Allocution au Mémorial de Cointe

Majesté,

Mesdames, Messieurs les chefs d’Etat, les chefs de gouvernement,

Mesdames, Messieurs les ministres,

Mesdames, Messieurs,

Je tenais aujourd’hui à être présent ici, pour ces commémorations, à Liège. Parce que des soldats français, il y a cent ans, sont morts ici. Mais aussi pour exprimer, une nouvelle fois, la solidarité de la France à l’égard de la Belgique. Et enfin, pour adresser au monde un message de paix, ici, à Liège. Il y a cent ans, en effet, la Belgique devenait l’un des premiers champs de bataille de la Grande Guerre. Rien ne fut épargné à la Belgique.

D’abord, sa neutralité fut bafouée, violée. Ensuite, ce furent les combats de l’été 1914, quand l’avancée des troupes allemandes se heurta à la défense acharnée des troupes belges, ici, à Liège. Je n’oublie pas aussi qu’à ce moment-là, les populations civiles ont payé un lourd tribut à l’héroïsme des soldats. Ensuite, ce furent les batailles dites « des frontières », lorsque les armées françaises et britanniques se heurtèrent, dans les Ardennes et le Hainaut, à l’armée allemande.

Ce fut le début d’un règne le plus terrifiant qui soit : celui de la mort de masse. Toutes ces journées du mois d’août ont été des journées particulièrement meurtrières. Plus de 20 000 morts, lors de la fin août, en 24 heures. Mais ce n’était pas fini. A l’automne, ce fut la boue des Flandres, lorsque la guerre de mouvement devint guerre de position. Sur cette ligne de quelques dizaines de kilomètres, la Belgique a connu les attaques à répétition, celles qui ne font bouger le front que de quelques kilomètres, mais avec des pertes humaines considérables.

C’est ici, en Belgique, que le gaz moutarde a été utilisé pour la première fois, à Ypres, qui leur a donné son nom, l’ypérite.

Oui, ce furent des combats affreux qui furent livrés, ici, sur ce sol. Pendant toutes ces années, ces quatre longues années, des centaines de milliers de soldats ont péri, ici, en Belgique : des Belges, des Français, des Britanniques, des Allemands, mais aussi des Africains, des Canadiens, des Néozélandais, des Australiens…

C’est pourquoi le Mémorial qui est ici, le Mémorial de Cointe, est né de la volonté de la Fédération internationale des Anciens combattants. Il s’agissait d’ériger un monument, le plus haut possible, en souvenir des martyrs. La France y a laissé un message particulier en gravant sur les murs de ce sanctuaire, les mots du Président POINCARE, ceux qu’il avait justement utilisés pour accueillir le Roi des Belges, le 5 décembre 1918, un mois après l’armistice. Ces mots sont les suivants : « la probité de la Belgique a été plus forte que la force. La Belgique peut compter sur la reconnaissance éternelle de la France aux côtés de qui elle a défendu la liberté ».

70 000 soldats français ont été tués sur le sol de Belgique, la moitié y repose encore. Deux millions de Français, ceux qui résidaient dans le département du Nord et de l’Est, ont trouvé refuge en Belgique et ont pu nouer une solidarité sans failles.

Un homme belge incarne cette solidarité, Paul-Henri SPAAK. Prisonnier à 17 ans en 1916, parce qu’il voulait s’engager dans l’armée de son pays, il fut de ceux qui, à Bordeaux en 1940, défendirent la poursuite de la guerre. Ministre des Affaires étrangères du gouvernement belge en exil à Londres en 1940, il fit en sorte que la Belgique fut le premier état à reconnaitre officiellement la France libre du Général de GAULLE.

Voilà pourquoi la France se souvient de la Grande guerre, se souvient de la guerre monstrueuse de 1940-1945, se souvient de la Libération de la France à l’été 1944. Ce furent des soldats belges de la brigade Piron, qui dans la bataille de Normandie, purent aussi contribuer à la libération de la France puis de la Belgique.

Meurtrie et niée dans sa neutralité, lors des deux grands conflits du 20ème siècle, la Belgique connait la valeur de la paix. Parce qu’elle est elle-même la réunion de plusieurs communautés, elle sait aussi l’importance du compromis. C’est la double raison pour laquelle la Belgique s’est engagée, avec ferveur, dans la construction européenne. L’Europe, c’était pour la Belgique et pour l’ensemble du continent, l’idée folle – mais la guerre était bien plus folle encore ! – de créer un modèle de coopération et de progrès.

Convenons que l’Europe n’est plus perçue ainsi aujourd’hui. Le risque majeur qui menace, c’est le retour des égoïsmes nationaux, des séparatismes, des replis xénophobes. Il nous appartient donc, et je saisis l’occasion de la commémoration de Liège, d’envoyer un message de paix et de l’affirmer comme une volonté.

J’ai évoqué la neutralité, deux fois bafouée, de la Belgique. Mais aujourd’hui, la neutralité n’est plus de mise. Comment rester neutre lorsqu’un peuple, non loin d’Europe, se bat pour ses droits et pour son intégrité territoriale ? Comment rester neutre lorsqu’un avion civil est abattu en Ukraine ? Comment rester neutre devant des massacres de populations civiles, comme en Irak, comme en Syrie, où les minorités sont persécutées ? Comment rester neutre quand un pays ami comme le Liban voit son intégrité territoriale menacée ? Comment rester neutre quand à Gaza, un conflit meurtrier dure depuis près d’un mois ?

Nous ne pouvons pas rester neutres. Il y a une obligation d’agir. C’est l’Europe qui doit en prendre les responsabilités avec les Nations Unies. C’est le message que nous devons retenir aussi de cette journée. Nous ne pouvons pas être simplement des gardiens de la paix, des évocateurs du souvenir. Nous ne pouvons pas simplement évoquer le culte de la mémoire. Nous sommes aussi devant nos responsabilités.

Ici, à Liège, au mois d’août 1914, il y a exactement un siècle, des hommes ordinaires sont devenus illustres par leur courage et leur vaillance. Aujourd’hui le temps est aussi à être illustre, par les actions que nous sommes capables de mener. Ces hommes, il y a un siècle, au fond de leur cœur, espéraient qu’un jour tous les pays d’Europe seraient rassemblés. Cent ans après, cette utopie est réalité. L’Europe est là, mais l’Europe doit faire encore davantage car la paix n’est jamais sûre. Elle exige une vigilance, un combat, une organisation, une défense de son propre continent.

Voilà pourquoi l’Europe doit toujours être en mouvement, ne doit jamais être lasse et ne doit surtout jamais être fatiguée de la paix.

 

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