alors à mon tour, je ne vais pas lire les 580 000 noms, j’en citerai quelques-uns.

Le premier de la liste : A Têt, népalais. Que venait-il faire dans cet enfer ? Il avait été emmené parce que c’était l’Empire britannique qui le lui avait commandé ; emmené ici pour y faire preuve de sa bravoure.

Je veux dire d’autres noms. Le nom de Paul SOULIER – lui était né en Nouvelle-Calédonie, il fut tué à la fosse 5 des Mines de Noeux, à Barlin le 13 octobre 1915.

Je veux dire le nom de Katherine Maud MAC DONALD. Elle, elle – je dis bien elle – née au Canada, engagée comme infirmière et ensevelie sous un bombardement le 19 mai 1918.

Je veux dire le nom d’Arton MULLER, né en Allemagne, mort au combat près d’Arras, le 24 mars 1918. Le nom de John BITTEN né en Ecosse, disparu dans la bataille de la Crête d’Aubers le 9 mai 1915. Un autre, Andreï PETKOV, il était prisonnier de guerre russe emmené par les Allemands, il est mort à Saint-Nicolas-lès-Arras.

Pourquoi nommer toutes ces personnes ? Tout simplement pour signaler, pour rappeler le caractère mondial de la Grande Guerre. On y mesure alors les sacrifices humains consentis par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et tant d’autres nationalités ici représentées. Je pense aussi à Vimy, au Quesnoy, à Fromelles autant de lieux qui évoquent partout dans le monde des cimetières.

On y voit les peuples de tous les continents que l’Europe a entrainés avec elle dans l’abîme. J’étais fier que leurs drapeaux puissent défiler avec ceux des nations de 1914, le 14 juillet dernier sur les Champs-Elysées. C’était justice que les peuples, qui depuis avaient arraché leur liberté, puissent également être remerciés de nous avoir libérés. On découvre en effet la contribution de l’Afrique, du Maghreb.

Il y a au milieu de toutes les tombes qui nous entourent un carré musulman car ici toutes les religions sont respectées et il m’est d’ailleurs pénible de rappeler que ce carré-là a été plusieurs fois profané. Ces actes furent bien plus que des insultes à la mémoire de ces hommes, ce furent des atteintes aux principes et aux valeurs de la République française.

De l’Outre-mer comme on disait à l’époque il n’y avait pas que des combattants, il y avait aussi des dizaines de milliers de travailleurs venus d’Extrême-Orient pour soutenir l’effort de guerre en Europe. Ils forment cette longue cohorte des anonymes qui ont donné leur jeunesse parce qu’on les avait appelés, qui ont tout enduré, tout subi, tout supporté jusqu’à l’insupportable.

Je ne veux pas oublier en ce moment les fusillés pour l’exemple, ces soldats qui dans le chaos inhumain de la guerre fléchirent d’une faiblesse trop humaine et le payèrent de leur vie. J’ai souhaité qu’ils réintègrent définitivement la mémoire nationale. Leurs dossiers ont donc été numérisés eux-aussi et seront accessibles sur le site Mémoire des hommes. Et comme je l’avais demandé le Musée de l’armée aujourd’hui les accueille dans son parcours sur la Grande Guerre.

Nous devons enfin nous souvenir que la Grande guerre, ce furent aussi des millions de civils, de femmes, d’enfants dont l’existence fut bouleversée dans les territoires occupés et notamment ici dans le nord. La Grande Guerre, c’est le chagrin de toutes les familles de toutes nationalités qui ont perdu un père ou un mari. C’est le labeur des femmes mobilisées aux champs et dans les usines. La Grande Guerre a transformé toute notre société.

Les commémorations qui ont été particulièrement nombreuses cette année et que j’ai voulues à chaque fois exceptionnelles pour réunir toutes les nations, ces commémorations ne sont pas faites simplement pour honorer les morts ou pour souligner les souffrances mais aussi pour réconcilier les peuples. Elles sont faites aussi pour transmettre, pour mobiliser et notamment les générations nouvelles.

Ces commémorations, elles sont également faites pour nous rappeler à nos devoirs – dirigeants du monde, citoyens du monde –, nos devoirs pour la paix, pour la sécurité, pour les Droits de l’homme, pour la démocratie. A chaque fois que le nationalisme resurgit, à chaque fois que les idéologies de haine refont surface, à chaque fois que les séparatismes s’exacerbent, alors nous devons nous souvenir de l’engrenage infernal de l’été 1914 et où il a conduit l’Humanité.

La mémoire n’est pas faite pour le passé, elle est faite pour le présent et pour l’avenir et c’est le symbole de cet anneau délicatement posé en équilibre à flanc de colline. Pourquoi en équilibre ? Parce que la paix est toujours fragile, parce qu’elle peut vaciller à tout instant, parce qu’elle est à la merci des extrémismes, des fanatismes, des égoïsmes. La paix a besoin de militants, de défenseurs, de diplomates pour chercher les compromis – et nous en avons besoin en Ukraine, en Syrie, en Irak –, mais elle a aussi besoin de soldats. De soldats pour empêcher le pire et ce sont nos militaires qui se battent encore au Mali, qui évitent des massacres en Centrafrique, ou nos aviateurs qui en Irak luttent contre le fanatisme et permettent à cette population qui a déjà tant souffert de reconquérir sa souveraineté.

En ce 11 novembre, j’ai une pensée pour ces 580 000 morts qui figurent désormais dans l’anneau, l’anneau de l’amitié, mais j’ai aussi une pensée pour tous les soldates morts pour la France dans tous les conflits, pour les familles endeuillées et pour les enfants désormais pupilles de la nation.

Le centenaire de la Grande Guerre – et je remercie l’organisation de ces cérémonies, ce comité qui s’est formé – a été pour les Français une occasion de se retrouver autour de leur histoire commune, autour des valeurs de la République, de réunir toutes les générations.

Les commémorations ont fait éclore de multiples initiatives. La Mission du centenaire en a recensé et labellisé plus de 2 000 mais il y en a eu beaucoup d’autres qui n’ont pas besoin de labels pour être simplement sources d’inspiration. Nos principales institutions culturelles ont participé à des expositions remarquables à Paris et sur tous les territoires – au Louvre-Lens avec « Les désastres de la guerre ».

Cet engouement populaire a touché tous les âges. Dans les familles, enfants, parents, grands-parents ont partagé des récits de la Guerre, des témoignages qui avaient été recueillis, des lettres qui avaient été gardées, des photos qui avaient été conservées, des objets qui avaient été fabriqués. 15 000 personnes ont participé à la première vague de la grande collecte que j’avais annoncée l’année dernière. Elles ont donné aux archives des dizaines de milliers de souvenirs et de documents. La seconde vague de la grande collecte aura lieu cette semaine et j’appelle tous nos concitoyens mais aussi tous les pays qui peuvent donner des témoignages à le faire.

Les écoles se sont mobilisées, les enseignants ont saisi à travers les commémorations une opportunité pour revenir sur la tragédie, sur ses causes, sur ses enchainements, sur ses souffrances, sur ses drames, sur les destins brisés, et même sur la signification de ce que l’on appelle le Devoir, sur les limites de l’être humain et enfin sur l’enjeu européen parce que si l’Europe s’est faite c’est parce qu’il a fallu deux guerres pour que nous prenions conscience de cette exigence.

Je veux féliciter les élèves qui ont répondu avec passion et j’ai eu l’occasion de féliciter les lauréats du concours des « Petits artistes de la mémoire ». Ils nous ont donné des films, des chansons, des albums, des dessins, des créations. Je veux saluer tous ceux qui se sont investis dans ces concours ; les anciens combattants et victimes de guerre qui ont fait en sorte eux-aussi de livrer leur souvenir, leur témoignage. Je remercie l’Office national des anciens combattants, les personnels de l’éducation nationale, bref, tous ceux qui font que la transmission puisse se traduire pour les générations qui viennent.

Les collectivités locales ont lancé de grandes opérations.

Les archives départementales ont été ouvertes - 8 millions de poilus figureront maintenant dans le Grand mémorial que j’ai ouvert ce matin : la nouvelle technologie au service de la mémoire, Internet au service du meilleur. Il permettra de savoir qui étaient nos aïeux, ce qu’ils ont fait dans la guerre. Je veux saluer les collectivités locales aussi qui ont rénové les sites de mémoire, le Fort de la Pompelle à Reims, le Mémorial de Verdun dont j’inaugurerai la réhabilitation en 2016 pour le centenaire de cette effroyable bataille.

La France a sur son sol des paysages, des monuments qui ont une valeur universelle, c’est le legs de l’Histoire. La France a été terrain de batailles, terrain de guerres mais aussi terrain de libérations. J’ai donc demandé l’inscription au Patrimoine mondial de l’Humanité de l’UNESCO de nos sites de mémoire, des plages du débarquement de Normandie et des nécropoles du front de l’ouest de la Grande Guerre.

Ce patrimoine exceptionnel attire déjà de nombreux visiteurs venant de tous les pays du monde. Que viennent-ils rechercher ? Les paysages où ont combattu leurs aïeux, où certains sont morts. Ils viennent rechercher des raisons de comprendre ce qu’a été cette boucherie. Ils viennent imaginer comment le surhumain a été possible dans l’inhumain.

Ces commémorations ont attiré beaucoup de visiteurs - en Normandie 4 millions pour le seul second trimestre de cette année – et c’est pourquoi je veux que les sites comme les cimetières, les nécropoles, les paysages qui rappellent ce qu’ont été les guerres puissent être valorisés comme une priorité nationale. C’est pourquoi nous devons accueillir dans notre pays ces touristes de la mémoire de la meilleure des façons.

Je veux terminer sur une question simple. A sert-il aujourd’hui, 11 novembre, pour un pays comme la France, avec ses amis – alliés d’hier, belligérants d’hier mais amis pour toujours aujourd’hui –, à quoi sert-il d’honorer les morts ? Je veux y répondre parce que cette question est au cœur de ce que nous devons dire de notre destin, pas simplement de notre histoire.

Honorer les morts, c’est donner du sens à la patrie.

Honorer les morts c’est placer la France devant ses responsabilités internationales, c’est dire pourquoi elle agit au-delà de ses frontières pour la paix.

Honorer les morts c’est projeter le pays pour le faire avancer, pour être digne du passé mais surtout fier de ce que nous pouvons construire ensemble, parce que le patriotisme n’est pas une nostalgie, c’est une volonté ; celle de faire entrer la France dans le monde au premier rang en préservant son identité – c’est-à-dire la république sociale.

Le patriotisme, c’est aimer la France sans avoir besoin de mépriser les autres ou de les ignorer. Le patriotisme, c’est faire parler l’Histoire pour énoncer l’avenir.

La France on ne la défend pas derrière des lignes Maginot, derrière des barbelés, derrière des forteresses. La France c’est une économie qui doit être forte, c’est un modèle social qui doit être reconnu et qui doit donc s’adapter. La France c’est un art de vivre, c’est une culture, c’est une langue, la langue française, la culture française que nous offrons au monde parce que c’est un honneur lorsque dans le monde nos créateurs sont accueillis et que notre langue est parlée.

La France est notre patrie et l’Europe, comme l’avait dit François MITTERRAND, reste toujours notre avenir.

Voilà pourquoi la France se bat : pour que l’Europe protège les peuples et offre une espérance commune car on ne fera pas la France en défaisant l’Europe, pas plus qu’on ne fera entrer la France dans le XXème siècle par une porte de sortie.

Le patriotisme c’est la République. Ce sont des principes intangibles qui s’adaptent aux mouvements de notre société, la laïcité pour que l’on vive ensemble, la dignité de l’être humain, l’égalité entre les femmes et les hommes. Voilà pourquoi la France lutte de façon implacable contre le racisme, contre l’antisémitisme et contre toutes les discriminations.

Le patriotisme enfin c’est de ne jamais être fatigué de servir la France.

Dans le lieu où je suis, chacun peut comprendre que le XXème siècle, même s’il a connu des progrès, n’a pas été un âge d’or mais une suite de massacres, deux fois. L’Histoire nous sert à avancer, pas à rejouer les actes d’un temps révolu. L’avenir se construit la tête en avant, pas le regard en arrière.

Notre pays, je le dis ici, a surmonté des épreuves bien plus terribles que les difficultés auxquelles nous faisons face aujourd’hui. Alors la France doit élever avec ardeur son ambition productive, mobiliser ses forces pour ne pas laisser les plus fragiles s’épuiser dans la désespérance et les plus nombreux douter de notre capacité collective à redresser la France.

Notre ambition, Mesdames et Messieurs, c’est celle qu’avaient sûrement les soldats de toutes nationalités qui ici s’affrontaient jusqu’à en mourir. Notre ambition c’est le progrès, le progrès économique, le progrès social, le progrès culturel, aujourd’hui le progrès écologique mais surtout le progrès humain.

« Peuples soyez unis ! Hommes soyez humains ! »

C’est la supplique que l’on peut lire au flanc de la tour lanterne qui veille pour l’éternité sur Notre-Dame de Lorette. Ce cri vient du bout de la nuit pour nous éclairer : soyons unis, soyons humains.

L’Histoire de France ne sera jamais finie tant qu’il y aura des Français pour croire en la France. L’Europe ne sera pas en paix tant qu’elle ne répondra pas aux besoins des peuples et la planète ne sera jamais préservée tant qu’elle ne se dotera pas des règles et notamment en matière de climat pour permettre aux générations futures d’y vivre.

Voilà le message des commémorations.

Ici, Mesdames et Messieurs, à Notre-Dame de Lorette, au milieu des tombes, des nécropoles, des ossuaires, dans le silence des morts, c’est toujours l’espérance qui surgit comme un cri.

Merci. »

 

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